Recueil – Charlie : collection rouge 2025

  • Odelette aux culs-de-plomb

    (Ce texte laisse à chacun le choix de l’instrument et de la mélodie qui l’accompagneront)

    Il n’y a plus de temple, les marchands ont payé.
    Expulsé le souffle spirituel qui l’occupait
    Par la chimère des prix et celle des remises
    Sur des produits qui valent le sang de nos chemises
    Payé par l’indolence des pauvres de là-bas.

    Il n’y a plus de rêves, les clercs de la tévé
    Qui forgent à leurs besoins notre réalité
    Les ont déstructurés, laminés, folk-raillés,
    Pour les rendre inaudibles au fond des canapés
    Où coule dans nos veines un sang coca-cola.

    Il n’y a plus d’amour, juste la curiosité
    De savoir si ailleurs vit plus de pauvreté
    Se rassurer ainsi du sort qu’on nous prépare
    Et se dire qu’au fond mieux vaut rester peinards
    Le temps viendra peut-être … mais nous n’serons plus là.

  • Septembre à la plage

    Le soleil s’est enfui,
    camouflé pour l’hiver dans le coeur des enfants.

    Et leurs châteaux d’Espagne
    abattus par le flot
    ne nous protègent plus du vent qui siffle et court
    et glace sur le sable les derniers estivants.

    Il prépare le terrain pour l’automne qui approche,
    repousse vers les villes les serviettes et les chiens,
    les rires et les rêves et le temps qui va bien.

    Au sommet de leur mât, les drapeaux refroidis
    claquent des dents.
    Leurs toiles malmenées, leur devoir accompli,
    sollicitent une trêve,
    le temps de remiser dans les housses hivernales,
    leurs fibres fatiguées par le souffle marin.

    Tandis que le vent emporte vers l’oubli
    les derniers résidus de la présence humaine,
    la mer lèche doucement les blessures de la plage,

    épuisée.

    Deux ou trois lunes encore et elles retrouveront
    l’harmonie qui unit ces lieux paradisiaques
    quand les hommes n’y sont pas.

    Jusqu’à l’été prochain.

  • La créature mathématique

    Il a tout oublié du rythme des saisons,
    la douceur de la main de sa mère sur sa joue,
    l’odeur du ciel chargé de pluie et de tonnerre
    et la fraîcheur du vent qui traverse les prés.
    La naissance des agneaux, le dressage des chevaux
    ne sont plus qu’éléments de sa compréhension.
    Même plus des souvenirs.

    Il s’en est éloigné.

    Enterrée son enfance au fond de sa mémoire,
    ne pèse pas plus lourd que le premier chapitre
    du roman qui gît là, tandis qu’il voit grimper,
    avec sensualité, les courbes de la bourse
    sur son ordinateur.

    Tu feras des études, mon fils,
    tu ne seras pas paysan, comme moi.
    C’est toi qui dicteras aux autres tes consignes,
    toi qui feras ta loi et seras respecté.
    Va. Et ne me déçois pas.

    N’est jamais revenu.

    Citoyen de la terre,
    son horizon se porte au-delà des frontières.
    Il ne sait ni d’où ni comment les objets
    qu’il achète et revend, ont été fabriqués,
    pas des objets d’ailleurs puisqu’il ne les touche,
    ce ne sont que des nombres dont il fera des nombres.

    Nombre lui-même devenu.

  • Stars and stripes

    Après que bien des guerres aient brisé nos familles,
    après que nous ayons rejeté nos drapeaux,
    ils nous ont engagés dans des chemins de rêve.

    Nous nous sommes convaincus
    que nous avions gagné
    le droit de vivre et le droit d’être heureux,
    de n’être plus des mules comme l’étaient nos parents,
    d’être des hommes libres maitrisant leur destin,

    Et nous avons rêvé.

    Et nous avons laissé sur le bord du chemin
    ce qui dans la misère nous avait réunis,
    avait su nous donner le courage de vivre.
    Nous nous sommes écartés des chemins difficiles
    qu’avaient tracés pour nous nos parents de leur sang,
    pour sortir en riant des couloirs du temps
    et nous rêver des dieux,

    Un instant de folie.

    Ils ont payé le prix pour que nous détestions
    ce qu’étaient nos anciens et nous croire meilleurs qu’eux.
    Ils ont payé le prix pour que nous renoncions
    à l’unique richesse qui occupait nos cœurs :

    La solidarité.

    Nous voici maintenant isolés et haineux,
    cherchant à préserver le bien, le mal acquis,
    prêts à nous entretuer pour pouvoir conserver
    des fortunes dérisoires, des objets insensés investis de nos rêves,

    Images de notre échec.

    Et nous pleurons de voir ces jouets qu’on nous ôte
    pour mieux nous rappeler notre vassalité,
    pour mieux nous contenir, pour mieux nous maitriser,
    pour mieux prendre nos forces et mieux les enchaîner.

    Ils asservissent nos frères,
    contre eux ils nous opposent
    et nous obligent même à leur exploitation
    pour sauver le modèle qu’il nous ont imposé.

    C’est contre eux qu’ils nous jettent, c’est par eux qu’ils nous brisent.

    Nous étions courageux, nous voici prédateurs,
    qui vivons de la vie et du sang des enfants.
    Nous étions généreux, nous sommes devenus lâches
    et ne voulons surtout en aucune façon
    réfléchir au moyen de corriger cela,
    par crainte de découvrir la profondeur du gouffre
    au fond duquel gisent

    Nos anciens idéaux.

  • Carmet : rouge ou jaune ?

    Jean Carmet, né le 25 avril 1920 à Bourgueil et mort le 20 avril 1994 à Sèvres, est un acteur populaire et scénariste français.

    Rouge comme le Bourgueil dont il fut le meilleur ambassadeur,
    Jaune comme le Pernod qu’il mit en scène dans « La soupe aux choux »

    Texte écrit lors de l’insurrection des gilets jaunes.

    Je te salue,

    Carmet au nez fleuri, cher enfant de Bourgueil,
    Ton blaire cramoisi relève notre orgueil.
    Si le rouge du pinard stimule notre joie,
    Le jaune du perniflard affiche notre choix.

    Bombé mangeur de choux, légat créateur d’âmes,
    Ton bon sens trouve en nous un écho qui nous arme.

    Des gens qui peinent et suent tu es l’incarnation,
    Parfois dans leurs abus, souvent dans leur mission
    De mener le combat pour défendre leur vie
    Et réclamer le droit de vivre d’utopie.

    Sur les ronds-points idiots, les braséros des gueux
    Calcinent notre égo et nous rendent heureux.

    Je te salue Carmet, au nom de tous nos fils,
    Au nom de cet esprit franchouillard qui me plait,
    Qui a su faire un pied au nez des interdits
    Et choisi pour panache le jaune de nos gilets,

    Carmet, je te salue.

  • Strophes pour l’anniversaire d’un vieil ami poète

    En ce soleil de mars, l’approche d’une dizaine
    Affecte ton jugement et nous fait de la peine.
    Comment penser sitôt un jugement prochain
    Où Michel ad litem trancherait ton destin.

    Finirais-tu reclus en enfer à perpète
    Pour rejoindre in fine d’autres maudits poètes,
    Serais-tu ajourné, jouirais-tu d’un non-lieu,
    Convaincrais-tu le saint que tu n’es pas trop vieux,

    Pour tenter d’engager une nouvelle quête,
    Rebondir ab ovo, retrouver une voie,
    Nous te savons capable de lui prendre la tête,

    Mais rejouer ton histoire substituerait pour nous
    Un passé à un autre, probablement sans toi
    ….. Esset infortunatus.

  • Tempo

    La vie est une danse.

    S’il faut toute sa jeunesse
    pour atteindre la cadence
    imposée par l’histoire,
    et pour l’accompagner,

    Vivre avec son époque
    c’est en accélérer le tempo,
    dans un cosmos où sont immuables,
    les rythmes planétaires.

    Echouer serait se mettre à l’écart
    et faire tapisserie.

    Comme s’il était nécessaire
    à notre survie
    de rompre notre harmonie
    avec les éléments.

    Comme si la contredanse
    ne pouvait nous réduire
    qu’à notre réalité.

    Et nous en effrayer.

  • Et reprend le silence des mots pour ne rien dire.

     

    Je frappe. Elle est seule. Tu ne rentreras que demain.
    Je m’apprête à partir lorsqu’elle me dit : Entre !
    Et nous nous asseyons, pour mieux rompre la glace,

    Face à face.

    Nous lançons quelques mots a bene placido
    Une conversation, la première en duo
    Et cherchons un sujet le plus neutre qui soit,

    Nous parlerons de toi.

    Quelques accords majeurs, une juste rasade,
    Nous voici rassurés, plus besoin de parade,
    Et pourtant dans mon cœur je sens bien que je suis

    Embarrassé.

    Mes yeux accompagnent le verre que je dépose
    Sur la table qui me prive de ses jambes croisées
    Dont ils n’avaient jamais remarqué la finesse

    Et s’arrêtent,

    Conquis par la puissance d’un fin carré de peau.
    Un vertige me saisit. Elle remarque mon trouble,
    Ses yeux embarrassés interrogent les miens,

    En vain.

    Je baisse les paupières pour cacher mon regard
    Et mieux me concentrer sur ce festin de chair,
    Puis je ferme les yeux pour en graver l’esquisse

    Au fond de ma mémoire.

    Elle est proche et je sens son parfum et l’inspire
    Pour qu’il s’insinue au creux de ma poitrine,
    Il enserre mon cœur qui s’emballe et s’affole,

    — Jean-Marie !

    Le désir s’agite au fond de mon abîme.
    Il se hisse vers moi, il brise mes défenses.
    Il renverse mes digues …

    — Jean-Marie !!

    J’ouvre les yeux.
    Elle me sourit.
    Et reprend le silence des mots pour ne rien dire.

  • Inventaire avant clôture

    Je ne sais plus que faire de la vie qui me reste,
    Contestataire j’étais, conservateur je peste,
    Mes idées sont modernes mais le temps à changé
    Ce qui était nouveau aujourd’hui est passé.

    Je ne sais plus que dire sans paraître à la traine,
    Je ne sais plus que faire qui vaille vraiment la peine,
    Il me reste du temps mais du temps pour quoi faire,
    Quelle que soit mon action, elle finira par terre.

    Le temps est donc venu qui m’était annoncé,
    Dés ma plus tendre enfance on m’avait condamné,
    Devenir un vieillard était ma destinée,
    Je n’avais qu’une vie et je l’ai dépensée.

    J’ai aimé ma jeunesse pour ces seuls instants
    Où j’ai cru que le temps était indifférent
    Que l’âge n’avait pas de prise sur les enfants
    Que les vieux étaient vieux depuis la nuit des temps.

    Et je regrette alors d’être né pour mourir,
    De n’avoir plus le temps de rêver d’avenir,
    Et je pleure ma jeunesse qui ne fut pas bien gaie,
    Pourquoi ne peut-on pas la choisir à son gré.

  • On est con

    On est venu frapper à notre porte, à l’heure du repas.

    Lui que nous ne connaissions
    ni d’Eve ni d’ailleurs,
    sans un mot s’est autoritairement placé
    au bout de notre table,
    prés de la chaise laissée vacante par les anciens.

    À trop les solliciter,
    leur valeur d’exemple s’était épuisée.
    Le temps était venu qu’ils quittent les lieux,
    pour qu’enfin nous les accrochions
    dans la galerie de portraits
    qui occupe nos cœurs.

    Et qu’à mon tour,
    privilège de l’âge,
    je prenne leur place.

    Mais sur cette chaise vide,
    On a posé ses fesses
    et s’est choisi un porte-parole
    qui, lorsque nous nous interrogeons,
    apporte in petto la sagesse de son maître :

    On m’a dit que …

    Il est gOnflé ce On !
    Qui est-il pour nous donner sOn avis ?
    Existe-t-il seulement ?

    J’ai demandé à Georges qui m’a répondu lapidairement :

    Le temps ne fait rien à l’affaire …
    Qu’
    On ait vingt ans, qu’On soit grand-père …
    On est cOn.

    À bon entendeur …

                                         

  • Fusillé pour l’exemple

     

     

    En hommage aux déserteurs
                                                                                        de tous pays                                                                                                                         

                                                                                               ………
                                                                                          ………………..

    Je vais être fusillé.
    Cliquetis des menottes.
    Je me raidis et me fais sourd.

    Poteau d’assassinat où je suis exposé.
    Je dois mourir ici pour qu’ils puissent effacer
    Toutes ces années de peur et leur propre lâcheté.

    Froissement du bandeau dont on masque mes yeux.
    Effacée la clarté de l’aurore rosée.

    Choc mat sur ma poitrine.
    Comme un éclair de sang.

    Et je sombre dans le rouge silence de ma nuit.

  • Hommage à Leprest

    C’est peut-être / Extrait du
    poème mis en musique d’ Allain Leprest

    C’est peut-être Mozart le gosse qui tambourine
    Des deux poings sur l’bazar des batteries de cuisine
    Jamais on le saura, l’autocar du collège
    Passe pas par Opéra, raté pour le solfège.

    C’est peut-être Colette la gamine penchée
    Qui recompte en cachette du fruit de ses péchés
    Jamais on le saura, elle aura avant l’heure
    Un torchon dans les bras pour se torcher le cœur.

    C’est peut-être Jésus le gosse de la tour neuf
    Qu’a volé au Prisu un gros œuf et un bœuf
    On le saura jamais pauvre flocon de neige
    Pour un bon Dieu qui nait 100 millions font cortège.

    Je n’aime rien tant
    Rien ne m’émeut tant
    Que toi
    Allain Leprest

  • Le onzième doigt

    Elles s’approchèrent du clavier
    telles deux enfants, telles deux jumelles,
    la gauche plongeait vers la terre,
    la droite elle cherchait la clarté.

    Leurs mouvements se répondaient,
    si l’une fondait, l’autre éclairait.
    Entre elles, la musique s’écrivait,
    ruinant nos peines, fermant nos plaies.

    Mais peu à peu elles s’écartèrent.
    La gauche voulait tout unir,
    la droite ne songeait qu’à construire.
    Le clavier fut coupé en deux.

    La droite y enseigna la loi,
    le poids des fautes et des vertus.
    La gauche y proposa sa science,
    la clarté du feu qui dévore.

    Elles se firent front et s’opposèrent,
    puis s’éloignèrent en s’ignorant.
    Entre elles l’accord était défunt.
    Le silence reprit la parole.

    Et moi, au centre de mes mains,
    je ne savais laquelle prier.
    Alors, profitant de l’aubaine,
    un onzième doigt s’est pointé.

    Il a poussé sans prévenir,
    un doigt de trop, pâle et vivant,
    comme une antenne vers l’invisible,
    comme un espoir en l’avenir.

    Une couture dans la chair
    par où remontait l’espérance,
    touchant le vide, cherchant le centre,
    et, semblait-il, offrant une voie.

    Entre la raison qui calcule
    et le cœur qui lui nous pardonne,
    entre savoir et puis bonté,
    une joie nouvelle nous proposait,

    un nouveau rythme, un nouveau ton.
    Ce doigt d’honneur c’était …

    Mais c’était qui? Mais c’était qui?Mais c’était qui? Mais c’était qui?Mais c’était qui? C’est qui?C’est qui? C’est qui?Mais c’est qui?

  • Et l’homme Lui en voulut.

     

     

    Waaqua créa le ciel et la terre, le soleil et la lune.
    Pour que souffle la vie, il créa le vent.
    Puis sur Terre il créa les êtres.
    Il leur donna l’eau et l’air.

    Il leur offrit la faculté de se reproduire.
    Mais parce que la terre était trop petite pour que les êtres
    puissent le faire indéfiniment,
    il créa la mort.

    Son épouse Waaqué se moqua de lui,
    il n’avait créé que des êtres qui rampent, nagent ou volent
    ou marchent à quatre pattes,
    aucun qui soit capable de se dresser vers le ciel, vers Waaqua.

    Alors il créa l’homme à son image.
    Lui donna l’esprit et l’amour et la peur.
    Mais l’homme était mortel,
    en ce sens il ne ressemblait pas à Waaqua.

    Et l’homme, qui avait l’esprit pour comprendre,
    Lui en voulut.

     

    Librement inspiré d’un conte du Kenya

  • Retour sans effraction

    La clé de secours est, exactement,
    à l’endroit où nous la cachions.
    Couper l’alarme
    et me glisser dans la maison endormie.
    Jusqu’à notre chambre.

    Tu es là.

    Seule dans cette grande demeure.
    Couchée en chien de fusil
    face à ma place inoccupée.

    Je te regarde
    et mon cœur explose d’amour.
    J’ai envie de te rejoindre
    mais quelque chose me retient.
    Ce n’est pas de l’hésitation
    mais une forme d’émerveillement
    silencieux, douloureux et doux,
    comme celui d’un homme qui revient
    enfin
    là où il aurait toujours dû être.

    Doucement je me glisse dans l’espace laissé disponible.
    moi aussi en chien de fusil.
    Tu sens le jardin et les fleurs.
    Tourné vers toi, je songe à nous,
    notre vie d’orages et d’amour.

    Ta mauvaise foi et ta pertinence.
    Mon sale caractère et ma dévotion.
    Tu mordrais par amour. Je tordrais pour te garder,
    la main pourtant scotchée sur la poignée de la valise.
    Toute cette passion cachée dans nos défis cinglants.

    Combien de fois, dans notre lit,
    ne me suis-je imaginé
    le moment où ce bonheur serait du passé.
    J’en avais assez de retrouver chaque matin cette peur
    comme une évidence laissée en veille.
    La peur, toujours la peur.

    J’accepte de mourir définitivement si la mort,
    à jamais,
    doit me fixer dans un moment comme celui-ci.
    Je ferme les yeux,
    ma dernière image c’est toi.
    La première que je verrai
    en te quittant tout à l’heure,
    ce sera encore toi.

    Alors, je disparaîtrai sans bruit pour ne pas t’effrayer.

    Une main se glisse dans les miennes,
    glacées de crainte de te perdre à nouveau.

    Le sommeil me capture et m’engouffre,
    égaré,
    dans une spirale hypnotique.

     

    Extrait du roman initiatique Orphèe ou L’amour après la mort.  

     

  • Mourir pour tes idées

    Strophes inspirées de l’oeuvre de Brassens  en réponse à un ami auteur qui opposait,
    par maligne provocation, l’égoïsme des retraités au risque de chômage des jeunes
    lors de la crise sanitaire du Covid 19 . Il concluait, non sans ironie,
    lui-même n’étant pas de la dernière averse,
    que la pandémie ne supprimerait que de vieux décrépits.

    Mourir pour tes idées, l’idée est excellente,
    moi j’ai failli mourir de ne t’avoir pas lu,
    car tous ceux qui t’adoubent, multitude accablante,
    pour occire les saigneurs me sont tombés dessus.

    Ils ont su me convaincre et ma muse, fluctuante,
    abjurant ses erreurs se rallie à ta foi,
    avec un soupçon de défiance toutefois,
    mourir pour mes enfants d’accord, mais de mort lente

    d’accord, mais de mort len en en en te.

    D’autant qu’il n’y a pas, péril en la demeure,
    pestent certains augures qui nous tiennent la main,
    car à forcer l’allure, il se pourrait qu’on meure,
    pour des visions non vérifiées le lendemain.

    Opposer l’un à l’autre, est aujourd’hui un leurre
    la question qui se pose au sage est bien à qui
    profitera enfin cette fichue pandémie,
    même si pour les enfants il faudra que je meure

    d’accord, mais de mort lente. en en en te.

    Les Saint-Jean-bouche-d’or de l’église cathodique
    et leurs prédicateurs et leurs nouveaux dévots
    et leurs enfants de choeurs aux propos hygiéniques
    il n’y a pas de doute nous prennent pour des cos. 

    En opposant nos maux, ces archanges cyniques
    de l’abysse de la dette s’abstiennent de parler
    qui fera bonne place aux folles liquidités.
    Périr pour la finance, connaître une mort inique,

    jamais, même de mort len en en en te,
    jamais, même de mort len en en en te.

  • Ma puritaine à moi

    Austère, intransigeante, sévère, compassée,
    mais si tendre parfois;
    dure, rigoureuse, spartiate, rigoriste, guindée
    mais aimante à la fois,
    telle pourrait être celle qui saurait faire de moi
    un homme rien qu’un homme qui la tienne dans ses bras.

    Mais à trop afficher un style atrabilaire
    qui lui brouille le foie,
    à vouloir singer les précieuses de Molière,
    version le woke et moi,
    je préfère lui laisser l’heur de vivre son choix
    et me claquemurer aux choses de la joie.

  • Comme i(e)l parle, ma main …

    Il interdit, il tranche, il dit moi, il dit non, 
    Planté dans le réel,
    Exclamation charnelle,
    Oh ! L’index.

    Il mesure, il est axe et verticalité
    Peut être transgressif
    Alors insulte muette
    Le majeur !

    Il sait vivre aristo et gamin à la fois.
    Jamais il ne commande,
    Parfois même il suggère,
    L’auriculaire .

    S’il est lien, l’annulaire ne sert pas à agir,
     Mais il sert à tenir
    La promesse de sang.

    Le pouvoir c’est le pouce, sans lui, rien ne se fait.
    C’est un roi pragmatique,
    Trapu et opposé.

    Et la main n’est au fond qu’un quintet(te) qui s’accorde
    dans une unique paume
    et se mire à l’envi
    lorsqu’elle fait la claque.




  • Nos jours d’été

    Nos jours d’été passaient trop vite sur la plage
    où courait un vent frais, où se baignait la Manche ;
    l’eau nous mordait la peau, nous hurlions de rires clairs.

    Marc, Thierry, Jean-Pierre, Béatrice et Hélène,
    et moi parmi les autres, liés sans se nommer.
    Le temps allait tout droit, sans nous demander rien.

    Au printemps, Marc tramait des histoires fantastiques,
    faites de courses, d’élans, qui nous emporteraient
    lorsque viendrait l’été et son ciel facétieux.

    Les jours de pluie, serrés au cellier avorton,
    nous projetions nos rêves sur un écran pygmée ;
    les filles, faute de sièges, légères sur nos genoux.

    L’été s’est retiré, repoussant vers les villes
    les rires et les rêves et le temps qui nous aime.
    Mais dans ce cadre vide quelque chose tient encore.

    Certains ont disparu, d’autres sont restés là,
    mais tous rayonnent encore dans un long plan-séquence
    qui nous porte en avant quand l’hiver se rapproche.

  • L’Ahlala !

    Aux premières lueurs
    la bête, dans sa couche, pète.

    Elle s’ébroue,
    s’étire,
    se lève.

    Titube.
    Trouve le trou.

    Libérée,
    elle retrouve une certaine aisance.
    Elle pense.
    Envisage sa journée.

    Et lâche son cri :

    Ahlalaaaaaaaaa !

    Les araignées s’affolent.
    Le poisson rouge se terre.
    Les nuages pressés
    s’exemptent.

    La bête s’asperge.
    L’eau emporte
    les souillures de la nuit.

    Elle se décrasse les dents,
    rase ses poils,
    pisse dans le lavabo.

    S’habille prêt-à-plaire.
    Lunettes.

    Son savoir sous le bras,
    elle se précipite
    et tombe gueule-à-gueule
    avec sa voisine.

    — Belle journée, n’est-ce pas ?
    marivaude le faune.
    — En effet, cher ami.
    Un drink ce soir.
    Je fête ma promotion.

    La bête s’éloigne.

    Plus loin,
    une jeune gothique.

    Debout.

    Trainers lourdes.
    Bitume râclé.

    Elle ne regarde pas la bête.
    Elle est là.

    La bête ralentit.

    Observe.
    Évalue.

    D’un œil expert.
    Propre.
    Sûr.

    Trop vulgaire !

    La gothique ne bouge pas.

    La bête ajuste ses lunettes,
    serre son savoir sous le bras,
    reprend sa route
    en quête d’autres

    Présence

    Elle est là.

    Rien de plus.

    Le jour passe
    sans la toucher.

    Le bruit glisse,
    les regards aussi.

    Elle ne demande rien.
    Elle ne prend rien.

    Elle tient.

    Debout.

    Ce qui tremble
    n’est pas en elle.










  • L’escrocœur

    Un avenir se meurt.
    Trop donné. Trop tôt.

    On vient. Encore.
    Comme on frappe à la porte
    de ce qui tient debout… par devoir.

    Une jeune fille.
    Rien reçu.
    Sauf le temps.
    Et la curiosité.

    — Que puis-je faire pour toi ?
    — Me donner ton cœur.
    Le mien est usé.
    Je continuerai… avec un autre.

    Elle pense.
    À ce qui n’a jamais commencé.
    Refuse. S’éloigne.

    L’ami tombe malade.
    Elle se souvient.
    L’avenir.
    Une chance ?
    Peut-être.

    — Prends mon cœur.
    — Je ne peux rien promettre.

    Elle accepte.
    L’avenir prend… la moitié.

    L’ami, sitôt remis,
    se souvient de ses projets.
    Ses horaires.
    Rien pour elle.
    Rien pour ce qu’il reste.

    Elle reste.
    Fragile. Amoindrie. Debout.
    Vacillante. Lucide.
    Presque ironique.

    — Il me manque quelque chose…
    L’avenir ne répond pas.
    On frappe.
    Encore.
    Déjà.

    Elle continue.
    Avec ce qui reste.
    Avec ce qui manque.
    Cela suffit. Parfois.
    Parfois, non.

  • Paris, son nombril

    Lui qui se prend pour la France.

    Paris vautré sur sa Seine,
    érectant de sa Tour
    un majeur,
    au nez de son passé.

    Paris une avenue,
    trois trottoirs,
    deux cafés,
    l’univers vu de biais.

    Paris qui certifie
    que le monde commence
    aux bouches de son métro.

    Paris, mon vieux Paris.

    Toi qui penses pour les autres,
    qui décides en terrasse,
    distribues la morale
    comme des badges d’accès.

    Paris intello.
    Paris collabo.
    Soumis aux vents de l’Est,
    puis de l’Ouest et d’ailleurs,
    toujours du côté de l’Histoire
    qu’il écrit lui-même.

    Paris Sorbonne.
    Paris Latin.
    Paris jacobin
    où dix experts tiennent la clé
    de tout métier d’esprit,
    pendant que le pays, lui,
    se salit les mains.

    Paris, mon vieux Paris.

    Paris Monopoly.
    La France jouée à huis clos.
    Paris minocratie,
    qui n’a pour vrai triomphe
    que l’Arc qui l’ensoleille.

    Paris !
    Paris outragé !
    Paris brisé !
    Paris martyrisé !
    Mais Paris libéré…

    Libéré par ses mots.
    Par l’idée
    — dangereuse —
    qu’il pourrait,
    enfin,
    laisser son pays
    le regarder encore.

    On t’aime, Paris,
    Oui.
    Malgré toi.

    On t’aime dans ce que tu fus,
    dans tes pavés levés,
    tes colères justes,
    tes insolences nécessaires.

    On t’aime quand tu te souviens
    que Gavroche parlait bas,
    que Notre-Dame sonnait pour tous

    Et quand tu sais prendre conscience
    que commence la France

    où Tu cesses
    de Te complaire.

    Paris, mon vieux Paris,
    je suis fâché de
    toi …
    parce que je te ressemble.

  • Quixotte

    Don

    On l’a vu arriver.
    Mal bâti.
    Bavard.
    Ça mettait mal à l’aise.

    On lui a expliqué.
    Longtemps.
    Il a écouté.
    Puis continué.

    Il parlait comme un tract.
    Des mots trop grands pour lui.

    On a dit :
    il se prend pour quelqu’un.

    Aux moulins il a foncé.
    Poitrine découverte.
    Certains ont parié.

    Il est tombé.

    Ça rassure
    quand les choses se passent
    comme elles doivent.

    Il n’a pas vraiment perdu.

    On l’a fait chevalier
    pour passer le temps.

    À l’auberge on l’a reconnu.
    Celui qui paye.
    Celui qui se lève pour une femme.

    Dulcinée ?
    Un prétexte.
    Pour ne pas dire qu’il croyait encore
    aux choses sans rendement.

    On a dit : fou.

    Quand il parlait de justice
    on regardait ailleurs.

    Puis loin.

    Et quand il est tombé pour de bon
    personne n’a été surpris.

    On est passé
    à autre chose.

    Sancho

    Il était là.

    Court et bien bâti.
    Silencieux.
    Ça rassurait.

    Il parlait peu.
    Des mots juste à sa hauteur.

    Quand l’autre fonçait il regardait le terrain.
    Les trous.
    Le vent.

    Aux moulins il a ramassé.
    Les sacs.
    Les dents.
    Les excuses.

    À l’auberge il a compté.
    Les verres.
    Les gestes.
    Les regards.

    Dulcinée ?
    Il savait ce que ça coûte
    de croire à ce qui ne rapporte rien.

    On ne l’a jamais dit fou.
    On ne l’a jamais dit sage.

    Quand Don parlait de justice
    Il faisait pour que ça tienne
    jusqu’au lendemain.

    Quand Don est tombé pour de bon
    Il était là.
    Pas pour pleurer.

    Pour rester.

    On

    Regardait de loin.
    À peu près.

    Commentait bas.
    Entre soi.

    Sancho, on l’aimait bien.
    L’Autre fatiguait.

    On peut aimer l’épopée.
    À condition qu’elle reste une idée.

    Quand il est tombé pour de bon
    on a hoché la tête puis

    On a vu
    que quelque chose tenait.
    Une manière de se relever.

    On n’a pas relié.
    On a repris sa vie toute droite.
    En oubliant qu’il tenait debout
    sur ce qui ne tombait pas tout à fait.

    Rien d’héroïque.
    Juste quelqu’un qui reste.

  • J’ai aimé, j’aime et j’aimerai

    J’ai aimé.
    Sans trop savoir pourquoi.

    Des visages,
    des voix,
    des mains et des baisers

    ont comblé mes attentes, m’ont apporté la joie.
    Je rends grâce au passé de tout ce qu’il m’octroie.

    J’aime.
    Ce que je connais.

    Les gestes
    minuscules
    et le peu que je sais.

    Avec entêtement, j’observe ce qui se fait,
    accepte, sans promesse, le temps qui m’est donné.

    J’aimerai.
    Des matins sans visage.

    Défaire
    mes certitudes,
    panser mes jours déçus.

    M’offrir à l’inconnu, lui ouvrir les bras.
    Je ne veux pas savoir ce qu’il fera de moi.

    J’ai aimé.
    J’aime.
    Et j’aimerai

    même mal,
    même sans mesure,
    comme on marche sans plan
    vers ce que l’on ignore,

    non pour retenir
    mais pour ouvrir,

    non pour regretter
    mais pour accueillir.

  • L’utopie

    L’utopie

    On la confond volontiers
    avec un zinzin
    pour gens fatigués.

    Elle n’est pourtant pas
    l’illusion naïve
    qu’on caricature.
    Plutôt une trajectoire
    qui dérange.

    Désir d’ouvrir
    d’autres possibles
    quand la raison
    a fait son temps
    dans les cimetières bien tenus.

    Mise en danger de soi.
    Abandon du confort.
    Marche sans garantie.

    À peine une voix.
    Parfois elle fait tenir
    contre la peur, la lassitude.
    Parfois elle précipite
    la chute.

    Refuser
    de vivre à crédit
    sur l’âme des autres.
    Ne pas signer
    la reddition tranquille.

    Tenir debout.
    Rien d’héroïque.
    Ne pas s’asseoir
    quand tout y pousse.

    Mon utopie 

    Un pas de côté.
    Parfois un pari.

    Elle ne promet rien.
    Quand d’autres avancent,
    elle me freine.
    Quand d’autres s’arrêtent,
    elle me pousse.

    Mal ajusté.
    Mais sensible
    à ce qui casse.

    Une erreur
    qui refuse de disparaître.
    Un maintien dans la gêne.
    Au bord du consentement.

    Pas pour sauver le monde.
    Ni ma vie.

    Pour sauver
    ce battement inutile
    qui me retient
    de disparaître proprement.

    Sans toi,
    que serais-je resté ?

  • La fable du ruissellement

    Descendant direct d’une bergère
    et d’une cruche optimiste,

    Empereur du pondoir,
    Napoléon des nids empilés,

    Perrot parlait aux poules
    comme on parle aux nuages :

    — Poules, vous vivrez.
    — Poules, vous compterez.
    — Poules, vous pondrez.

    Les poules hochèrent la tête.
    Certaines perdirent une plume.
    D’autres l’espoir.

    Perrot bâtit son palais vertical :
    le Poulailler-Monde.

    En haut :
    les pondeuses olympiques,
    elles chiaient sur le reste.

    Il appellait ça le ruissellement.

    Au milieu :
    les indécises,
    qui espéraient monter
    en se prenant ce qui tombe.

    En bas :
    les vieilles,
    les lentes,
    les fatiguées,
    les malades,
    celles qui pondaient du souvenir.

    La méritocratie, à coups de fientes.

    Chaque lune eut lieu
    le grand classement.
    Les œufs montèrent,
    les poules descendirent.

    Plus tu pondais, plus tu mangeais.
    Plus tu mangeais, plus tu pondais.
    Moins tu pondais, moins tu respirais.
    Et quand tu ne pondais plus,
    tu devenais concept.

    Perrot voulut grandir.
    Voulut grossir.
    Prospérer.
    Du futur avec intérêts composés.

    La Banque exigea un prévisionnel.
    Perrot demanda aux poules
    de prévoir leur avenir.

    Elles reçurent des calculateurs.
    Les plus studieuses apprirent à diviser
    leur fatigue par l’infini.

    À l’École des Poules.
    On enseigna :
    le tableur avancé,
    la dette affective,
    la géométrie du renoncement.

    Les mères s’endettèrent pour leurs poussins.
    Les poussins s’endettèrent pour leur futur.
    Et le futur rit dans sa barbe.

    Les œufs furent hypothéqués
    avant même d’exister.
    Certains naissaient déjà coupables.

    Il appelait ça croissance.

    Les calculs proliférèrent.
    Les chiffres s’accouplèrent.
    Les bilans firent des portées entières.

    Mais les nids se vidèrent.
    Les regards tombèrent.
    Les plumes devinrent philosophiques.

    Perrot,
    tu comptais.
    Tu recomptais.
    Tu recomptais le recompte.
    Tu finis par compter les poules
    comme des virgules.

    Et dans ton empire vertical,
    on entendait parfois une poule murmurer :

    — Le ciel était plus vaste
    avant d’être rentable.

     

  • Moi, ce héros

    Sms.
    Mercredi. 21 juin. 19h54.

    Peux-tu me rappeler d’urgence.
    Uniquement par sms.
    J’attends.

    Trois phrases.
    Trois coups brefs.
    La porte de mon ancien rôle
    qui tremble encore sur ses gonds.

    Jeudi. 13h12.
    Je réponds.

    Reçois seulement ton sms.
    Que puis-je faire pour toi ?

    Une minute.
    Deux.

    Le temps se ratatine.
    Je redeviens ce que j’étais :
    celui qui sert,
    celui qui paie,
    celui qu’on appelle
    quand tout vacille.

    Je compte mes restes.
    Un peu d’argent.
    Beaucoup de réflexes.
    Zéro illusion.

    Quatre minutes.

    Je n’attends plus.
    J’appelle.

    — Mon ordinateur a été piraté.

    Ah.

    La fin du monde
    en version portable.

    Je dépanne.
    Je rassure.
    Je répare l’angoisse
    avec des mots de passe.

    Elle respire.
    Je disparais.

    Silence.

    Je raccroche.

    Ce n’est pas moi
    qu’elle a joint,
    c’est ce que je sais faire.

    Je reste là,
    avec cette vieille tentation
    d’être nécessaire,
    comme on garde au fond de soi
    une addiction honteuse.

    Je ne suis plus son héros.
    Je suis son mode d’emploi.

    Et pourtant
    une part minuscule,
    ridicule,
    continue d’espérer
    qu’un jour,
    ce sera moi
    qu’elle piratera.

  • Nul ne craint plus la mort …

    Nul ne craint plus la mort
    que l’immortel
    s’il doute de son privilège.

  • Le Pont des Morts

    Dix-sept arches.
    Pour désapprendre le sol.

    Sous mes pas,
    j’entends couler l’Achéron.

    Je n’ai pas d’argent
    pour payer le passeur.

    J’ai troqué avant.
    Du plus beau de mes vêtements.
    De ce qui me rendait
    visible à la lumière.

    Ici,
    mon dernier habit
    est devenu pile,
    devenu pierre.
    Sa peau finance le seuil.

    Sous mes pas
    flottent des corps.

    Ils auront tenté la nage.
    Cherché une voix.
    Un visage intact.
    La forme première
    de leur nom.

    Le fleuve les a pris.
    Sans répondre.

    Traverser,
    c’est consentir
    à n’emporter
    que ce qui tremble encore.

    Au milieu du pont,
    je ressens ce que les morts espèrent :
    un poids qui lâche,
    une brûlure
    qui consent à s’éteindre.

    J’entends que
    quelqu’un se noie,
    de n’avoir pas su
    se déshabiller.

  • Deux pas derrière

    Carnaval

    Venise
    suspend la rigueur.
    Accorde
    quelques heures
    au vertige.

    Désordre surveillé.
    Ivresse contenue.

    Depuis mille ans
    marché tacite :
    du jeu
    contre la colère,
    du théâtre
    contre la faim.

    Droit bref
    à l’écart.

    Masque :

    On brouille les sexes.
    On efface les noms.

    On interdit.
    On restaure.
    On rejoue.

    La bienséance
    rend les armes.

    Tout est prêt
    pour la fête.
    Rien
    pour l’innocence.

    Notre carnaval

    Elle, ma Sérénissime,
    si prolixe de mots et de gestes,
    se mure
    derrière sa beauté.

    Moi, si extraverti,
    je glisse dans son ombre,
    deux pas derrière.

    Silence.
    Aimant à regards.

    Elle tient
    dans un cercle
    de flashs.

    Elle goûte
    la brûlure douce
    d’être désirée.

    Chaque pose
    ajoute
    et retranche.

    Je goûte
    la peur claire
    de la perdre
    au centre même
    de mes yeux.

    Nous sortons
    du rang.
    Entrons
    dans l’histoire factice.

    Nous regardons
    de nos masques immobiles.
    Nous tremblons.

    Nous sommes
    plus vivants
    qu’à l’ordinaire.
    Plus vulnérables aussi.

    Le jour
    se dissout
    dans l’eau.

    Chute

    Le soir
    nous rend nos noms.

    Les masques
    refroidissent
    dans la main.

    Il reste
    cette joie coupante.
    Ce trouble heureux.

    Et l’évidence :

    certains bonheurs
    ne tiennent
    qu’à condition
    de menacer
    ce qu’ils touchent.

  • Le bal des ego

    Goutte de trop dans ta coupe d’utopie,
    tu parles fort, tu crois saisir l’ensemble —
    le monde esquisse un sourire discret :
    hubris,

    Tu griffes le ciel, tu te prends pour dieu,
    ta plume effleure le vide,
    des bulles de sens s’échappent de
    ton nez

    Ton trône de vers tangue sous ton poids,
    ta gloire se froisse dans le rire des autres,
    le réel lève la main :
    rouge

    Alors tu ris, un peu trop tard,
    buvant la lie de tes propres promesses —
    sous le masque tremble :
    l’Auteur.

  • Autobiographie approximative 
d’une poule de clocher

    Le ciel avait mal dormi.
    Les nuages bâillaient.
    Le zinc des gouttières faisait grève.

    Sur un toit de Touraine,
    le vent, ce stagiaire zélé de l’Histoire,
    révisait ses éléments de langage.

    C’est sous ce toit
    qu’un Gepetto forgeron,
    m’accoucha
    d’un cuivre obstiné.

    Il me fit coq.
    Pas par mérite.
    Par filiation.

    M’offrit une crête
    comme on donne une couronne,
    et un jabot pour affronter le vent.

    Je tenais droit.
    Je croyais que cela suffisait.

    Avant de m’ériger
    sur un clocher encore vierge,
    il m’installa sur sa bibliothèque,
    griffes dans Dickens,
    bec dans Montaigne,
    chargé de veiller
    sur nos fatigues d’humains.

    Vingt ans j’y ai tenu.
    Contre l’usure,
    la lassitude,
    les petites lâchetés
    qui s’accumulent dans les tiroirs.

    Puis un vent d’ouest força la fenêtre.

    Vent savant,
    saturé de morale neuve,
    convaincu d’être l’Histoire
    avant même d’avoir soufflé.

    Il me montra du doigt.
    Il cria :

    — Coq !
    — Mâle !
    — Dominant !
    — À corriger !

    Je clignai de l’œil.
    Cherchai dans mes plumes
    la notice du monde.
    N’y trouvai que ma naissance.

    Le vent insista :
    slogans, tribunes,
    procès d’intention,
    rafales de pédagogie
    et cette manière très polie
    de vous expliquer
    que vous êtes une erreur.

    Alors j’ai cédé.
    Non par peur.
    Par incompréhension.

    J’ai rentré la crête.
    Replié ma superbe.
    Dilué mon passé
    dans ma part de féminité.

    Le cuivre fondit,
    le coq se défit,
    je me sentis pousser
    une patience neuve,
    une douceur de veille,
    une tendresse armée.

    Je devins poule.

    Poule de clocher.
    Géline d’altitude.
    Gardienne à plumes
    de nos fatigues modernes.

    Lorsqu’on m’a hissée enfin
    on m’a baptisée Nicol.

    Les tuiles ont gloussé.
    Les cheminées changé de voix.
    Les girouettes perdu le nord
    pour mieux me regarder.

    D’en haut,
    je scrute dorénavant les migrations du sens,
    les transhumances morales,
    les marées de certitudes fraîches.

    J’annonce la météo :
    tolérance orageuse,
    neutralité variable,
    bienveillance obligatoire
    avec éclaircies de pardon.

    Sous mes griffes patientes,
    se déposent leurs lendemains
    comme des œufs fébriles
    dans un nid de confiance inquiète.

    Quand le vent tourne,
    je girouette.

    Mais jamais tout à fait.

    Parfois,
    quand le soir plie ses banderoles
    que les slogans s’endorment,
    dans mon œil passe
    l’éclat ancien
    d’un coq qui n’a pas tout à fait renoncé.

    Alors je vire et tourne
    sans me préoccuper du vent.

    Et parfois le vent hésite.

    Ce n’est pas une révolte.

    Juste un signe
    pour ceux qui ne dorment pas.

     

  • À table !

    Avant, toute froissée d’une toile cirée,
    j’offrais à mes convives du vin dans des verres sales,
    un rouge tord-boyau qui leur lavait la dalle,
    leur ruinait l’esprit et leur foie sinistrait,
    comme le firent les Vandales d’un empire en déclin.

    Onaro, le vin des costauds.

    Aujourd’hui toute lisse, ma surface ikéé,
    dans de propres gobelets j’abreuve de cola,
    un nectar pour les foules qui leur sucre le poids,
    leur trace à l’horizon l’avenir subwé,
    mac, bur, ta ou fc : extase de crétins.

    Coke Side of Life.

    Heureusement l’I-Hu, dans sa haute clarté,
    a jugé qu’il fallait mettre faim à cela
    en créant un service, payant il va de soi,
    préservant l’à-venir de notre postérité.
    Et sur mon dos enfin le bon sens frappe du poing :

    À table !

    Comme J’aime s’occupe de tout pour vous.

     

     

     

  • Seul aujourd’hui existe

    Narguer le temps 
    qui vole, ment et nous pétrit.

    Rire des jours qui passent,
    ignorer ce qu’ils enseignent.

    Qui croit aux leçons 
    se trompe ;
    un aveugle suit un aveugle,
    et tous deux tombent dans l’oubli.

    Hier triche,
    demain trompe,
    encore fraude,
    et le monde s’épuise.

    Seul aujourd’hui existe.

  • Lupins du Cotentin

    Nous, qui sommes lupins
    et parlons entre nous
    notre propre langage
    inconnu des horsains

    qui passent prés de nous
    et ne l’entendent pas,
    sautons à quatre rimes
    pour les mieux dévorer

    des joies de notre vie,
    vraie ou imaginaire.
    Ne nous pointez du doigt :
    le doigt rompt le passage,

    nous disparaîtrions
    de votre imaginaire.
    Mais si vous nous parlez,
    alors nos vers s’écartent

    et vous pourrez alors
    avec nous retrouver
    un verbe de lisière,
    que nul horsain ne porte.

  • MARKVAR

    CHARLIE

    MÅRKVAR

    Constellation-poetique. fr

  • Vendredi 13 ou la très scandaleuse 
et parfaitement approximative 
saga de Mårkvar, 
le Mal-Aimanté

    Le ciel avait trop bu.
    La mer mâchonnait ses vagues.
    Les dieux jouaient à la pétanque
    avec les constellations.

    Mårkvar, chef viking taillé pour le hasard,
    debout sur son drakkar,
    déployait ses rêves comme un parasol troué :
    — Angleterre ! Pillage ! Gloire ! Trompettes !
    — Et peut-être même un fish and chips, si on a le temps !

    Mais Loki glissa du savon dans la boussole,
    Thor survolta ses éclairs,
    Odin éternua dans les nuages.

    Le vent tourna casaque,
    la mer fit la roue,
    et le drakkar,
    pris d’une crise de nerfs,
    vira plein ouest, plein sud,
    plein n’importe où, sublime.

    Adieu falaises anglaises,
    Bonjour Cotentin.

    Zigs puis vags
    pour finalement et élégamment
    s’empaler sur un gravier cosmique :
    Blanche-Roche, caillou suprême,
    pierre philosophale pour bateaux suicidaires.

    CRRRAAACK.

    Le navire éclata comme une noix trop sèche.
    Les vikings jaillirent, roulèrent, glissèrent,
    et atterrirent en tas de barbes et de genoux
    sur une plage que personne n’avait commandée.

    Mårkvar émergea, barbouillé de varech,
    convaincu d’avoir nagé vers un mythe grec.
    — C’est où, ça  !  cria-t-il furieux,
    en retirant des algues de ses cheveux poisseux.
    Mais les dieux riaient fort
    dans leurs manteaux de brume :
    « Voici ton Ithaque, héros ! »

    Alors apparut Kåthrïn…
    longue, lente, flottante,
    marcheuse professionnelle de silences,
    arpenteuse certifiée des bords de mer,
    Pénélope aux yeux atlantiques.

    Elle regarda Mårkvar.
    Longtemps.
    Assez pour que trois mouettes vieillissent.
    Puis elle dit :
    — Tu n’es pas Ulysse.
    — Ah bon.
    — Héros, sois bienvenu, repose ton naufrage,
    Pose ton destin ici, sur ce bout de rivage.
    Les dieux t’ont guidé non vers la gloire guerrière,
    Mais vers la paix, la soupe et le feu de pierres.

    Mårkvar tenta de protester,
    un goémon lui entra dans la bouche,
    le destin lui fit un croche-patte,
    et la géographie lui vola son slip.

    Alors il resta.

    Il bâtit le Manoir de Fermanvile,
    une hutte édifiée de galets,
    rivetée de clous philosophiques,
    sanglée de cordages sentimentaux,
    au toit de bois flotté,
    provisoire mais définitif.

    Il apprit à parler au brouillard,
    à négocier avec la crachin,
    engueuler les nuages,
    et à perdre dignement, aux osselets,
    contre les crabes.

    Ses vikings oublièrent les dieux,
    les runes et les trésors,
    prirent casquette, accent,
    bottes en caoutchouc.
    Devinrent des Aujårds,
    tribu semi-manchotte, semi-calvadose,
    experte en psycholochie de comptoir.

    Ils élevèrent des mouettes perplexes,
    cultivèrent la pomme de terre introspective,
    et inventèrent le concept révolutionnaire
    de sieste crapuleuse à rechute.

    Les dieux, au-dessus, hurlaient de rire.
    Thor tomba de son nuage.
    Odin avala un corbeau.
    Loki signa l’histoire en lettres d’écume.

    Depuis, chaque vendredi treize,
    quand la mer glousse,
    que le vent titube
    et que Blanche-Roche se lave le guano,
    on jure voir Mårkvar marcher avec Kåthrïn
    sur le terrible Chemin des Douåniërs Déchaînës
    – où même les pensées présentent leur passeport –
    remorquant derrière eux une traîne de légende ratée
    et un voile de bonheur parfaitement imprévu.

  • L’art parfaitement inutile de faire face

    Le temps était passé dire bonjour
    puis avait repris son chemin.

    Mårkvar et Kåthrïn, assis sur le même sable,
    regardaient la plage comme on regarde quelque chose
    qui prépare autre chose.

    Un crabe passa.
    De côté.
    Mårkvar se raidit.
    –– Tu as vu ?
    –– Oui, dit Kåthrïn.
    –– Il nous évite.
    Le crabe continua.
    –– Il recule pour mieux…
    Il ne termina pas.
    Un second crabe apparut, puis un troisième,
    qui faisaient tous la même chose.
    –– Ils s’organisent, dit Mårkvar.
    Kåthrïn regarda les traces dans le sable.
    –– Non, dit-elle.
    –– Si. Ils nous contournent.
    Il posa la main sur le manche de quelque chose
    qui n’était pas encore une arme.

    –– Ça commence.

    Le vent passa.
    Il ne prit aucun parti.

    Les Aujårds furent prévenus.
    Pas tous.
    Mais suffisamment.
    Ils arrivèrent par petits groupes,
    avec des outils qui ne servaient pas à ça.
    L’un, une pelle.
    Un autre, une corde.
    –– Où sont-ils ? demandèrent-ils.
    Mårkvar désigna le sable qui ne répondit pas.
    Un crabe sortit.
    Puis rentra.

    –– Là, dit Mårkvar.

    Les Aujårds regardèrent.
    –– Il n’y a rien.
    –– Justement, répondit Mårkvar.

    Ils hochèrent la tête.
    Le vent se leva.
    Pas contre.
    Pas avec.
    À côté.

    Les crabes sortirent davantage.
    Puis s’arrêtèrent.
    Puis repartirent de côté.
    Le sable se mit à bouger légèrement,
    comme s’il respirait mal.
    –– Tu vois ? dit Mårkvar.
    –– Je vois, dit un Aujård
    qui ne voyait pas la même chose.

    Mårkvar prit une position.
    Pas la bonne, mais une.

    –– On tient la ligne, ordonna-t-il.

    –– Laquelle ? demanda quelqu’un.
    Mårkvar hésita.
    Le sable en proposa plusieurs.

    –– Celle-ci.

    Il en choisit une qui bougeait moins vite.
    Les Aujårds s’alignèrent.
    À peu près.

    Lorsqu’il voulut ordonner la bataille,
    un crabe passa entre ses pieds.
    Puis un autre entre deux Aujårds.
    Sans effort.
    Sans intention visible.
    — Ils passent, dit Mårkvar.
    — Oui, dit un Aujård qui regardait ailleurs.

    Kåthrïn était assise sur une pierre stable.
    –– Tu ne fais rien ?
    –– Je regarde.
    –– Ils passent.
    –– …
    –– Il faut agir.
    –– Tu agis, dit-elle.

    Mårkvar hocha la tête.
    Cela lui parut juste.

    Le vent changea.
    Puis revint.
    Puis hésita.

    Un crabe monta sur une chaussure.
    Puis descendit.
    Mårkvar pâlit.

    –– Ils testent nos défenses.

    Un Aujård fit un pas de côté.
    Sans raison.
    Puis se corrigea.
    Trop tard.
    Les crabes étaient partout.
    Le sable en contenait trop
    pour être sûr de quelque chose.

    –– Repli ! cria Mårkvar.

    Personne ne bougea.

    –– Alors on avance !

    Certains reculèrent.
    D’autres avancèrent.
    Le reste resta.

    Le ciel observa.
    Sans intervenir.
    Un silence passa.
    Mal placé.

    Kåthrïn leva une cruche.
    –– Qui veut du cidre ?

    Tout le monde s’arrêta.
    Un instant plus rien ne bougea.
    Même les crabes.
    Le sable se figea autour d’eux
    comme s’il avait choisi un camp.

    — Voilà, dit Mårkvar.

    Personne ne contesta.
    Les crabes reprirent leur route.
    Comme avant.
    De côté.
    Mais pas tous dans le même sens.
    Et tout recommença.
    Mais ailleurs.

    Mårkvar les regarda longtemps.
    –– Ils fuient ? Demanda-t-il.
    –– Peut-être, dit Kåthrïn.
    Le vent se calma.
    Un peu déçu.

    Les Aujårds se dispersèrent.
    Avec lenteur.
    L’un d’eux demanda :
    –– On a gagné ?
    Mårkvar hésita.
    –– À peu près, dit-il.

    Le soir tomba.
    Les traces s’effacèrent
    sans disparaître complètement.

    Mårkvar resta seul un moment.
    Un crabe passa encore,
    puis un autre
    qui ne le regardèrent pas.

    Au-dessus,
    quelque chose eut l’air de sourire.
    Mais sans se montrer.

    Depuis ce jour,
    on dit que les crabes avancent de côté
    pour éviter les décisions,
    et que Mårkvar, par prudence,
    préfère leur faire face
    en se tenant légèrement à côté.

    Ce qui, certains jours,
    revient exactement au même.

  • La très discutable affaire des oiseaux

    Odin contemplait, songeur,
    le fond de son triskèle.
    Vide.
    – Je m’ennuie ! Pleurnicha-t-il

    Loki, pour lui plaire, pissa dans les nuages.

    Mårkvar, du haut de sa tour,
    observait une nuée de mouettes
    jouant aux chevaux de bois
    au-dessus de Blanche-Roche.

    Sous la pluie de Loki,
    les mouettes devinrent folles.
    Elles fondirent sur le manoir.
    Chapardèrent un tonneau et,
    au passage,
    trois vers à peine séchés.

    – Halte ! Hurla Mårkvar, poing levé, pipe en bouche,
    Jurez-moi obéissance ou je vous plume l’éternité  !

    Les mouettes en rirent.
    – Qui oserait toucher même à notre duvet ?

    Les Aujårds. alertés, casquette de travers,
    et leurs nombreux marmots,
    lancèrent des filets.

    Loki, braguette ouverte,
    enregistrait les paris
    des dieux du Valhalla.

    Mårkvar inspira profondément
    et lança,
    tous alexandrins dehors,
    l’arme la plus redoutée des Vikings:
    – Reculez, reculez, harpies noires et bizarres !

    Sous le choc des mots,
    le vent emporta les filets.
    Blanche-Roche tressaillit.
    Thor perdit son marteau.

    PLOUF !

    Mais rien n’arrêta le combat.
    Les mouettes bombardèrent.
    Pluie stratégique de fientes héroïques.

    Un tonneau explosa.
    Un quatrain entier,
    écrit à l’aube par le gaillard
    dans un accès de génie et de cidre,
    fut détruit.

    Tandis que les Dieux s’amusaient :
    – Dix contre un pour les mouettes ! Dit Odin
    – Je parie deux nuages qu’elles prennent le cellier
    avant la marée basse, reprit Loki.
    – Qui a vu mon marteau ? Demanda Thor.

    Mårkvar commandait :
    — Aujårds ! Lancez des galets ! Protégez les barriques !
    Escouade des casquettes, qu’aucune plume ennemie
    ne franchisse nos portes !

    Les mouettes contre-attaquaient :
    – Escadrille trois ! Pillez les barriques !
    – Escadrille quatre ! Capturez les sonnets !
    – Enfin… attrapez quelque chose !

    Le vent prenait pari.
    La mer se creusait de rire.
    Le sable dansait sur la plage.

    Quelques mouettes,
    revenues sur Blanche-Roche,
    prirent le temps de réfléchir…
    puis rechargèrent leur artillerie.

    Les galets du manoir frémirent.
    Mårkvar le gaillard allait-il perdre la face ?

    Alors parut Kåthrïn,
    longue, lente, flottante,
    qui retroussa ses jupes,
    d’un geste délicat.

    Les mouettes éblouies applaudirent des ailes,
    firent la claque du bec,
    acceptèrent une trêve,
    et devant Kåthrïn,
    la plus vieille s’inclina.

    Les mouettes se lissèrent les plumes.
    Mårkvar passa en version vers libres.
    Ainsi revint la paix, autour d’une cruche ébréchée,
    dans le bistrot crasseux de la mère Bœuckly.
    Mårkvar brandit sa moque :
    – La gloire est fragile, mais le cidre est puissant  ! 

    Odin se tordit de rire,
    lui qui avait parié contre.
    La seule bataille qu’il ait jamais perdue :
    celle contre des oiseaux.

    Les Aujards appellèrent cet événement :
    La guerre des mouettes.
    Ils prétendirent que Mårkvar la gagna.
    Les mouettes, de leur côté, soutinrent le contraire.
    Mais par respect pour  Kåthrïn,
    elles reprirent, sans se retourner,
    le chemin de la Roche.

    Depuis ce jour, les vieux pêcheurs disent :
    – Méfie-toi des mouettes quand Odin pleurniche.

  • La Réconciliation Impraticable

    — Assez !

    Le bistrot de la mère Bœuckly.
    Règlement de comptes.

    Dans la tête de Mårkvar,
    le brouillard avait mis ses lunettes.
    Il devait prendre une décision.
    Une décision droite.
    Celle d’un chef :
    — Nous devons nous entendre !

    Dans les moques,
    le cidre hésita entre rire et désapprobation.
    Les consommateurs présents applaudirent.

    Debout sur une table, Mårkvar pointait  du doigt :
    — les Aujårds,
    vikings désossés par l’habitude,
    qui ne se souvenaient plus d’avoir conquis
    autre chose que des fins de journée ;
    — les mouettes,
    chassées du poisson frais,
    condamnées au commerce du guano,
    et qui en avaient gardé une rancune solide.

    Loki,
    qui ne manquait aucune occasion de s’amuser de lui,
    se posa sur son épaule.
    Pas en dieu — en conseil.
    — Vous entendre ? murmura-t-il.
    Quelle ambition intéressante.
    Et si tu organisais… des jeux ?
    — Des jeux ?
    — Oui.
    Pour êtres approximatifs.
    Chacun avec ses manques.
    Ils joueraient ensemble.

    Mårkvar hocha la tête.
    Il aimait les phrases qui finissent bien.

    Un décret tomba du plafond.
    Pas un vrai décret — un papier mouillé,
    signé de travers par Odin
    avec une plume de corbeau enrhumé :
    Par la présente, nous décrétons ouverts
    les Jeux de Fermanvile.

    Édition zéro.
    Catégorie : approximative.

    Les jeux auraient lieu sur la plage de Tocquebœuf,
    entre terre et Blanche-Roche.

    On fit des équipes :
    Les Aujårds, massifs et têtus ;
    les mouettes, blanches et nerveuses ;
    Mårkvar, qui refusait de choisir son camp –
    ce qui fut mal compris.

    On nomma un crabe pour arbitrer
    et commencèrent les épreuves :
    — le lancer de regrets,
    — la nage sur le sable,
    — le saut arrière dans l’avenir.

    Puis vint l’épreuve reine :
    — le cent mètres existentiel.
    On traça une ligne dans le sable.
    Puis une autre, à côté, pour être sûr.
    Chacun se plaça.
    Trembla.
    Chercha ses pieds.

    Le crabe regarda le ciel,
    comme pour vérifier une autorisation.
    Sa pince prit un léger retard puis donna le départ :
    un Aujård fit mine d’y croire mais s’arrêta net,
    comme retenu par une dette ancienne,
    une mouette prit l’air, resta à hauteur d’idée,
    battant des ailes sans avancer
    comme si le vent refusait d’être utile.

    Alors Mårkvar s’élança.
    Pas droit.
    Pas vite.
    Avec ce qu’il lui restait d’épopée.
    Le sol, sous lui, accepta d’abord.
    Puis réfléchit.
    Le fit glisser sur une certitude,
    trébucher sur un reste de gloire,
    dans un bruit qui resta en suspens
    comme en attente d’accord.

    Mårkvar se releva.
    Le silence tint.

    Les jeux reprirent.
    Une mouette piqua —mais trop tôt,
    ou trop tard, ou ailleurs.
    Une autre s’assit dans le sable comme si c’était prévu.
    qu’on applaudit, par politesse.
    Un Aujård répondit —mais à côté.
    Agacé, le sable se remit à faire ce qu’il faisait le mieux :
    il engloutit Mårkvar jusqu’aux genoux, hésita,
    puis le recracha, comme un aliment douteux.

    — Stop ! cria-t-il.

    Personne ne s’arrêta.
    — Tu vois, dit Kåthrïn.
    Mårkvar regarda ses mains,
    pleines de sable et d’effort.
    — Oui. Je cours encore.
    Mais plus personne ne court avec moi.
    — Tu n’es toujours pas Ulysse !
    — Non.

    Là-haut, Odin prit des notes.
    Thor applaudit à contretemps.
    Loki, penché sur la scène, souffla très doucement,
    heureux d’avoir, une fois de plus, amélioré les choses.
    Jusqu’à leur ruine.

    Las, les Aujårds rentrèrent chez eux
    avec leurs colères consolidées;
    les mouettes reprirent le ciel
    chargées d’un mépris neuf;
    Mårkvar resta là, au milieu du terrain,
    tenant dans sa main un morceau de règle inutile.

    Depuis, Fermanville s’en méfie.
    À Blanche-Roche, même les jeux savent
    de quel côté tombe la rancune.

  • Le jour où Mårkvar a tenté de discipliner la brume

    Du haut de sa tour, Mårkvar fouillait l’horizon.
    Il cherchait Blanche-Roche.
    La mer était là, mais pas à sa place.
    La Roche non.

    — Je n’ai rien fait, dit la Manche.

    Quatre défaites de mouettes s’étaient écoulées
    depuis le naufrage.

    Trente tonneaux de cidre.
    Plus une goutte d’hydromel.
    Les Aujårds dérivaient.
    Lentement mais sûrement.

    Deux cents étreintes avec Kåthrïn.
    Peut-être deux cent une.
    Elle ne comptait pas.

    Tout cela valait bien une fête, avec tables et gens dessus.
    Mais sans la Roche, rien ne commençait correctement.

    La plage hésitait.
    Quelque chose prenait trop de place
    sans demander.
    Une ouate.

    Les mouettes rirent comme des professionnelles,
    puis s’arrêtèrent sans prévenir.
    Mårkvar plissa les yeux.
    Eut l’impression qu’au-dessus ça regardait.

    Des tables furent dressées.
    On posa : du pain, du beurre et des certitudes locales.
    Un Aujård planta un drapeau dans une tarte.
    — Pour marquer le territoire.
    Personne ne contesta.

    Mårkvar descendit de sa tour avec autorité.
    Il avait mis son casque pour mieux réfléchir.
    — Aujourd’hui, cria-t-il,
    nous célébrons l’anniversaire du naufrage !
    Acclamations.
    — Sans lui, ajouta-t-il, nous serions ailleurs !

    Silence.
    Personne ne savait où.

    Kåthrïn passa entre les tables, elle déplaça un verre.
    Puis un autre.
    Le monde suivit. Discrètement.
    On servit le cidre qui hésita un instant, puis se laissa faire.

    Les mouettes revinrent.
    En biais.
    Elles criaient, mais on ne savait pas d’où.
    La brume attendait un peu plus près qu’avant.
    Mårkvar, agacé, leva sa lance.

    — Formation !

    Les Aujårds se mirent en ligne.
    Une ligne acceptable pour l’époque.
    La brume ne chargeait pas.
    Elle insistait.

    — Je te vois ! Marmonna-t-il.

    Elle ne répondit pas mais elle resta.
    C’était provocant.
    — Elle avance ! cria quelqu’un.
    C’était faux, mais crédible.
    Alors Mårkvar décida :

    — Nous tiendrons la plage !

    Quelle plage.
    Kåthrïn regarda la brume.
    Longtemps.
    Assez pour que deux chaises changent d’avis.
    — Ce n’est pas un ennemi, dit-elle.
    Personne ne l’entendit.
    Sauf la brume qui s’approcha encore.

    Au-dessus,
    quelque chose tirait sur les distances.
    Un ordre partit avec un accent différent :
    — Tyr !
    Quelqu’un répondit.
    Mais pas au bon endroit.
    Les casquettes des Aujårds perdirent un peu d’accent.
    Pas tout. Juste ce qu’il fallait pour s’inquiéter.
    — Valhalla !
    Les casquettes glissèrent.
    Pas des têtes.
    Juste du sens.

    — Tenez la ligne ! Répliqua Mårkvar.

    Personne ne sut laquelle.
    On la tint.
    Par morceaux.

    La brume entra. Comme chez elle.
    Sans invitation mais sans faute de goût.
    Elle prit une place.
    Puis plusieurs.

    Le cidre devint pensif.
    Les voix arrivèrent en retard.
    Ou trop tôt selon les oreilles.
    Un Aujård répondit présent
    à une voix qui n’avait pas encore parlé.
    Un autre serra une main qui n’était pas là.

    Mårkvar attaqua.
    Avec courage et précision approximative, il frappa l’air.
    L’air ne céda pas.
    Son bras mit un moment à revenir.

    Kåthrïn fit un geste.
    Presque rien.
    Elle s’assit et mangea.

    D’autres aussi s’assirent.
    Les tables furent pleines.
    Puis moins.
    Puis autrement.

    La brume s’arrêta de faire semblant.
    Elle devint ce qu’elle était déjà.

    Quelqu’un rit.
    Au bon moment.
    Ce fut inquiétant.

    Mårkvar suspendit son geste.

    — Elle recule, dit-il.

    La brume ne bougea pas,
    mais la phrase fonctionna.

    Alors on but.
    À la Roche absente.
    Au naufrage réussi.
    À l’ennemi mal choisi.

    Mårkvar posa son casque
    et accomplit un grand ouvrage
    dans son verre de cidre.

    Au-dessus, ça riait moins.

    Depuis,
    chaque anniversaire du naufrage,
    quand la mer hésite,
    que le cidre prend des décisions discutables
    et que les mouettes argumentent de travers,

    on dresse les tables
    face à une plage approximative,

    on jure voir Mårkvar, casqué d’assurance,
    ordonner à la brume de se tenir droite
    et Kåthrïn, légèrement en retrait,
    remettre le monde à peu près d’équerre,

    tandis que la brume,
    par pure courtoisie,
    accepte de ne pas comprendre.

  • Le Chemin des Douåniërs Déchaînës

    Alors que la mer gloussait,
    que le vent prenait les girouettes
    et que la Roche se laissait lécher le Blanc
    par une vague qui insistait,

    Mårkvar et Kåthrïn avançaient
    sur le Chemin qui suivait la côte,
    s’en écartait,
    revenait comme s’il avait oublié quelque chose.

    On entendait la mer sans la voir.
    Mårkvar mâchonnait ses anciennes victoires.
    Kåthrïn songeait qu’une hutte de galets,
    même bien tenue, ne fait pas une maison.

    Un douanier volant se posa.
    Un registre à la main.
    Son nez eut un mouvement.
    Sa main se dressa.

    Mårkvar s’arrêta.
    Pas brusquement.
    Il regarda l’homme puis le registre.
    Le vent glissa entre eux et s’enfuit.
    Les girouettes en profitèrent
    pour se secouer leurs ailes engourdies.
    –– Vous passez.
    –– Je marche.

    L’homme ouvrit le registre.
    Il chercha.
    Puis s’arrêta.
    –– Ici.
    Il posa le doigt.
    –– Manque.

    Le sable céda légèrement
    sous le pied de Mårkvar.

    Le doigt mit un moment à se décoller,
    comme si le registre voulait le garder.

    Mårkvar chercha.
    Pas une idée.
    Quelque chose de plus court.
    –– J’étais …
    Il s’arrêta.

    Le vent jouait avec les mouettes.
    Kåthrïn se baissa pour ramasser
    une étoile de mer séchèe par le soleil.

    — Vous avez laissé passer un moment.
    — Lequel ?
    — Celui où il fallait y penser.
    — J’y pensais.
    — Non.
    — J’y pensais avant que cela ne soit,
    avant même que cela ne vienne à moi—
    — Ce n’est pas enregistré.
    — J’y pense maintenant.
    — C’est après.

    Un silence.
    Qui ne tomba pas au bon endroit.

    — Il doit bien y avoir un recours.
    — Il y en avait un.

    Un autre silence passa sans s’arrêter,
    les pas de Mårkvar tombèrent légèrement
    à côté de ses chaussures,
    le chemin fit un effort pour rester droit.

    — Nous y avons pensé, dit Kåthrïn.
    Le douanier hésita.
    Très peu.
    Kåthrïn lui tendit l’étoile de mer.
    Le douanier regarda l’objet, puis la main, puis le moment,
    il prit l’étoile sans noter.
    Quelque chose, au-dessus, sembla s’en amuser,
    mais trop tard.
    — Nous repasserons, dit Kåthrïn.

    Ils avancèrent.
    Le douanier resta en place,
    légèrement en retard sur lui-même,
    il tenait le registre fermé.
    Il l’ouvrit.
    Pas pour écrire, pour vérifier si quelque chose
    venait d’y apparaître sans lui.

    Depuis ce jour,
    sur le Chemin des Douåniërs Déchaînës,
    il arrive que certains moments passent sans être vus,
    que d’autres attendent qu’on y pense,
    et que des pensées, par prudence,
    se présentent dés l’aube.

    On jure alors voir Mårkvar
    marcher un peu à côté de ses pas,
    et Kåthrïn, légèrement en retrait,
    remettre le soleil
    à peu près dans le cadran.

    Quant au douanier, il contrôle encore.
    Mais moins loin.
    Et parfois, il laisse passer.

  • Le monde presque

    Le soleil s’était levé.
    Ou peut-être qu’il se couchait.
    Les ombres, en tout cas, discutaient entre elles.

    Mårkvar marchait vers son manoir,
    Kåthrïn l’accompagnait,
    tirant derrière elle un peu de vent
    qui ne voulait pas choisir de direction.
    –– Tu vois ? dit Kåthrïn.
    –– Quoi ?
    –– Tout est légèrement… faux.

    Mårkvar leva la tête.
    –– Le temps a oublié son rôle.
    –– Pas complètement.
    –– Juste assez pour qu’on s’amuse.

    Le chemin prit un virage qui n’existait pas.
    Ils marchèrent dedans,
    les pas à côté de leurs pieds.
    –– Tout est en place, dit Kåthrïn.
    –– Mais rien ne l’est vraiment.

    Leurs souvenirs avaient pris du retard,
    leurs idées de l’avance sans prévenir,
    et au-dessus du manoir,
    quelque chose souriait sans se montrer.

    Un vieillard qui promenait au soleil
    ses images du passé, trébucha.
    Elles tentèrent, en vain, de s’envoler.
    Certaines retombèrent sur un mauvais jour,
    d’autres furent happées par un vol de goélands
    qui les engloutirent dans leur mémoire.

    Les Aujårds étaient là, autour du cidre,
    occupés à ne rien comprendre avec application.

    –– Il s’est passé quelque chose, dit Mårkvar.

    Aucun ne releva.
    L’un parla  de marée,
    un autre but son cidre pour lui demander son avis.
    –– Là-bas, dit Mårkvar…
    Il voulut pointer mais son index choisit de rester avec les autres.

    Un temps.

    –– Quoi ? finit par demander un Aujård.
    Mårkvar hésita :
    –– Un… homme, avec… un registre, il savait…
    –– Quoi ?
    –– Avant…
    –– Avant quoi ?
    –– Avant que je sache…
    –– Donc après.
    –– Non. Avant que ça arrive après.

    Les Aujårds hochèrent la tête.
    Kåthrïn répliqua en regardant ailleurs :
    –– On est passés.
    –– Voilà, dit un Aujård.
    –– C’est clair, dit un autre.
    Rien ne l’était.

    Mårkvar pâlit.
    –– Tout est perdu, dit-il.
    Les horloges ont fui, les souvenirs se sauvent…
    –– Même le vent hésite, murmura Kåthrïn.

    Vexé, le vent bondit vers le ciel.

    Alors un éclair tomba.
    Thor regarda où il s’était posé.
    –– C’est pas rangé ici, dit-il.
    Il leva son marteau.
    Frappa sur son enclume.
    Le temps se remit à marcher.
    De travers.
    –– Mieux, dit-il.

    Le vent redescendit,
    les girouettes hésitèrent,
    puis firent semblant.
    Les souvenirs se rangèrent, certains à l’endroit,
    d’autres ailleurs avec conviction.

    Mårkvar voulut retourner à Blanche-Roche,
    là où tout avait commencé,
    pour reprendre le fil de son histoire.
    Ses pas retrouvèrent ses chaussures.
    Pas tous.
    L’un d’eux resta en arrière sans raison.
    Mårkvar se retourna.
    Le pas était là.
    Immobile.
    Comme s’il attendait encore
    une décision qui n’avait pas été prise.
    — Laisse-le, dit Kåthrïn.
    — Il va revenir ?
    — Non.
    — Il restera juste derrière.

    Kåthrïn regarda le chemin.
    Il tenait.
    Presque.
    –– On peut continuer, dit-elle.
    –– Exactement, dit Mårkvar,
    qui marchait légèrement à côté de lui-même.

    Au-dessus,
    les dieux riaient,
    pas parce que tout allait mieux.
    mais parce que rien n’était réparé.
    et que c’était, de loin, la meilleure façon
    de continuer.

    Depuis ce jour,
    Mårkvar s’applique à comprendre après,
    ce qui lui permet, le plus souvent, d’arriver à peu près.


  • L’Émissaire du vent

    Le vent souffla.
    S’arrêta.
    Repartit dans l’autre sens,
    comme s’il avait oublié pourquoi il venait.

    Il ralentit pour laisser passer
    un seau qui traversait le ciel.
    Il tomba en silence.
    Le bruit arriva après.
    Dedans : des poissons très droits, alignés,
    chacun avec un bonnet trop sérieux pour la situation.
    — Bonjour, dit le seau.
    Mårkvar leva la main pour désigner l’objet.
    Sa main arriva après le geste.
    Les Aujårds applaudirent à contre-temps.
    — Ça commence, dit-il.

    Quelqu’un arriva.

    Une silhouette mince, mal fixée au paysage.
    Comme si elle avait été montée à la hâte
    avec du vent et quelque chose qui tenait lieu de corps.
    Elle s’arrêta.
    Le souffle s’arrêta derrière elle.
    — Je suis Sélène, Émissaire du vent.
    Elle fit un petit geste.
    Rien de spectaculaire.

    Un Aujård voulut applaudir.
    Ses mains se croisèrent.
    L’une applaudit.
    L’autre resta coincée.

    Elle se pencha avec grâce pour saluer.
    Personne ne sut comment répondre.

    Mårkvar lui s’inclina.
    — Émissaire… pour quoi faire ?
    — Pour corriger ce qui n’a pas été mal fait correctement.

    Kåthrïn plissa les yeux.
    Elle observa les cheveux de Sélène
    qui ne choisissaient pas de direction.
    — Tu arrives seule ? demanda-t-elle.
    — Non. Le reste suit.
    Enfin ça dépend.

    Un Aujård voulut se décrotter.
    Son doigt resta un instant dans son nez,
    comme si il hésitait à revenir.

    C’est à ce moment que le premier décalage apparut.

    Une mouette passa, tenant une carte marine.
    La carte indiquait autre chose que des direction.
    — Ne touche pas à ça, dit Kåthrïn.

    Trop tard.

    Le doigt de Mårkvar désignait déjà la carte.
    Elle réagit immédiatement.
    Les lignes bougèrent.
    Puis se déplacèrent ailleurs.

    Sélène leva la main.
    La carte se secoua,
    puis se dupliqua en un registre vide
    qui resta ouvert.

    Les Aujårds se rapprochèrent
    comme si une autorité venait de tousser.
    — On note quoi ? demanda l’un d’eux.
    — Ce qui arrive, dit Sélène.
    — Mais ça n’est pas encore là.
    — Justement.

    À partir de là,
    rien ne resta bien d’accord.
    Le vent tourna autour du groupe,
    cherchant où se poser.

    Kåthrïn posa deux doigts sur le registre.
    Elle appuya.
    Le vent ralentit.
    Juste assez pour ne pas insister.

    Le registre resta en place.
    Puis se déplaça très légèrement.
    Un Aujård voulut le refermer.
    Le registre résista.
    Puis referma l’Aujård à moitié.
    Ils restèrent ainsi un instant,
    sans décider lequel des deux devait céder.

    Mårkvar voulut parler.
    Sa phrase partit sans lui.

    Un Aujård acquiesça trop fort.
    Le registre tourna une page.

    Mårkvar regarda ses pieds.
    Ils n’avaient pas bougé.
    Le chemin, lui, était derrière.

    Puis quelque chose se produisit.

    Un geste.

    Sélène claqua des doigts.
    Une vague recula dans le ciel.
    Une girouette se mit à écouter.
    Les poissons du seau demandèrent de l’eau.
    Un pas refusa Mårkvar.
    Il en posa un autre,
    qui accepta à sa place.

    — Stop, dit Kåthrïn.

    Elle regarda Sélène.
    Longtemps.
    — Tu n’es pas là pour corriger.
    — Non, dit Sélène.
    Je mets un peu d’ordre.

    Au-dessus, quelque chose observait.
    Le vent écrivit dans le registre.
    Mal.

    Sélène fit un pas.
    Puis un second du même pied.
    — On va tester.
    Elle désigna Mårkvar.
    — Avance.
    Cette fois, Mårkvar n’hésita pas.
    Il fit exactement ce qu’il fallait.
    Au bon moment.
    Au bon endroit.

    Le monde recula légèrement.
    Surpris d’être pris de vitesse

    Kåthrïn soupira.
    — Ça va devenir compliqué.
    — Non, dit Sélène. Ça va tenir.
    — Tu mets de l’ordre au mauvais endroit, dit Kåthrïn.
    — Il n’y a pas de bon endroit.
    — Si.
    Elle posa la main sur le registre.
    Le vent obéit.
    Pas tout à fait au bon endroit.

    Mårkvar marcha.
    Ses pas suivirent, avec retard.
    Personne ne vérifia si cela suffisait.

    Quand le vent retomba,
    le registre resta ouvert.
    Personne ne le referma.
    Une ligne y apparut.
    Puis une autre.
    Sans que personne n’écrive.

    Kåthrïn regarda.
    — Ça continue, dit-elle.

    Mårkvar hocha la tête.
    Il n’était plus certain
    d’être encore arrivé.

    Depuis ce jour,
    arriver n’est plus une preuve d’être là.

  • Le village qui tenait à peu près

    Alors que Mårkvar essayait de remettre ses chaussures à la bonne place,
    et que le seau de poissons coiffés sautillait derrière lui,
    un bruissement se fit entendre.
    –– Qui va là ? demanda-t-il.

    Sélène, sourit, s’inclina de manière parfaitement approximative,
    et se plaça aux côtés de Mårkvar.
    –– Alors, dit-elle, par où commence-t-on ?

    Mårkvar leva le doigt vers le ciel.
    –– Là-bas, dit-il, ou peut-être ici…ou ailleurs.
    –– Parfait ! dit Sélène, le chaos est mon élément.

    Et tandis que les dieux, les souvenirs et les Aujårds
    reprenaient leur sarabande chaotique,
    Mårkvar sut une chose :
    leur prochaine aventure venait de trouver sa complice,
    et rien ne serait jamais tout à fait à sa place…
    mais ce serait exquis.

    Ils prirent la route et virent le village avant de l’entendre.
    Quelques maisons basses, posées là comme oubliées,
    un clocher un peu de travers,
    et une route qui semblait hésiter avant d’y entrer
    –– Enfin quelque chose, dit Mårkvar.
    Sélène ne répondit pas.
    Elle regardait les volets.
    Tous ouverts.

    Tous fermés.
    –– Tu vois ? dit-elle.
    –– Quoi ?
    –– Rien. Justement.

    Ils avancèrent.

    Le premier habitant qu’ils croisèrent leur dit bonjour deux fois.
    Une fois en passant.
    Une fois en revenant.
    –– Vous êtes nouveaux d’hier ? demanda-t-il.
    Mårkvar hésita.
    –– Nous arrivons à l’instant.
    –– Parfait, dit l’homme qui hocha la tête. Ça s’arrange.
    Il s’éloigna, satisfait.
    Sélène ramassa quelque chose au sol.
    Une clé.
    Ou autre chose.
    –– Ici, dit-elle, on perd surtout ce qui n’est pas encore arrivé.

    La place du village était presque pleine.
    Quelques habitants parlaient à voix basse,
    d’autres attendaient visiblement quelque chose,
    mais sans impatience.

    Au centre, une table.
    Et sur la table, un registre.
    –– Ah ! dit -elle,
    ce registre me rappelle quelqu’un.
    Un homme s’en occupait.
    Très appliqué.
    Il écrivait lentement, en prenant soin de raturer
    avant même d’avoir fini ses phrases.
    –– Nom ? demanda-t-il sans lever les yeux.
    –– Mårkvar, répondit Mårkvar.
    L’homme écrivit.
    Puis s’arrêta.
    –– Ça ne va pas, dit-il.
    –– Pourquoi ?
    –– Vous êtes déjà passé.
    –– Jamais de ma vie !
    –– Si, si. Mais vous n’étiez pas d’accord avec vous-même.

    Sélène observa le registre.
    –– On peut voir ?
    L’homme hésita, puis tourna le livre.
    À la page ouverte, trois écritures différentes.
    Le même nom.
    Trois fois.
    Barré, corrigé, déplacé.
    –– Voilà, dit l’homme.

    Mårkvar se redressa.
    –– Je tiens très bien !
    –– Ce n’est pas vous qui décidez, répondit l’homme calmement.

    Un silence.

    Une femme s’approcha.
    –– Excusez-moi, dit-elle, quelqu’un a vu mon mari ?
    –– Comment est-il ? demanda Sélène.
    –– Changeant, répondit-elle. Très changeant.
    Sélène hocha la tête.
    –– Essayez près du port.
    –– Nous n’avons pas de port.
    –– Justement.
    La femme repartit, rassurée.

    Mårkvar s’avança vers la table.
    Regarda le registre.
    Puis les habitants.
    — Bon.
    Il posa la main dessus.
    — On va remettre ça d’aplomb.
    –– Non, dit Sélène, tout va presque.
    Mårkvar tourna une page.
    Puis une autre.
    — Il suffit de …

    Il s’arrêta.

    Les lignes bougeaient.
    Pas vite.
    Pas beaucoup.
    Mais assez pour ne pas rester là où il les avait vues.
    — Voilà, dit-il.
    Et il traça un trait.
    Net.
    Pour barrer.
    Le registre se figea.
    Un instant parfait.
    Puis l’homme qui écrivait leva la tête,
    pour la première fois:
    — Ah, dit-il.

    Autour d’eux,
    quelque chose se réorganisa.
    Un habitant changea de place sans bouger.
    La femme au mari incertain regarda à côté d’elle.
    — Je ne le reconnais plus.
    Le clocher sonna.
    Pas une fois.
    Une seule fois répétée.

    Sélène recula.
    — Tu n’aurais pas dû.
    Mårkvar fronça les sourcils.
    — J’ai juste …
    — Oui.

    Un silence.
    Le registre vibra.
    La ligne barrée disparut.
    Puis réapparut ailleurs.
    Pas sur la même page.
    Pas au même moment.
    Mårkvar retira la main.
    Trop tard.
    Sélène regarda Mårkvar.
    — Voilà.

    Un volet claqua.
    Puis resta ouvert.
    Puis fermé.
    En même temps.

    Mårkvar hésita.
    Pour la première fois.
    — Ça va se calmer.
    — Non, dit Sélène.
    Elle observa la place.
    — Ça a commencé.

    Le premier habitant qu’ils avaient croisé passa à nouveau.
    — Bonjour.
    Puis encore.
    — Bonjour.
    Mais cette fois, il ne s’arrêta pas entre les deux.

    Le clocher sonna à nouveau.
    Puis se reprit. Puis sonna pour autre chose.
    –– C’est l’heure ? demanda Mårkvar.
    –– De quoi ? répondit Solène.

    L’homme sur la place referma doucement le registre.
    –– Ce village, dit-il, tient à une habitude.
    –– Laquelle ?
    –– Vous verrez.

    Un homme surgit en courant.
    –– Il arrive !
    Personne ne bougea.
    Mais tout le monde se tourna.
    –– Qui ? demanda Mårkvar.
    L’homme hésita.
    –– Je ne sais plus.

    Un temps.

    Puis, naturellement,
    les habitants reprirent leurs gestes.
    La femme revint.
    –– Je l’ai trouvé, dit-elle.
    –– Où ? demanda Solène.
    –– Là où il sera.
    Elle repartit, soulagée.

    Mårkvar regarda autour de lui.
    Le clocher penchait un peu plus.
    Ou peut-être un peu moins.
    –– Bon, dit-il, il faut faire quelque chose.
    –– Surtout pas, répondit Sélène.
    –– Pourquoi ?
    –– Surtout pas.

    Silence.

    Le registre se mit à frissonner tout seul.
    Une page se tourna.
    Un nom apparut.
    Mårkvar s’approcha.
    –– Qui est-ce ?
    Sélène regarda.
    Puis sourit.
    –– Toi.
    Mais pas encore.

    Mårkvar posa la main sur la table.
    Sélène regarda Mårkvar.
    –– Très bien, dit-il, alors je vais rester.
    Sélène leva un sourcil.
    –– Mauvaise idée.
    –– Excellente, corrigea Mårkvar.

    Le vent, cette fois, traversa toute la place.
    D’un seul coup.
    Les volets battirent.
    Les habitants se figèrent une seconde de trop.

    Sélène regarda Mårkvar.

    Quelque chose se décala.
    Personne ne le corrigea.
    Il y a des lieux qui tiennent debout —
    uniquement parce que personne n’essaie de les redresser.

  • La réparation du village

    Mårkvar ne dormit pas.
    Il resta sur la place, face au registre fermé,
    comme on veille quelque chose qui respire encore.
    –– Ça ne peut pas rester comme ça, dit-il au matin.
    Le matin, d’ailleurs, mit du temps à arriver.
    Il s’essaya deux fois,
    puis finit par se poser correctement sur les toits.

    Mårkvar bâilla.
    –– Tout est très bien, dit Sélène.
    –– Non, répondit Mårkvar,
    tout tient mal.

    Mårkvar observa le clocher.
    –– Il tient à peu près.
    –– Justement.

    Mårkvar se leva d’un coup.
    –– On va remettre de l’ordre.
    Personne ne protesta.
    Ce qui, ici, ressemblait à un accord.

    Le clocher

    Ils commencèrent par ce qui penchait.
    Le clocher.
    Pas beaucoup.
    Assez pour que Mårkvar s’arrête.
    — Voilà.
    Il posa ses affaires.
    — On commence par ça.
    — Non, dit Solène.

    Mårkvar trouva une corde, solide, convaincante.
    Il la lança autour de la flèche.
    –– Si ça penche, ça se redresse.
    À trois, dit-il.
    –– Trois quoi ? demanda Sélène..
    –– Trois.

    Ils tirèrent.

    Le clocher résista.
    Puis céda.
    Pas dans le bon sens.

    Ils tirèrent encore.

    Les pierres répondirent.
    Une à une.
    Le sommet se redressa.
    Parfaitement.
    Puis s’inclina de l’autre côté.

    Un silence.

    Puis le son.
    La cloche sonna.
    Pas pour l’heure.
    Pas pour l’alerte.
    Pour corriger.

    –– Arrête ! cria Sélène.

    Mårkvar lâcha la corde.
    Trop tard.
    Le clocher se mit à osciller, lentement,
    comme s’il cherchait la bonne version de lui-même.
    Le haut n’était plus d’accord avec le bas.
    Les habitants sortirent.
    Pas affolés.
    Inquiets juste ce qu’il faut pour rester calmes.
    –– C’est mieux, dit Mårkvar.

    À cet instant, toutes les ombres de la place changèrent de sens.
    Le soleil resta du même côté.
    C’est le reste qui avait bougé.
    Sélène. regarda le sol.
    –– Non, dit-elle doucement,
    c’était nécessaire.

    Les volets

    –– Deuxième problème, dit Mårkvar, les volets.

    Le vent passa dans la rue.
    Mais seulement à mi-chemin.
    Ils s’arrêtèrent devant une maison,
    comme s’ils n’étaient pas sûrs d’être invités.
    Il frappa à la porte et une femme ouvrit.
    –– Bonjour.
    –– Bonjour.
    –– Vos volets.
    Elle regarda derrière elle.
    –– Ils sont très bien.
    –– Non. Ils sont ouverts et fermés.
    –– Oui, dit-elle.
    –– Il faut choisir.

    Elle réfléchit.
    Puis ferma un volet.
    Puis l’autre.
    Toute la maison devint sombre.

    Au même moment,
    la maison d’en face ouvrit tous les siens.
    Puis la suivante.
    Puis une autre.
    Comme une propagation.
    La rue se mit à clignoter.

    Ouverte.
    Fermée.
    Ouverte.

    Sélène recula.
    –– Ne touche plus.
    Mårkvar, obstiné, continua.
    –– Comme ça.

    Alors tout le village ferma.
    Net.
    Plus de lumière.
    Plus de distinction.
    Juste une masse de maisons closes,
    parfaitement cohérentes.

    Un silence lourd tomba.

    Puis, à l’intérieur des maisons,
    quelque chose commença à bouger.
    Pas les habitants.
    Autre chose.
    Les objets.
    Une chaise changea d’avis.
    Elle resta assise quand même.

    Sélène posa une main sur l’épaule de Mårkvar.

    Le registre

    Ils revinrent à la place.

    Le registre les attendait.
    Ou peut-être l’inverse.
    Mårkvar l’ouvrit.
    –– Cette fois, dit-il, on va écrire correctement.
    Il prit la plume.
    –– Nom : Mårkvar.
    L’encre hésita.
    Puis accepta.
    –– Voilà, dit-il.

    Rien ne se passa.
    Un instant de victoire.
    Puis le reste du registre se réécrivit.
    Les noms glissèrent.
    Les dates reculèrent.
    Les pages changèrent d’ordre.
    Le passé se mit en avance.

    Sélène attrapa le livre.
    –– Regarde.
    À la première page : personne.
    À la dernière : tout le monde.
    Et entre les deux,
    quelqu’un manquait correctement.

    Mårkvar, Sélène.
    Présents.
    Absents.
    Barrés.

    –– Non !
    –– Non !

    À cet instant, le clocher cessa d’osciller.
    Il resta droit.
    Parfaitement droit.

    La cloche sonna une fois.
    Claire.
    Précise.
    Définitive.

    Conséquence

    Les volets s’ouvrirent.
    Tous.
    En même temps.
    La lumière entra, brutale, uniforme.
    Les habitants sortirent.
    Lentement.
    Très lentement.
    Comme s’ils devaient réapprendre à être là.

    La femme regarda autour d’elle.
    –– C’est étrange, dit-elle,
    je me souviens de tout.
    Un homme répondit :
    –– Moi aussi.
    Et je n’aime pas ça.

    Sélène se tourna vers Mårkvar.
    –– Voilà.

    Mårkvar ne répondit pas.
    Il regardait la place.
    Tout était en ordre.
    Rien ne dépassait.
    Même le vent ne cherchait plus d’issue.

    L’air resta en place.
    Par discipline.

    Rien ne tremblait.
    Plus rien ne cherchait.

    Sélène. Soupira.
    Elle regarda un enfant.
    –– …
    L’enfant se mit à pleurer.
    Sans raison visible.
    Sans variation.
    Toujours le même sanglot.
    Exactement le même.
    Le chagrin avait trouvé sa forme.
    Il n’en changea plus.

    Le vent passa.
    Droit.
    Sans hésitation.
    Sans détour.
    Puis disparut.
    Comme inutile.

    Mårkvar posa la main sur le registre.
    –– On va arranger ça, dit-il.
    Sélène ferma les yeux.
    –– Non.
    –– Si.
    Mais autrement.

    Le clocher, parfaitement droit,
    laissa tomber sa cloche.
    Sans bruit.

    Ce qui tenait de travers vivait encore — ce qui est droit commence déjà à mourir.

  • Celui qui garde ce qui penche

    Le silence ne dura pas.

    Se fissura d’abord dans un détail :
    une chaise mal posée qui refusa de rester droite.
    Puis dans un regard :
    un habitant qui oublia de fixer l’horizon.

    Quelqu’un toussa.
    De travers.
    La toux chercha sa place.
    En trouva deux.

    Personne ne le vit arriver, mais tout le monde sut qu’il était là.
    L’évidence arriva en retard, personne ne la corrigea.
    Un homme.
    Ou presque.
    Manteau trop long, bras en écharpe,
    bottes salies par des chemins qui n’existaient pas tout à fait
    et un chapeau qui avait déjà été retiré plusieurs fois.

    Il s’arrêta au centre de la place.
    Regarda le clocher droit.
    Les volets ouverts.
    Le registre fermé.

    –– Ah, dit-il.

    C’était un “ah” fatigué.
    Pas surpris.
    Pas fâché.
    Fatigué d’avoir raison.
    Ou de tomber juste trop souvent.

    Mårkvar s’avança.
    –– Qui êtes-vous ?
    L’homme hésita.
    –– Ça dépend.
    Aujourd’hui… je dirais : le gardien.
    –– De quoi ?
    Il désigna la place.
    –– De ça.

    Ce qu’il montrait évita de coïncider

    Sélène sourit.
    –– Mauvais moment, alors.
    L’homme hocha la tête.
    –– Oui. Très mauvais.
    Il s’approcha du clocher,
    le regarda longuement.
    posa deux doigts contre la pierre.

    Rien.

    Il attendit encore.
    Puis très légèrement—
    il poussa.
    Le clocher ne bougea pas
    mais l’ombre du clocher, elle,
    se mit à pencher.

    À peine.

    Un angle presque invisible.
    L’ombre corrigea ce que la pierre refusait.
    Le gardien soupira.
    –– C’est pris trop haut, dit-il.
    –– Quoi ? demanda Mårkvar.
    –– C’est pris trop haut.

    Le reste comprit de travers.
    Ce fut suffisant.
    Sélène s’approcha.
    –– Vous pouvez corriger ?
    L’homme eut un petit rire.
    –– Je ne touche pas.

    Il marcha vers une maison.
    Frappa sans attendre.
    Ouvrit lui-même.
    La femme de tout à l’heure était là.
    –– Votre mari ? demanda-t-il.
    –– Il est où il sera, répondit-elle, un peu incertaine.
    –– Non, dit le gardien doucement, maintenant il est là.

    Un homme apparut derrière elle.
    Très net.
    Le gardien le regarda.
    –– Vous êtes trop sûr de vous.
    L’homme voulut répondre.
    Mais ses mots tombèrent avant d’avoir un sens.
    Alors le gardien fit un geste étrange :
    il déplaça une chaise –
    personne ne regarda la chaise
    mais tout le monde respira autrement –
    de quelques centimètres.
    Rien de plus.
    L’homme cligna des yeux.
    –– Attendez… j’étais…
    Il hésita.
    Puis sourit.
    –– Je ne sais plus.
    Cette fois, c’était exact.
    La femme soupira de soulagement.

    –– Voilà, dit le gardien.
    Mårkvar fronça les sourcils.
    –– C’est ça, votre solution ?
    Déplacer des chaises ?
    –– Oui.
    –– C’est ridicule.
    –– C’est suffisant.

    Un silence.

    Sélène observait la place.
    Quelque chose revenait.
    Pas franchement.
    Pas partout.
    Mais ça revenait.
    Un volet se referma sans prévenir.
    Un autre resta ouvert.
    Une poule traversa la place,
    puis décida que non.
    La décision resta au sol.

    Le gardien revint vers le registre.
    –– Vous avez écrit ? demanda-t-il.
    –– Oui, dit Mårkvar. Correctement.
    –– Dommage.

    Il ouvrit le livre.
    Regarda la page.
    Puis, sans hésiter, il traça un trait.
    Pas pour barrer.
    Pas pour corriger.
    Un trait en biais.
    Inutile.

    Il ne visait rien.
    Il atteignit quand même.
    L’encre vibra.
    La page respira.
    Les autres pages suivirent.

    Pas toutes.
    Juste assez.

    Sélène murmura :
    –– Voilà.
    Le gardien referma le registre.
    –– Il ne faut jamais finir.
    Mårkvar s’avança, agacé.
    –– Et vous, vous faites quoi exactement ?

    L’homme réfléchit.
    Longtemps.

    –– J’attends, dit-il enfin.
    –– Quoi ?
    –– Le moment.

    Silence.

    Le clocher, toujours droit, émit un léger craquement.
    Rien ne bougea, mais on sentit que ça pourrait.
    Le gardien remit son chapeau.
    Il vérifia qu’il n’était pas tout à fait en place.
    –– Vous avez bien travaillé, dit-il à Mårkvar.
    –– Trop bien.
    –– Et maintenant ?
    –– Maintenant…
    Il fit quelques pas.
    Puis s’arrêta.
    –– Ah, et…
    Il se tourna.
    –– Évitez de réparer le puits.
    –– Pourquoi ? demanda Sélène.
    Le gardien haussa les épaules.
    –– Parce qu’il n’est pas encore cassé.

    Il partit.
    Ou peut-être qu’il cessa d’être là.
    Un moment passa.
    L’absence mit un instant à s’installer.
    Puis un autre.
    Le vent hésita.
    Revint.
    Repartit.
    Il n’avait rien décidé.
    Ça lui allait.

    Mårkvar regarda le village.
    Moins net.
    Moins stable.
    Enfin difficile à tenir.
    Mais de nouveau vivant.
    –– Bon, dit-il,le puits.

    L’idée arriva trop droite.
    Elle ne corrigea rien.
    Sélène ferma les yeux.
    Elle sourit.

    Évidemment.
    Ceux qui maintiennent le monde ne le tiennent pas droit —
    ils l’empêchent juste de se fixer.

  • Le puits qui n’était pas encore cassé


    Ils trouvèrent le puits derrière l’église.

    Pas caché mais légèrement en retrait,
    comme s’il avait pris l’habitude de ne pas être cherché.
    Un cercle de pierre.
    Une margelle.
    Une corde.
    Un seau.
    Rien d’anormal.

    — Voilà, dit Mårkvar.
    — Non, dit Sélène.

    Mårkvar posa la main sur la corde.

    — Il a dit de ne pas approcher.
    — Oui.
    — Il n’a pas dit de ne pas regarder.

    Mårkvar se pencha et regarda.
    — On ne voit rien.
    –– C’est bon signe.

    Il tourna la tête.
    — Quoi ?
    — Qu’on ne voie rien.

    Un temps.

    — C’est déjà quelque chose.

    Il lâcha la corde et le seau descendit.
    Régulièrement. Corde contre pierre.

    Puis—
    plus rien.

    Pas de choc.
    Pas d’eau.
    Rien qui termine le geste.

    Mårkvar regarda le puits.
    — Il est peut-être moins profond que prévu.
    — Ou plus, dit Sélène.
    — Ça ne change rien.
    — Si.

    Un temps.

    — Ça change le moment où ça répond.

    Un petit caillou roula tout seul et tomba dedans.

    Ploc !

    Mårkvar se pencha.
    — Je n’ai pas fait ça.
    — Non. Mais quelqu’un a pensé à le faire.

    Silence.
    Puis, du fond –

    –  Ploc !

    Mårkvar fixa l’ouverture.
    Sélène fronça les sourcils.
    — C’est un écho.
    — Non.
    — Si.
    — Non. C’est… une réponse qui prend son temps.
    — Ou qui en manque.

    Mårkvar ne répondit pas.

    — Remonte, dit Sélène.

    Il tira.
    La corde résista.
    Comme si quelque chose, en bas,
    n’était pas d’accord pour remonter.
    Puis ça céda et le seau remonta.
    Vide.

    Ou presque.

    Au fond, il y avait quelque chose.
    Pas mobile.
    Pas liquide.

    — L’eau … elle ne bouge pas, dit Mårkvar.

    Sélène examina.
    — Tu es sûr que c’est de l’eau ?
    — Quoi d’autre ?
    — Je ne sais pas.

    Un temps.

    — Ça ne fait pas semblant.

    Mårkvar pencha le seau.
    Rien ne suivit.

    — Elle reste.
    — Oui.
    — Elle a peut-être décidé.

    Sélène plongea deux doigts.
    Elle ne réagit pas.
    — Ce n’est pas froid.
    Ce n’est pas mouillé non plus.
    Elle examina ses doigts.
    — Ça tient.
    — Quoi ?
    — La place.

    Mårkvar fixa le fond du seau.
    — Ça ne peut pas tenir une place.
    — Si. Mais ça ne la mérite pas.

    Sélène se baissa vers le puits.
    Allô ? Lança-t-elle.

    Un temps.
    Puis, du fond—

    Allô.

    Sélène recula.
    — Très drôle.
    — Ce n’était pas moi, dit Mårkvar.
    –– Je sais.

    Sélène ne bougea pas.
    — Je n’aime pas ça.
    — Quoi ?
    — Je n’aime pas quand ça commence correctement.

    Mårkvar fronça les sourcils.
    — C’est un écho.
    — Non. C’est trop bien élevé

    Silence.

    –– Recommence.

    Sélène hésita.
    — Qui est là ?

    Un battement.

    Qui est là ?

    Même voix. Même ton.
    Mais légèrement en avance.
    La voix n’était pas l’écho.

    Mårkvar eut un mouvement.
    Trop tard pour être le premier.
    Comme si la question était déjà posée.

    Mårkvar hocha la tête.
    — Il répète.
    — Non.
    — Il vérifie.
    — Quoi ?
    — Si la question tient toujours.

    Le vent tourna autour du puits sans y entrer.
    Mårkvar se pencha à son tour.
    Il ne demanda pas.
    Il ordonna.

    — Sortez.

    Silence.

    Puis—
    le bruit d’un seau qui remonte.
    Mais le leur ne bougeait pas.
    La corde restait immobile.
    Et pourtant quelque chose montait.
    Un frottement. Une lenteur.
    Un effort qui n’était pas le leur.

    Sélène chuchota :
    — On devrait partir.
    –– Attends.
    — Pourquoi ?

    Mårkvar fixa le puits.
    — Parce que ça a commencé.

    Le bord du puits vibra.
    Un cercle d’eau apparut.
    Plus haut.
    La profondeur n’était plus au fond.

    — Ça ne devrait pas être là, murmura Sélène.
    — Non.
    — Donc ça y est.

    Puis—
    une main.
    Mouillée.
    Ou pas encore.
    Elle s’agrippa à la pierre.
    Un bras sortit lentement de l’ombre.
    Puis un visage.

    Un autre Mårkvar.
    Mais terminé.

    Mårkvar se figea.
    Sélène cligna des yeux.
    L’Autre sortit sans effort,
    comme s’il avait déjà fait le chemin.
    Mårkvar fit un geste pour lui barrer le passage.
    Mais l’Autre était déjà passé.
    Très légèrement avant.

    Sélène les regarda.
    — Il y en a deux.

    L’un.
    Puis l’Autre,
    même manteau, même regard
    mais plus précis.
    Trop précis.
    Comme une erreur corrigée trop tôt.

    L’Autre observa les lieux.
    — C’est mieux.

    Un temps.

    — C’était en retard.

    Sa voix tomba exactement où elle devait.
    Sans délai.
    Sélène blêmit.
    — Non.
    — Si.

    Mårkvar serra les mâchoires.
    — Qui es-tu ?
    — Toi. Mais déjà fait.

    Mårkvar secoua la tête.
    — Non.
    — Si.
    — Il y en a un de trop.
    — Il y en a un d’avance.

    Sélène leva la main.
    — On peut être un en retard sur lui-même ?
    — Oui, dit l’Autre. C’est même fréquent.

    Sélène hocha la tête.
    — Donc il y a un problème.

    Le vent passa enfin.
    Le puits se tut.
    Ou attendit.

    Sélène regarda la margelle.
    — Ce n’est pas un puits.

    Personne ne répondit.

    Le double posa la main sur la pierre.
    Avant Mårkvar.
    — Il faut choisir, dit-il.
    — Quoi ? demanda Sélène.
    — Le moment.

    Silence.

    Mårkvar regarda le puits,
    puis ferma les yeux une seconde.
    Quand il les rouvrit, il ne vit plus l’autre
    mais il restait une place inoccupée.

    Le puits redevint normal,
    c’est-à-dire inutilisable.
    La corde pendait.
    Immobile.
    Sauf—
    une tension.
    Comme si quelqu’un, en bas, la tenait encore.

    Sélène ne bougea pas.
    — Et le puits ?

    Mårkvar regarda une dernière fois.

    — N’approche pas ce qui tient encore.
    Ce que tu ne fais pas…
    Il s’interrompit, comme s’il attendait.
    Écouta.
    Puis:
    — …se fait sans toi.

    Silence.

    Ils firent un pas en arrière.
    Puis un autre.
    Un petit caillou roula derrière eux.
    Ils ne se retournèrent pas.

    Ploc.

    Un temps.
    Puis, du fond—

    ploc.

    Sélène ferma les yeux.
    — Il insiste.
    — Oui.
    –– Il n’a pas fini.

    Mårkvar fit quelques pas.
    Puis s’arrêta.
    Il ne se retourna pas.
    Le silence dura.
    Un peu trop.
    — Tu viens ? dit-il.

    Le vent passa mais pas comme avant.
    Sélène regarda le puits.
    Puis la corde.
    Puis l’endroit où quelque chose
    continuait sans eux.
    — Pas encore., dit-elle.
    — Pourquoi ?

    Sélène réfléchit longtemps.
    Ou installa l’idée qu’elle le faisait.
    Pas pour répondre.
    Pour être sûre.
    — Justement, ça marche, dit-elle.
    — Mal.
    — Justement.

    Le vent approuva.
    De biais.

    Mårkvar ferma les yeux.
    — Ce n’est pas une raison.
    — Si. Ça évite d’attendre.

    Le ploc retentit encore.

    Plus bas.
    Plus loin.
    Comme si le puits s’était déjà déplacé.

    — Alors reste.

    Sélène ne répondit pas.
    Le vent resta avec elle, sans formalité.
    Le puits accéléra, sans aller plus vite.

    Mårkvar reprit sa marche, cette fois, sans s’arrêter.
    Derrière lui, le puits continua.
    Et devant lui, quelque chose manquait déjà.
    Mais c’était en avance.

  • La hutte qui commence trop tôt

    Tandis que les Aujårds testaient leur dernière version
    de la sieste crapuleuse à rechute,
    Kåthrïn attendait Mårkvar
    sur le chemin qui ne mène pas.

    La météo prit l’eau.

    Le vent avait de l’avance.
    Le chemin suivait.
    La lande mâchait ses bosses.

    Une butte, à droite,
    penchait comme une idée mal assise.
    Mårkvar s’arrêta net,
    héroïque jusqu’au genou.
    — Halte.
    — Elle tient, dit Kåthrïn.
    — Elle tient mal.

    Une mouette monta dessus,
    fit trois pas d’autorité,
    et la butte, vexée, se redressa.
    Propre.
    Trop.
    La mouette glissa,
    insulta le sol,
    et partit.

    Silence.

    Mårkvar baissa le bras.
    — Ce n’est pas moi.
    — Non.
    — Quelqu’un m’a doublé.
    — Oui.

    Le vent eut un rire de côté.

    Plus haut, Loki déplaça une seconde.
    Rien qu’une.
    Le monde arriva un peu avant lui-même.
    — C’est mieux, dit Mårkvar.
    — C’est dangereux, dit Kåthrïn.

    Ils reprirent le chemin qui hésita,
    puis décida sans eux.
    — On va finir par arriver après nous-mêmes.
    — On gagnera du temps.
    — Ou on en perdra deux.

    Le hutte était là avant d’être vue.
    Une mouette y siégeait, propriétaire provisoire.
    — Manoir ! S’annonça Mårkvar.
    — Non.
    — Si.

    Galets.
    Clous.
    Cordages.

    La porte s’ouvrit au moment précis
    où il n’y était pas encore.
    — Service.
    — Anticipation.

    Ils entrèrent.

    Dedans, ça travaillait.
    Puis quelque chose arriva.
    Pas depuis dehors.
    Pas depuis dedans.
    Pas des gens : des gestes.
    Un balai passait avant la poussière.
    Une chaise se redressait par principe.
    Le manteau de Mårkvar était déjà posé.
    Mieux.
    Ailleurs.
    — Il s’applique.
    — Il devance.

    Une mouette entra sans entrer,
    déplaça un objet inutile, et rendit la pièce décisive.
    Un tiroir se ferma avant d’être ouvert.

    Un fil pendait.
    Mårkvar tira.
    Quelque chose se mit à fonctionner ailleurs.
    Ancien.
    Convaincu.
    — Relié.
    — À avant.

    Le sol approuva de loin.
    La maison toussa d’accord.

    Au fond : trop net.
    Une table et dessus :
    “À partir de maintenant.”
    — C’est clair.
    — C’est vide.

    La mouette ricana.

    Mårkvar la prit.
    La pancarte se laissa faire
    comme si elle attendait demain.
    Dessous : “Déjà fait.”
    Alors le fil céda.
    Pas l’objet.
    Pas le geste.
    Le lien.

    Silence.
    Épais.
    Comestible.

    La mouette donna un coup de bec,
    se fit mal et décida de s’en souvenir.

    Quelque chose attendait au seuil.
    Pas quelqu’un : une fonction.
    Tablier d’absence.
    Docile.
    En avance.

    Mårkvar se redressa.

    — À nous ! Action ! Discipline !

    La fonction exécuta.
    Pas ça.
    Autre chose.
    Mieux.
    Trop.

    La hutte se resserra d’un quart de pensée.
    Les galets tinrent.
    Les cordages crurent.

    Un clou entra trop profond.
    Thor passa.

    Le toit regarda mal.
    Odin corrigea trop large.

    Une chaise n’était plus là.
    Loki avait respiré.

    — Ça tient !
    — Ça ne se décide plus.
    — Alors on décide après !
    — Il n’y a plus d’avant.
    — Pourquoi ?
    — Parce que c’était là.

    Dehors, le Cotentin mâchait sans opinion.
    Une mouette sortit avec quelque chose d’important.
    Le perdit.
    Améliora tout.

    Mårkvar posa la pancarte à côté.
    Pas au même endroit.
    — Nous commençons.
    La maison continua.
    Quelque part, l’Autre corrigea
    ce qui n’avait pas eu lieu.
    Un peu avant.
    Un peu mieux.

    — Tu arrives après toi, dit Kåthrïn.
    — Je gagne du temps.
    — Tu en perds deux.

    Il sourit.
    Héroïque.
    Local.
    Déplacé.

    — Parfait.

    Le vent applaudit de travers,
    la mer mâchonna,
    Les dieux ratèrent un point magnifique.
    et la hutte, provisoire mais définitive,
    continua d’être déjà faite pendant qu’ils commençaient.

    On arrive toujours trop tard dans les lieux qui ont décidé sans nous.
    La hutte n’attendait pas.
    Elle avait déjà commencé à être là.

  • La guerre Koskvíkingarde

    Ils sortirent de la hutte.
    Ou du manoir selon.
    Le dehors, lui, n’avait pas attendu.
    Il était là, installé, presque en avance.

    Le vent passa devant,
    comme s’il connaissait le chemin qu’ils n’avaient pas pris.
    La lande s’écarta légèrement.
    Par précaution.

    Mårkvar inspira — ou tenta.
    L’air entra avant même qu’il n’y pense.

    — Bon, dit-il.

    Personne ne répondit.
    Mais le mot avait déjà servi.
    Quelqu’un, quelque part, l’avait prononcé avant lui,
    et il retomba avec une légère usure.

    Plus bas, les Aujårds dormaient.
    Ils ronflaient avec méthode,
    de cette manière très locale de se reposer
    en anticipant la fatigue suivante.
    L’un d’eux ouvrit un œil.
    — On dort ?
    — Depuis tout à l’heure.
    — Ah.
    Un sommeil passa.
    Ils le prirent en cours.

    Une mouette descendit.
    Elle se posa à côté de Mårkvar,
    regarda ses bottes,
    puis l’endroit où il allait marcher.
    Et valida.

    Mårkvar fit un pas.
    Pas celui-là.
    L’autre.
    Il hésita.
    — Elle confirme.
    — Elle improvise, dit Kåthrïn.
    La mouette ne bougea pas.
    Le sol corrigea.
    C’était sa manière de participer.

    Le chemin, devant eux, ne proposait rien.
    Il choisissait.
    À gauche, c’était déjà pris.
    À droite, ça attendait encore —
    avec une certaine impatience.

    Mårkvar sourit.
    — On va gagner du temps.
    — Non.
    — Si.
    — Tu arrives déjà.
    Il fit un pas à droite.
    Le pas suivit, de loin.

    Au-dessus, les dieux reprirent.

    Loki effleura un geste, presque rien :
    une pierre décida de rouler.
    Pas ici.
    Un peu plus loin.

    Thor voulut aider.
    Il renforça la pente.
    Qui céda ailleurs.

    Et, par prudence, il regarda à côté.

    Le Cotentin, lui,
    continuait de mâcher.
    Sans intervenir.
    Une herbe insista.
    Elle fut mangée plus tard.

    Mårkvar s’arrêta.
    — Tu sens ?
    — Oui.
    — Ça tient moins.
    — Ça choisit trop.

    Le vent passa entre eux,
    léger,
    mais déjà utilisé.

    Derrière,
    la hutte n’avait pas bougé.
    Mais elle n’était plus exactement au même endroit.
    Pas déplacée.
    Replacée.

    Une mouette cria.
    Quelque chose venait d’avoir lieu.
    Un peu avant.
    Mårkvar redressa les épaules.

    — Parfait.

    Kåthrïn le regarda longuement,
    assez pour que le mot perde de sa tenue.
    — Non.
    — Non ?
    — Ça commence.
    — On a commencé.
    — Justement.

    Ils avancèrent.

    Plus loin – ou plus tôt –
    quelque chose corrigea
    ce qui n’allait pas encore arriver.
    Un peu trop tôt cette fois.

    Et c’est à ce moment-là —
    toujours le même —
    qu’ils furent observés.

    Les Koskvíkingars étaient là,
    de l’autre côté du presque.

    Anciens vikings mal reconvertis,
    chargés de métaphores trop lourdes,
    vêtus d’images qui traînaient au sol,
    ils vivaient de vers vendus trop tôt
    à la criée ou au désespoir.

    Ils ne s’approchèrent pas tout de suite.
    Ils s’alignèrent de biais
    Par réflexe.
    Par habitude du mauvais effet.

    L’un d’eux s’éclaircit la gorge.
    — Nous venons en paix, dit-il.
    Puis, comme si cela ne suffisait pas :
    — Et pour que la paix soit pleine,
    nous l’accompagnons d’un signe,
    d’un geste, d’une …

    Il chercha.
    Les autres hochèrent la tête.
    Ils attendaient la rime.
    Elle tarda.
    Le Koskvíkingar hésitait.

    C’était suffisant.

    Quelque chose passa dans cette hésitation,
    pas pour la combler,
    pour la terminer à sa place.

    — … preuve.

    Kåthrïn ferma les yeux.

    — Non.

    Elle avait vu l’endroit.
    L’écart juste avant.
    Mais pas assez tôt.

    — Preuve ? répéta un Aujård,
    comme on teste un sol fragile.
    — Paix, corrigea aussitôt le poète,
    mais déjà trop tard pour lui-même.

    Un second Koskvíkingar intervint,
    désireux d’aider, donc dangereux :
    — Paix prouvée, paix trouvée, paix approuvée …
    Il s’emballait.
    — Paix qui s’éprouve …
    — Qui s’éprouve ? coupa Mårkvar.

    Un silence se forma.
    Pris au même endroit.

    Mårkvar avança d’un pas.
    Pas menaçant.
    Décidé.
    — Vous venez éprouver quoi, exactement ?
    — Non, non, la paix, dit le premier,
    la paix se prouve …
    — Vous insistez.

    Il hocha la tête.

    — Vous apportez une preuve.

    Silence.
    Pas vide.
    Occupé.

    Les Koskvíkingars comprirent qu’ils devaient finir le vers.
    Ils essayèrent.

    — preuve de paix.
    — Voilà, dit Mårkvar.
    Il se tourna vers les Aujårds.
    — Ils viennent avec une preuve.

    Les Aujårds répétèrent.
    Parce que ça sonnait juste.
    — Une preuve.
    — Ce n’est pas …
    — Montrez, dit Mårkvar.

    Le mot tomba.
    Net.
    Comme une conclusion déjà écrite.

    Un des Koskvíkingars, pris de court,
    chercha dans sa poche une rime encore fraîche,
    mais n’en ressortit qu’un couteau à huitres.
    Idiotement brillant.

    — Voilà.

    Silence.
    Cette fois aligné.

    Mårkvar regarda la lame.
    Puis l’homme.
    Puis la mer.

    — Très bien.

    Il ne savait pas quoi.
    Mais quelqu’un oui.

    Il sourit.
    Pas beaucoup.
    Suffisamment.

    — Nous allons vérifier.

    Il leva la main.
    Et tout le monde comprit qu’on était passé ailleurs.
    La mouette valida à nouveau.
    Mårkvar inspira.

    — Très bien.

    Il ne savait pas à quoi.
    Mais quelqu’un oui.

    Et quelque part —
    pas entre eux —
    quelque chose prit.

    Pas la guerre.

    La bataille.

    Les Koskvíkingars reculèrent d’un vers entier.
    — Ce n’est pas de nous, dit l’un.
    — C’est trop bien, dit un autre.

    Un Aujård applaudit.
    Pas pour la bonne chose.
    Mais avec sincérité.

    Thor lança un éclair. Il tomba à côté.
    Odin observa – ça va mal finir.

    — Nous allons répondre, déclara Mårkvar.
    — À quoi ? demanda Kåthrïn.
    — À ça.
    Il désigna la preuve.
    Qui n’attendait plus rien.
    — Tu arrives après, dit Kåthrïn.
    — Je vais corriger.
    — Non.
    — Si.

    Un rire passa.
    Pas de Loki.
    Pas entièrement.

    Alors Mårkvar fit ce qu’il fait toujours
    quand il est en retard sur lui-même :
    Il décida. Fort.

    — GUERRE !

    Le mot partit.
    Sans direction.
    Trouva quand même.
    Comme si c’était déjà pris.

    Les Aujårds se levèrent à moitié.
    Les Koskvíkingars reculèrent complètement.
    Une métaphore tomba.
    Personne ne la releva.

    La bataille continua doucement,
    comme une habitude qui se reconnait.

    Un geste fut repris.
    Amélioré.
    Repris encore.

    Quelque chose insistait.

    Un autre essaya.
    Sans savoir pourquoi celui-la.

    Kåthrïn soupira.
    — Voilà.
    — Quoi ? demanda Mårkvar, satisfait.
    — Tu n’y es pas.
    — Pourquoi, fit un Aujård.

    Le vent passa.
    Emporta la première raison.
    La meilleure.
    Laissa toutes les autres.

    Loki, très content de lui, laissa faire.
    Ce qui aggrava nettement la situation.
    Et sans que personne ne s’en rende compte —
    exactement le moment qu’il attendait—
    la bataille choisit.

    Pas un camp.
    Quelque chose qui marchait.
    Et elle s’y attacha.

  • La Bataille qui avait déjà choisi

    Un Aujård leva le doigt.
    Il redescendit.
    Satisfait.

    — Qui a frappé ? demanda quelqu’un.

    Personne ne répondit.
    Mais un Koskvíkingar recula,
    touché par une hésitation très nette.

    Le sol absorba l’élan.
    Le rendit ailleurs.
    Le sable se tassa.
    Sans prévenir.

    Mårkvar chargea.
    Il arriva en avance
    sur un adversaire qui n’était pas encore là.

    — Je t’ai ! cria-t-il.

    L’homme qu’il visait se sentit atteint.
    Plus tard.
    Il tomba.
    Avec application.

    Kåthrïn tourna la tête.

    — Non.

    Mais déjà :
    un Koskvíkingar évitait un coup
    qui n’allait pas venir.

    Quelqu’un travaillait proprement.
    Il retirait les erreurs
    avant qu’elles ne se produisent.

    Un second Aujård para une attaque.
    Parfaitement.

    — Tu vois ! dit-il.

    En face,
    un Koskvíkingar développa une phrase longue,
    trop longue.
    Elle s’effondra avant la fin.

    Loki passa.
    Il ne toucha à rien.
    Il décala juste l’ordre.

    Un cri retentit.
    Puis son origine.

    Thor lança un éclair.
    À côté.

    — Magnifique, dit Odin.

    En regardant ailleurs.

    Mårkvar pivotait.
    Victorieux.
    À côté.

    — Ils cèdent ! annonça-t-il.

    Les Koskvíkingars,
    qui ne cédaient pas encore,
    commencèrent à céder.

    Un s’écria :

    — Touché !
    — Par quoi ? demanda un autre.
    — Je vais voir.

    Il resta à terre.
    Pour vérifier.

    Kåthrïn avança.
    Trop tard.

    Une attaque réussit.

    Le vent se leva.
    Emporta les causes.
    Laissa les effets.
    Une flaque recula.
    Sans eau.

    Mårkvar planta son arme.
    Dans une victoire nette.
    Le sol la refusa.
    L’accepta ailleurs.

    — C’est fini, dit-il.

    Personne ne sut
    si cela annonçait la fin
    ou la produisait.

    Les Aujårds respirèrent.
    En désordre.

    Les Koskvíkingars reformèrent leurs phrases.
    Avec précaution.

    Un silence tomba.
    Debout.

    Kåthrïn regarda Mårkvar.

    — Tu n’y es toujours pas.
    — On a gagné.
    — Non.
    — Si.

    Derrière eux, un coup décisif
    cherchait encore où se produire.

    Quelque chose hésita.
    Pour la première fois.
    Alors, très légèrement,
    quelque chose résista.

    Une mouette cria.
    Deux fois.
    Cela arrivait.
    Pas depuis la mer.
    Elle mâchait ailleurs.

    Un drakkar.
    Ancien.

    Sous lui, des crabes.
    Beaucoup.
    Ils allaient de travers.
    Donc ça avançait droit.

    Au-dessus, des mouettes.
    Elles validaient.

    — Renforts, dit quelqu’un.

    Le mot resta.

    La mer monta.
    Juste assez.
    Le vent hésita.
    Pas longtemps.
    Mais ailleurs.

    Les mouettes descendirent.
    Avec sérieux.
    Un crabe pinça.
    Professionnellement.

    Le drakkar s’arrêta.
    Pas parce qu’il devait.
    Parce que ça tenait mieux ainsi.

    À son bord, des Koskvíkingars.
    Debout.
    Mal à l’aise.
    Comme des mots dans une phrase trop étroite.

    L’un leva la main.
    Descendit.
    Mal.
    Le sol corrigea.

    Un second fit mieux.
    Sans apprendre.

    — Tu vois ? dit Mårkvar.
    — Oui.
    — Ça s’organise.
    — Non.

    Elle montra.

    — Ça préfère.

    Un silence passa.

    Un Aujård se redressa.

    — Pour nous ?
    — Pour la paix, corrigea un Koskvíkingar

    Mais la correction arriva après.

    Un Aujård lança une pierre.
    Pas fort.
    Juste.
    Un autre lança.
    Mieux.

    Le premier regarda sa main.

    — C’est pas moi.

    Un Koskvíkingar chercha une réplique.
    Sortit un couteau à huîtres.
    Neuf.

    — On a ça.

    Le mot resta.

    Une mouette valida.
    Trop tard.

    Une flaque recula.
    Sans eau.
    Le sable se tassa.
    Comme pour ne pas être là.

    Un geste repartit.
    Le même.
    Mieux encore.

    Le drakkar ne bougeait plus.
    Mais arrivait encore.

    Un peu.

    Et quelque part —
    pas dans les crabes
    pas dans les mains —
    quelque chose tenait.

    Mieux qu’avant.

  • La Bataille prend

    Elle était là depuis le début,
    mais elle n’avait pas encore décidé d’exister.

    Un Aujård se releva.
    Ou tenta.

    Son geste trouva sa position.
    Pas son corps.
    Il leva le bras.
    Pas haut.
    Pas fort.
    Juste assez pour que ça commence sans lui.

    — Non, dit-il.

    Mais le geste continua.
    Comme s’il avait été pris ailleurs.
    Amélioré en chemin.
    Sa main trouva une pierre qu’il n’avait pas choisie.
    Elle pesa juste.
    Trop juste.

    — Non.

    Il lança.
    La pierre partit droite, corrigée en vol,
    toucha quelqu’un qui n’était pas encore à cet endroit.
    Un Koskvíkingar se plia.
    Par anticipation.
    — Aïe, dit-il.
    Puis reçut le coup.

    L’Aujård regarda sa main.
    Vide.

    — C’est pas moi.

    Mais il était déjà en train de participer
    à quelque chose qui ne passait pas par lui.

    En face,
    un Koskvíkingar tenta une phrase.
    La bataille la garda.
    Pas pour son sens,
    pour sa forme.
    Elle la posa entre deux gestes.
    Elle tint.

    Mårkvar sentit.
    — Voilà.

    Mais ce n’était pas lui.
    Autour, la bataille respirait mieux.
    Plus nette.
    Plus sûre.
    Un autre geste monta.
    Dans son épaule cette fois.
    L’Aujård tenta de le retenir.
    Le geste passa à côté.
    Utilisa le bras quand même.

    — Non.

    Il para.
    Parfaitement.

    Quelque chose frappa.
    Ou aurait frappé.
    Ou avait frappé plus tôt.
    Le choc eut lieu.
    Net.
    Impeccable.

    Le sol marqua un léger retard.
    Presque rien,
    mais suffisant pour que le pied arrive avant lui.
    — Tu vois ! cria quelqu’un.
    Il ne voyait pas.

    Ses jambes avancèrent.
    Une fois.
    Deux.
    Le sol facilita.
    Puis hésita.
    Comme s’il ne reconnaissait plus
    ce qu’on lui demandait de porter.

    — Arrête.

    Mais il arriva.
    Au bon moment.
    Sur quelqu’un.

    Un Koskvíkingar leva une phrase.
    Longue.
    Trop longue.
    Elle ne finit pas.
    L’Aujård la coupa avec une précision
    qui ne lui appartenait pas.

    Silence.
    Court.
    Efficace.

    — Je ne voulais pas.

    Sa voix resta.
    Le reste continua.

    Autour de lui, les gestes se reprenaient.
    Les siens d’abord, puis ceux des autres.
    Améliorés.
    Sans apprentissage.

    La bataille s’était posée là.
    Exactement là,
    comme une idée qui a trouvé son corps.

    Kåthrïn le regarda.
    Longtemps.
    Assez pour que quelque chose hésite.
    — Lâche, dit-elle.

    Il essaya.
    Sa main s’ouvrit.
    Reprit.

    — Je peux pas.

    Et c’était vrai.
    Mais pas pour la raison qu’il croyait.
    L’Aujård s’arrêta.
    Un instant.

    La bataille attendit.
    À peine.
    Puis elle reprit, par lui.
    Un coup partit.
    Mieux que le précédent.
    Le contact eut lieu.
    Sans toucher tout à fait.
    Quelque chose passa.
    Le corps suivit.
    Un peu après.

    — Lâche.

    Il plia.
    Un instant.
    Le geste passa par ailleurs.
    Revint.
    Plus simple.

    Plus loin, la mer mâchonnait.
    Blanche-Roche enfonça la tête sous l’eau.
    Plus tôt qu’il n’aurait fallu.
    Comme pour ne pas voir
    ce qui n’était pas encore là.

    Les mouettes tournèrent.
    Indécises.
    Puis validèrent.
    En retard.

    Les crabes, dessous, tenaient bon.
    Trop bon.
    — Arrête, répéta Kåthrïn.

    Il la regarda.
    Vraiment.
    Pendant une seconde,
    le geste rata.
    Un coup passa à côté.
    Superbe.
    Le sol refusa de le recevoir.
    Puis céda.
    Ailleurs.

    La bataille corrigea aussitôt.
    Elle revint.
    Sur lui.

    Kåthrïn s’approcha.
    Pas pour voir.
    Pour vérifier.
    — Ne bouge pas, dit-elle.
    — Je ne bouge pas.
    — Justement.

    L’Aujård regarda ses mains.
    Elles étaient là.
    Mais pas au moment où il les regardait.
    — C’est rien, dit Mårkvar.
    — Non.
    — Si.
    — Non.

    Un temps.
    Celui qui restait.

    Loki observa sans intervenir.
    Ce qui, cette fois, n’aida pas.

    Quelque chose tenta.
    Discrètement,
    ça corrigea.
    Un peu avant.

    Le vent passa.
    S’arrêta.
    Repartit sans lui.

    Mårkvar fronça les sourcils.
    — Il faut décider.
    — Non, dit Kåthrïn.
    — Si.
    — Tu vas empirer.
    — Je vais régler.
    Il s’approcha.
    Posa la main sur l’épaule de l’Aujård.
    Le geste arriva.
    Le contact non.

    Il insista.
    Fort.

    Alors, quelque chose céda.
    Pas l’homme.
    Pas le monde.

    Le lien.

    Un très léger décalage
    devint fixe.
    Le sol, dessous,
    ne suivit plus tout à fait.
    L’Aujård cligna des yeux.
    Pas ensemble.

    — Ah, dit-il.

    Ce “ah” resta sans suite.

    Kåthrïn ferma les yeux une seconde.
    Pas la bonne.
    — C’est fait, dit-elle.

    Mårkvar se redressa.
    — Quoi ?

    Elle le regarda.
    Pour de vrai.
    — Ça ne reviendra pas.

    Silence.

    Au loin,
    les Koskvíkingars reformaient déjà leurs phrases.
    Avec prudence.
    Comme si quelque chose, dans le réel,
    avait cessé de garantir leur place.

    Odin leva la tête.
    Regarda.
    Cette fois.

    — Voilà.

    Thor ne bougea pas.
    Loki inclina légèrement la tête.
    Intéressé.

    — Ah.

    Mårkvar serra les dents.

    — On continue.

    Kåthrïn ne répondit pas tout de suite.

    — Oui, dit-elle enfin.

    Mais pas pour lui.

    Derrière eux,
    la bataille cherchait encore
    où se terminer.
    Mais devant,
    le sol n’attendait plus tout à fait.

    Et, pour la première fois,
    l’Autre n’était plus certain d’avoir déjà réussi.

  • Mårkvar aux soixante-quinze vetr.

    Les dieux, là-haut perchés, ont repris la pétanque.
    Thor vise la Grande Ourse.
    — Alors, ce vieux Viking ? demande Loki narquois.
    — L’a troqué l’hydromel contre le jus de pomme,
    répond Odin moqueur en vidant son triskèle.

    Car Mårkvar, le gaillard, pille désormais les caves,
    fait des petits bâtards à ses alexandrins,
    du haut de son manoir, pipe au bec, barbe au vent,
    défie les Koskvíkingars, ses ennemis jurés,
    marchands de métaphores et brocanteurs d’emphases.

    Vieillir n’est un naufrage que pour qui nage droit.
    Toi, tu zigzagues encore comme le fit ton drakkar.
    Mårkvar, philosophe du cidre et du hasard,
    souffle tes soixante-quinze vetr et change encore de cap
    vers ta prochaine rime, ta prochaine ripaille.

    Kåthrïn te gratouille la barbe graveleuse.
    Les dieux, toujours perchés, poursuivent leur pétanque.
    Thor manque la comète. Loki rit dans le vent.
    Odin regarde au sud, vers les brumes Cotentines :
    — Final’ment ce Viking aura bien navigué.

    Et la mer applaudit d’un grand rire salé.

  • Le refus qui tient

    Au début, ce ne fut pas un refus.
    Ce fut moins.

    Un pas qui ne prit pas.
    Pas raté.
    Pas empêché.
    Pris ailleurs.

    L’Aujård avança.
    Ou plutôt : quelque chose avança en lui,
    et le sol ne suivit pas.
    Il posa le pied.
    Le terrain le rendit.
    Un peu à côté.
    Pas assez pour tomber.
    Juste assez pour ne pas être là.

    — Ah, fit-il.

    Le mot resta.
    Sans appui.

    Il tenta un second pas.
    Celui-là trouva.
    Mais trop tard.
    Le moment était passé.

    Derrière,
    la bataille continuait.
    Moins nette maintenant.
    Elle cherchait encore
    où le reprendre.

    Un cri surgit.
    Sans bouche.

    Une ligne se reforma dans le sable.
    Toute seule.
    Des corps la rejoignirent par habitude.
    Des armes cherchèrent des mains.
    Certaines trouvèrent.
    D’autres non.

    L’Aujård leva le bras.
    Le geste vint.
    Précis.
    Habitué.
    Il frappa.

    Le coup partit.
    Arriva.
    Le sol ne valida pas.

    L’impact eut lieu.
    Sans conséquence.
    Comme posé sur rien.

    En face,
    un Koskvíkingar vacilla.
    Par mémoire plus que par douleur.
    Puis se redressa.
    — Non, dit-il.
    Et cette fois, il avait raison.

    Un silence passa. Occupé ailleurs..

    L’Aujård regarda sa main.
    Elle avait frappé.
    Mais pas ici.
    — Ça ne prend plus, dit-il.

    Personne ne répondit.

    Au loin, la mer mâchonnait sans commentaire.
    Une vague monta.
    Pas haute.
    Pas forte.
    Suffisante pour déplacer ce qui venait d’être décidé.

    Blanche-Roche disparut.
    Pas loin.
    Juste sous.

    Les crabes tinrent.
    Moins bien.
    Ils avançaient encore.
    De travers.
    Donc moins droit.

    Une mouette valida.
    Puis corrigea.
    Trop tard.

    L’Aujård plia.
    Pas sous le coup, sous l’absence.
    — Non, dit-il.
    Et, pour la première fois, le mot resta là.

    Kåthrïn leva les yeux.
    Pas vers lui.
    Vers ce qui tenait.
    — Oui, dit-elle doucement.
    Mais pas pour répondre.

    Le vent passa sans emporter.
    Il resta.

    Derrière eux,
    la bataille insista encore.
    Moins bien.
    Quelque chose manquait.
    Pas une force, un accord.

    Le terrain ne cédait plus.
    Il n’attaquait pas.
    Il ne défendait pas.
    Il ne prenait pas.

    Les Koskvíkingars hésitèrent.
    L’un d’eux leva une hache.

    — Reprendre ! cria-t-il.

    Le mot trouva mal.
    D’autres avancèrent malgré tout.
    Par reste, par réflexe,
    comme si quelque chose continuait encore
    à passer par certains corps.

    Les armes retrouvèrent un peu de poids.
    Un homme avança avant d’avoir peur.
    Même le vent hésita.

    — Non, murmura Kåthrïn.

    Le drakkar échoué grinça.
    Une planche se détacha.
    Puis une autre.

    Mårkvar avança.
    Décidé.
    Son pas trouva.
    Puis perdit.

    — Ça suffit, dit-il.

    Le mot partit.
    Chercha.
    Ne trouva pas.

    Les lignes ne tenaient plus.
    Même la haine arrivait en retard.

    Alors L’Autre marcha vers le drakkar,
    comme appelé.
    Son corps avançait correctement.
    Trop correctement.

    Kåthrïn leva les yeux.
    — Non, dit-elle doucement.
    Mais ce n’était déjà plus tout à fait lui.

    Il reprit ses gestes une dernière fois.
    Net, parfait, il posa le pied sur la coque.

    Alors cela lâcha.
    Pas dans les hommes.
    Pas dans le ciel.
    Dans l’accord.

    Le vent cessa de choisir.
    Les mouettes arrêtèrent de valider.
    Les crabes reprirent leurs traverses
    sans stratégie.
    Les Koskvíkingars restèrent là, armes baissées,
    comme oubliés par ce qui les faisait tenir ensemble.
    Même leurs phrases se défaisaient.
    — Nous…
    fit l’un d’eux.
    Mais la suite ne vint pas.

    L’Autre monta à bord.
    Pas vaincu.
    Revenu trop tôt,
    ou trop tard.
    Le bois céda, pas violemment,
    simplement ça ne porta plus.
    L’air arriva difficilement jusqu’à lui.
    Puis correctement.
    Puis autrement.

    Kåthrïn s’approcha.
    — Là, dit-elle.
    Elle ne montrait rien.
    Mais quelque chose cessa d’insister.

    Le drakkar glissa un peu.
    La mer tentait de le reprendre.
    Le sable hésita.
    Puis céda juste assez.

    Mårkvar regarda autour de lui.
    La bataille cherchait encore
    mais elle ne trouvait plus personne
    qui accepte entièrement de la continuer.

    Alors elle resta là.
    Un moment.
    Vide.
    Puis moins.

    Au-dessus,
    les dieux ne riaient plus.
    Thor attendait.
    Odin comptait quelque chose qui manquait.
    Loki souriait encore.
    Mais avec précaution.

    Le vent passa.
    Sans ordre.
    Sans mission.

    Puis il repartit.

    Depuis ce jour,
    sur les plages où le sable refuse encore certaines décisions,
    on dit que les guerres ne finissent pas toujours par une victoire.

    Parfois,
    elles cessent simplement d’être portées.

  • Les runes boivent plus que les hommes

    Le bistrot de la mère Bœuckly tenait debout grâce à trois choses :
    le cidre,
    le sel,
    et une poutre qui refusait d’admettre son état.

    La pluie tombait de travers.
    Pas beaucoup.
    Assez pour compliquer les fenêtres.

    À l’intérieur,
    les Aujårds buvaient avec prudence.
    La guerre était finie depuis plusieurs jours.
    Ou moins.
    Personne ne vérifiait.

    Mårkvar était assis près de la table du fond.
    Sans casque.

    Cela se voyait.

    Devant lui :
    un couteau,
    trois runes,
    et un verre qui revenait régulièrement se remplir
    sans qu’on surprenne jamais la mère Bœuckly.

    — Elle écoute, dit quelqu’un.

    Personne ne demanda quoi.

    Kåthrïn regardait la pluie.
    Ou ce qu’elle empêchait de voir.

    Dehors,
    la mer remuait encore la mémoire du drakkar disparu,
    comme si quelque chose,
    très loin sous les vagues,
    continuait de changer de place.

    Puis un Aujård éternua dans le beurre.
    Personne ne releva.
    Cela arrivait souvent après les guerres.

    Un homme posa une rune sur la table.
    — Ça veut dire quoi ?
    Un autre se pencha.
    — “Le bateau reviendra.”
    — Ce n’est pas cette rune, dit Kåthrïn.
    — Ah.
    Il retourna la pierre.
    — Alors c’est peut-être “éviter les chèvres”.
    Mårkvar leva les yeux.
    — Il n’y avait pas de chèvres.
    — Justement.
    Personne ne trouva quoi répondre.
    Le cidre s’en chargea.

    Au fond,
    quelqu’un essayait de raconter la bataille.
    — Nous étions vingt-sept.
    — Non, trente.
    — Non, moins après la marée.
    — Quelle marée ?

    Un homme regarda sa manche déchirée.
    — C’est là qu’il m’a frappé.
    — Qui ?
    L’homme hésita.
    — Celui avec…
    Il chercha.
    — Enfin lui.
    Personne ne l’aida.
    Pas par méchanceté.
    Par manque de certitude.

    Les runes glissèrent légèrement sur la table.
    Comme attirées par l’humidité.
    Ou par autre chose.
    Kåthrïn les regarda.
    — Elles recommencent.
    — Quoi ? demanda Mårkvar.
    — À raconter après.

    Un Aujård lança les runes à son tour.
    Elles roulèrent.
    S’arrêtèrent.
    Puis une continua seule.

    Très lentement.

    Elle tourna sur elle-même.
    Comme si elle cherchait un autre sens.
    Ou une autre table.

    L’Aujård pâlit.
    — Celle-là…
    ça veut dire la mort.
    — Non, dit une voix depuis la cuisine.
    Ça veut dire qu’il faut les essuyer avant de poser les verres.
    — C’est la mère Bœuckly ? demanda quelqu’un.
    — Probablement, dit Kåthrïn.
    On entendit un bruit de vaisselle.
    Puis un juron.
    Puis une casserole rouler.

    Mårkvar reprit les runes.
    — Le drakkar n’a pas coulé.
    — Tu n’en sais rien, dit un Aujård.
    — Si.
    — Comment ?
    Mårkvar hésita.
    Parce qu’il ne savait pas.
    Et c’était précisément cela
    qui lui paraissait solide.
    — Il n’a pas coulé correctement, dit-il enfin.
    Personne ne contesta.

    Dehors,
    la pluie changea légèrement de direction.

    Puis un tabouret céda sous un Aujård
    qui accusa immédiatement …
    au fond du bistrot,
    un homme leva son verre.
    — Aux Koskvíkingars.
    Personne ne trinqua tout de suite.
    Puis quelqu’un demanda :
    — Il y en avait combien au juste ?

    Un silence passa.
    Long.
    Presque droit.

    — Suffisamment, répondit une voix invisible.

    Cette fois,
    personne ne demanda si c’était la mère Bœuckly.

    Le vent poussa la porte.
    Pas assez pour l’ouvrir.
    Juste assez pour regarder.

    Mårkvar fixa son reflet dans la vitre.
    Quelque chose manquait.
    Pas seulement le casque.

    Kåthrïn le vit avant lui.
    — Ne bouge pas.
    — Pourquoi ?
    Elle désigna le sol.
    L’ombre de Mårkvar était encore assise.
    Lui debout.

    Elle semblait réfléchir.
    Devant elle,
    un verre de cidre descendait tout seul.
    Très lentement.

    .

    .

  • Le casque

    Le casque avait disparu d’une manière sérieuse.

    C’est-à-dire :
    sans témoin fiable,
    sans bruit.
    Les versions variaient légèrement selon les Aujårds,
    ce qui donnait immédiatement au problème une gravité raisonnable.

    Mårkvar fouillait la table depuis plusieurs minutes déjà.
    Le couteau.
    Le verre.
    Les runes.
    Une miche entamée.
    Encore le verre.

    Pas de casque.

    — Tu l’avais en entrant ? demanda Kåthrïn.

    Mårkvar leva les yeux vers les poutres du bistrot,
    comme si elles conservaient mieux les souvenirs que lui.
    — Je crois.
    — Tu crois souvent après les guerres.
    — Avant aussi.
    — Oui. Mais plus vite.

    Au fond,
    un Aujård essuyait une rune avec un morceau de hareng.
    Personne ne semblait convaincu par la méthode,
    pas même lui.

    La pluie continuait de biais derrière les fenêtres.
    Par moments,
    on distinguait la mer.
    Puis le Cotentin corrigeait.

    Mårkvar prit les runes.
    Elles étaient encore humides.

    — Demande-leur, dit quelqu’un.

    Il les lança.

    Les pierres roulèrent peu.
    Comme fatiguées.

    L’une s’arrêta contre le couteau.
    Une autre sur une tache de cidre ancienne.
    La troisième continua seule vers le bord.

    Mårkvar se pencha.

    Un Aujård se pencha avant lui :
    — “Ne prends pas la route des vaches après la troisième marée.”

    Kåthrïn regarda les runes.
    — Ça ne dit pas du tout ça.
    — Ah.

    L’Aujård hésita.
    –– Pourtant ça me semblait prudent.

    La troisième pierre bascula du bord.
    On l’entendit tomber beaucoup plus loin que prévu.

    Kåthrïn regardait maintenant les runes avec méfiance.
    — Elles répondent à côté.
    — Peut-être qu’on pose les mauvaises questions, dit un Aujård.
    — Non, répondit Kåthrïn.
    Je crois qu’elles refusent surtout les bonnes.

    Un bruit de casserole vint de la cuisine.

    Puis la voix de la mère Bœuckly :
    — Les runes ont raison plus vite que vous.
    C’est pour ça qu’il faut les essuyer.
    — Ça veut dire quoi ? demanda quelqu’un.
    — Si je savais,
    je vendrais ça plus cher que le cidre.

    On entendit un meuble qu’on déplace.
    Puis un juron bref.
    Puis plus rien.

    Mårkvar reprit les deux runes restantes.
    — Où est mon casque ?

    Une seule pivota légèrement.

    Kåthrïn fronça les sourcils.
    — Celle-là veut dire “retour”.
    — Non, dit un Aujård.
    “Trou dans la barque”.
    — Ce n’est pas une barque.
    — Tout peut devenir une barque si l’eau insiste.

    Mårkvar regardait à nouveau la fenêtre.
    Son reflet incomplet.

    Il cligna des yeux.

    Quelque chose sembla hésiter dans la vitre.
    Puis la pluie reprit possession du verre.

    — Je vais retourner au rivage, dit-il.

    Personne ne répondit tout de suite.

    Au fond,
    quelqu’un recommença une histoire
    déjà racontée plus tôt dans la matinée.
    Ou peut-être plus tard.
    Il devenait difficile de savoir.

    La mère Bœuckly apparut à la porte de la cuisine,
    un torchon humide sur l’épaule.
    — Vous cherchez au mauvais endroit.
    — Où alors ? demanda Mårkvar.
    — Là où vous l’avez perdu.
    — Merci, dit Kåthrïn.
    Ça nous aide énormément.

    La mère Bœuckly regarda Mårkvar un instant.
    Comme on vérifie une cuisson.
    — Ne prenez pas le chemin des dunes.
    — Pourquoi ?
    — Il recommence.

    Puis elle disparut à nouveau.

    — Qu’est-ce qui recommence ? demanda un Aujård.

    Personne n’osa répondre avec suffisamment de certitude.

    Ils partirent à trois Aujårds,
    plus Kåthrïn.

    L’ombre suivit un peu en arrière.

    Dehors,
    le Cotentin semblait occupé.
    Pas hostile.
    Occupé autrement.

    Le chemin vers la plage avait changé sans insolence.
    Il ressemblait encore au bon.
    Mais les talus paraissaient plus hauts.
    Les flaques occupaient des endroits réfléchis.

    Et deux fois,
    ils croisèrent la même charrette.
    La seconde,
    le cheval sembla reconnaître Mårkvar avant le conducteur.
    Personne ne le mentionna.

    Par moments,
    Mårkvar croyait entendre derrière eux
    un pas de plus que le groupe n’en produisait.
    Jamais au même endroit.
    Il se retourna.

    Rien.

    Seulement les haies.
    Le ciel bas.
    Et quelque chose d’imprécis dans la manière dont les ombres
    accompagnaient encore les corps.

    Kåthrïn regarda brièvement derrière lui.
    Puis la route.
    Elle ne dit rien.

    Plus loin, un enfant leur cria :
    — Vous arrivez trop tôt !
    — Trop tôt pour quoi ? demanda un Aujård.
    L’enfant réfléchit.
    Puis abandonna.
    — Je ne sais plus.

    Le vent poussait l’odeur de la mer à travers les chemins creux.
    Par moments,
    on croyait entendre la bataille.
    Pas les cris.
    Le déplacement.
    Le frottement des lignes qui insistent encore après les hommes.

    Une haie dura plus longtemps qu’avant.

    Puis les dunes apparurent sans véritable arrivée.
    Elles étaient déjà là depuis un moment,
    mais occupées à autre chose.

    Le vent passait bas.
    Avec précaution.

    Le champ de bataille commençait derrière une ligne de sable
    que personne ne franchit immédiatement.
    Non par peur.
    Par difficulté à décider si la bataille avait vraiment fini.

    Quelques hampes dépassaient encore.
    Du bois.
    Du tissu.
    Une main peut-être.

    La mer reprenait lentement ce qu’elle comprenait.

    Un Aujård désigna quelque chose plus loin.
    — Là.

    Tous regardèrent.

    Le casque de Mårkvar reposait près d’un pieu brisé.
    Simplement posé.
    Comme oublié par quelqu’un de méthodique.

    Mårkvar avança aussitôt.

    Le sable céda légèrement sous lui.
    Assez pour recommencer.

    Il fit encore quelques pas.
    Le casque semblait maintenant un peu plus loin.

    Personne ne le mentionna.

    Kåthrïn regardait les traces autour d’eux.
    Certaines entraient dans le champ de bataille.
    Très peu en sortaient correctement.

    Mårkvar continua.

    Le vent changea.
    Puis revint exactement comme avant.

    Le casque était toujours là.
    Mais plus au même endroit du rivage.
    Comme replacé par une mémoire imprécise.

    Un Aujård fronça les sourcils.
    — Il était près du pieu.
    — Non, dit un autre.
    Près de la coque.

    Ils regardèrent.

    Une vieille coque gisait effectivement plus loin,
    ouverte comme un poisson oublié par la marée.

    Le casque semblait maintenant à côté.
    Personne ne trouva cela suffisamment impossible pour reculer.

    Mårkvar accéléra le pas.

    Quelque chose ralentit autour de lui.
    Une flaque apparut deux fois.
    Une dune dura trop longtemps.

    Le bruit des bottes arriva après les pas.

    Kåthrïn s’arrêta.

    Le sable devant elle portait une série d’empreintes.
    Celles de Mårkvar.
    Revenant déjà.

    Elle leva les yeux.

    Mårkvar avançait pourtant encore vers le casque.
    Très loin maintenant.

    Ou moins.

    Le vent traversa la plage sans réussir à choisir un sens.

    Puis quelque chose,
    derrière eux,
    cessa de suivre correctement.
    Pas assez pour devenir certain.
    Mais suffisamment pour compliquer le retour.

    Personne ne parla.

    Au large,
    la mer déplaçait lentement des lignes invisibles.

    Et sur la plage,
    quelque chose persistait à remettre la bataille
    dans un ordre légèrement différent.

  • Le manoir recommença mal

    Ils arrivèrent au manoir
    à l’heure humide où le Cotentin
    semble avoir été laissé dehors toute la nuit.

    Le toit tenait encore.
    Une fumée sortait de la cheminée,
    très mince,
    comme si le feu économisait ses convictions.

    Le chien descendit le premier.
    Il traversa la cour, s’arrêta devant l’auge renversée,
    la renifla longuement, puis regarda derrière Mårkvar.

    — Il voit encore quelqu’un, dit un Aujård.
    — Il voit surtout mal, répondit un autre.

    Le chien grogna sans choisir de camp.

    La porte du manoir était entrouverte.
    Pas accueillante.
    Occupée.
    Mårkvar posa la main dessus.
    Le bois était tiède.
    Cela ne plut à personne.

    Il poussa.

    La porte résista d’abord avec mauvaise humeur,
    puis changea d’avis.

    À l’intérieur, l’air avait bougé.
    Le manoir sentait toujours le cidre,
    mais les choses n’étaient plus placées de la même façon
    dans leur propre fatigue.

    Une chaise grinça avant qu’on s’en approche.
    Une autre répondit du fond de la pièce,

    Kåthrïn regarda autour d’elle.
    — Ça bavarde.

    Dans la cheminée,
    les braises couvaient encore sous la cendre.
    Pas assez pour chauffer.
    Assez pour se souvenir.

    Un chaudron pendait légèrement de travers.
    Se remit droit quand Mårkvar le regarda.

    Il fronça les sourcils.

    Le chaudron attendit un peu,
    puis recommença à pencher.

    — Je préfère, dit-il.

    Personne ne répondit.
    Même les Aujårds trouvaient difficile de discuter avec une marmite.

    Mårkvar posa le casque sur la table.
    La table encaissa le poids puis céda d’un demi-doigt sur la gauche.
    Le banc corrigea sa position.

    — Ils travaillent ensemble maintenant, murmura un Aujård.

    Au fond,
    une étagère lâcha une cuillère.

    Pas toutes les cuillères.
    Une seule.
    Comme un avertissement mesuré.

    Kåthrïn ouvrit un coffre,
    du linge était plié dedans.

    Elle regarda Mårkvar.
    — Tu as rangé ?
    — Jamais volontairement.

    Cela parut le disculper.

    Le chien traversa la pièce.
    Cette fois il contourna Mårkvar
    pour aller s’asseoir près du mur du fond
    où l’humidité dessinait depuis des années
    une forme ressemblant vaguement à un évêque noyé.
    Le chien fixa cet endroit avec sérieux puis remua la queue.

    L’ombre entra peu après.

    Elle arriva avec la lumière du soir,
    glissa sur les dalles,
    et s’arrêta dans l’embrasure de la cuisine.

    Alors plusieurs choses se produisirent ensemble.

    Le chaudron cessa de pencher.
    La porte de l’arrière-cour se referma correctement
    pour la première fois depuis trois hivers.
    Et une fuite au plafond changea d’endroit.

    Un Aujård leva les yeux.
    — Ah non !

    Une goutte tomba directement dans son verre.
    Il goûta.
    — C’est de l’eau.

    Il attendit.
    — Pour l’instant.

    Le manoir craquait doucement autour d’eux.
    Pas de vieillesse.
    D’ajustement.
    Comme un guerrier couché au sol
    qui cherche une position moins douloureuse pour mourir.

    Mårkvar reprit son casque.

    Le banc grinça avant qu’il ne s’assoie.
    La cheminée tira mieux.
    À l’étage, une chose lourde se déplaça d’un demi-pouce.

    Puis plus rien.

    Le manoir semblait essayer une autre manière d’exister.
    Et cela irrita profondément Mårkvar.

    Avant,
    tout résistait.

    Les portes coinçaient franchement.
    Les chiens mordaient honnêtement.
    Les poutres menaçaient de tomber sans stratégie.

    Maintenant,
    les choses réfléchissaient.

    C’était pire.

    Il remit le casque.

    Alors la maison se stabilisa légèrement.
    Juste assez pour devenir insupportable.

    La table arrêta de boiter.
    Le feu reprit sans qu’on le touche.
    Même le vent trouva enfin une fissure cohérente sous la porte.

    Mårkvar arracha le casque de sa tête.

    Immédiatement,
    quelque chose se dérégla avec soulagement.

    Une assiette glissa seule d’une étagère.
    Le feu fuma.
    Le chien changea de place.

    Et le manoir,
    dans un long craquement satisfait,
    se remit enfin à fonctionner de travers.

    Une porte qui ferme correctement annonce rarement une bonne année.

  • Le jour où l’eau prit le large

    Le Cotentin s’était levé avant tout le monde.

    Il sentait l’eau froide
    avant même qu’il ne pleuve.

    C’était déjà suspect.

    Le manoir suintait légèrement par endroits utiles.
    Le feu fumait de travers.
    Quelque chose gouttait dans un seau
    qui n’avait rien demandé.

    Kåthrïn ouvrit un œil.
    — Il pleuvra quand ça aura décidé, dit-elle.

    Mårkvar avait mal dormi
    à cause des dieux.
    Quelque chose avait marché toute la nuit dans le toit
    avec la prudence lourde des êtres immortels
    qui cherchent une sortie simple.

    Ils n’en trouvent presque jamais.

    Il sortit

    Le matin arriva de trois façons différentes.
    D’abord un soleil honnête
    qui fit croire aux Aujårds
    qu’ils avaient survécu à quelque chose.

    Puis une pluie oblique
    qui traversa la cour
    sans respecter les directions naturelles.

    Puis le noroît.
    Le vrai.
    Celui qui entre dans les manches,
    dans les oreilles,
    et parfois dans les décisions.

    Le chien hésitait dans la cour.
    Même lui semblait attendre
    une version stable de la matinée.

    Mårkvar marcha vers les clos du nord
    Ou plutôt :
    les clos commencèrent lentement à s’organiser
    dans la direction où il allait.
    Ce qui, dans la région,
    était déjà une forme de consentement administratif.

    Derrière lui, le chien hésita.
    Puis changea d’avis.
    Puis changea encore.
    Finalement il suivit Mårkvar,
    mais avec l’air d’un homme
    qui conteste une mauvaise idée.

    Le chemin était déjà légèrement ouvert.
    Pas tracé.
    Non.
    Plutôt : corrigé en amont.
    Comme si quelqu’un avait passé la nuit
    à retirer du paysage
    les mauvaises hésitations.

    — Tu prends toujours ce chemin-là,
    demanda un Aujård derrière lui.
    — Non, dit Mårkvar.

    Il s’arrêta.
    Le chemin s’arrêta aussi.

    Mårkvar regarda le sol
    qui avait l’air de savoir
    immédiatement
    où il allait.

    Ce qui le mit de mauvaise humeur.

    Il fit un pas de côté.
    Le chemin se déplaça.
    Exactement sous son pied.
    Avec une politesse excessive.

    — Ça suffit !

    Le chemin fit un effort visible
    pour ne pas avoir l’air de le suivre.

    — Il nous fait encore ça, murmura un Aujård.
    — Il ne fait rien, répondit un autre.
    — Justement.

    Un troisième regardait la route.
    — Il y a du monde aujourd’hui.
    — Il n’y a personne, dit Mårkvar.
    — Oui.
    Mais ils sont déjà passés.

    Un quatrième toussa.
    — Il devrait y avoir un problème, dit-il.
    — Il y en a un, répondit un autre.
    — Lequel ?
    — Rien ne rate.

    Mårkvar serra les dents.
    Il décida de faire quelque chose de vraiment faux.
    Il prit le mauvais chemin.
    Celui qui n’existait pas encore complètement.

    Le Cotentin s’arrêta.
    Comme quelqu’un qui consulte un registre invisible.
    Puis le chemin fut créé.
    Pas devant lui.
    Sous ses pieds déjà levés.

    Alors Mårkvar fit ce qu’il faisait toujours dans ces cas-là.
    Il tenta le désordre.
    Il accéléra.

    Le chemin accéléra aussi.
    Un peu trop bien.
    — Non, dit-il.
    Il s’arrêta brutalement.

    Cette fois, le chemin s’arrêta avec une micro-hésitation.
    Comme s’il venait d’apprendre quelque chose sur lui-même.

    Un Aujård murmura :
    — Il le fatigue.
    Mårkvar se retourna.
    — Qui fatigue quoi ?

    L’Aujård ouvrit la bouche.
    Puis la referma.
    Car la réponse
    venait de changer entre-temps.
    Le Cotentin avait corrigé la question.
    Mårkvar n’était plus sûr de ce qu’il avait demandé.
    C’était nouveau.
    Et désagréable.

    Au loin, une route toussa.
    Le chien éternua.
    Le Cotentin,
    pour s’amuser ou par habitude,
    fit pleuvoir une pluie courte.

    Une flaque apparut sur le chemin.
    Exactement là où il fallait
    pour obliger Mårkvar à ralentir.

    Il ralentit.
    La flaque devint fière.
    Mårkvar la regarda.
    — Tu m’attends ?
    La flaque ne répondit pas.
    Mais elle ajusta sa surface
    pour refléter une version légèrement plus stable du ciel.
    Cela suffisait.

    Mårkvar sentit une irritation nouvelle remonter.

    Et cela, sans qu’il sache pourquoi,
    lui donna envie de frapper.
    Pas par colère.
    Par vérification.

    Il marcha volontairement dans la flaque.
    La flaque se déplaça légèrement
    pour être mieux sous lui.

    — NON, dit Mårkvar.

    Il frappa du pied.
    La flaque se reforma immédiatement,
    mais avec plus de dignité,
    quitta le chemin,
    avec précaution,
    puis disparut derrière une barrière.

    Mårkvar. le prit personnellement.

    Le chien regarda la flaque.
    Puis regarda Mårkvar.
    Puis choisit de ne pas s’impliquer davantage.

    — Elle était ici, dit Mårkvar.

    Kåthrïn observa le terrain.
    — Peut-être qu’elle s’est lassée.
    — Une flaque ne se lasse pas.
    — Dans le Cotentin, si.

    Mårkvar poussa la barrière.
    La flaque recula légèrement dans l’herbe.
    Avec prudence.
    Alors Mårkvar se mit en colère.

    — ELLE SE SAUVE.

    Le vent s’arrêta un instant
    pour mieux entendre.
    Un Aujård leva les yeux.
    — Encore ?
    — Elle me provoque.
    — C’est de l’eau, Mårkvar.
    — Justement.

    Le chien recula de quelques pas.
    Par prudence historique.

    La flaque disparut derrière un bouquet de joncs.

    Mårkvar tenta de franchir une seconde barrière.
    qui résista avec conviction.
    — Elle le fait exprès.
    — Bien sûr, répondit Kåthrïn.

    Alors Mårkvar se mit réellement en colère.
    Il arracha un piquet.

    Le clos réfléchit immédiatement à sa structure.

    Une partie de la barrière pencha vers le fossé.
    Une autre vers un mouton.
    Le reste préféra attendre.

    — Ah, dit un Aujård.
    — Oui, répondit un autre.

    Kåthrïn souleva légèrement le lacet de bois.
    Immédiatement, la barrière redevint stupide.
    Cela énerva davantage Mårkvar .
    — Pourquoi elle t’écoute ?
    — Parce que je ne lui crie pas dessus.

    La flaque avait repris de l’avance.
    On la distinguait maintenant
    près d’un autre passage,
    mince et brillante,
    comme très contente d’elle-même.

    Mårkvar poursuivit la flaque à travers trois pâtures,
    deux passages boueux,
    et un groupe de moutons hostiles.

    À un moment,
    la flaque reprit le chemin.
    Pas vite.
    Mais juste assez pour obliger Mårkvar à accélérer.

    Il glissa immédiatement.
    Très dignement.
    Le Cotentin tout entier
    sembla retenir un rire.

    Kåthrïn finit par le rejoindre.

    Elle le regarda  couvert de boue.
    Puis les barrières déplacées.
    Puis le ciel.

    La pluie hésita.
    Le vent perdit un peu de sa certitude.
    Même la flaque sembla moins sûre d’elle-même.

    — Tu fatigues le pays.
    — Elle fuit.
    — Non.
    Elle cherche un endroit plus bas.

    Mårkvar réfléchit.

    Le chien, lui,
    avait aussi trouvé la flaque.
    Il buvait dedans.
    La flaque ne bougeait plus.

    Kåthrïn hocha la tête.
    — Voilà.
    Maintenant elle sert à quelque chose.

    Mårkvar regarda autour de lui.

    Les clos revinrent presque à leur place.
    Les chemins recommencèrent à hésiter normalement.
    Le vent choisit de nouveau ses directions au hasard.
    Tout semblait redevenu correctement incohérent.

    Cela le rassura un peu.

    Au loin, dans le toit du manoir,
    quelque chose de très lourd changea de position.
    Puis éternua.

    Kåthrïn leva les yeux.
    — Ils apprennent encore.
    — Qui ?
    — Les dieux.
    — Ils apprennent lentement.
    — Heureusement.

    Le soleil éclaboussa les clos
    comme un été tombé du mauvais côté du ciel.

    Puis le noroît revint aussi.
    Très vexé d’avoir laissé faire cela.

    Ce fut une mauvaise journée pour les clôtures.

  • La mer garde ce qu’elle refuse

    La mer avait rejeté quelque chose pendant la nuit.
    Personne ne savait quoi exactement.

    Le vent poussait du noroît
    par grandes rafales froides
    qui traversaient les clos,
    les manches,
    et les discussions.

    Le soleil apparut une minute entière.
    Les Aujårds commençaient à y croire
    quand la pluie arriva de côté
    pour corriger l’erreur.

    Mårkvar descendit vers Blanche-Roche
    avec mauvaise humeur.
    Ce qui, chez lui,
    ressemblait beaucoup à de la régularité.

    Derrière lui,
    Kåthrïn portait un sac contenant :
    du pain,
    un couteau,
    et une colère plus pratique que celle de Mårkvar.

    La mer était basse.
    Blanche-Roche sortait de l’eau
    avec sa dignité habituelle de rocher mal lavé.

    Un pêcheur ralentissait sa barque devant elle
    comme devant une vieille chose importante.

    Des mouettes couvraient le rocher.

    Trop.

    Plus loin,
    D’autres tournaient autour.

    — Elles travaillent, dit un Aujård.
    — Les mouettes ne travaillent pas, répondit un autre.
    Elles compliquent.

    Beaucoup trop.

    — Elles préparent quelque chose, dit Mårkvar.

    Un Aujård cracha dans le vent.
    — Le rocher recommence.
    — Quoi encore ? demanda Mårkvar.
    L’homme hésita.
    — À se souvenir.

    Cela déplut immédiatement à Mårkvar.

    Les mouettes tournaient.
    Pas nerveusement.
    Avec autorité.

    L’une d’elles cria quelque chose au-dessus de l’eau.
    Au large, un Aujard leva la tête.
    — Ah.
    C’est aujourd’hui.
    — Quoi “aujourd’hui” ? demanda Mårkvar.
    L’Aujard réfléchit.
    — Je ne sais pas encore.
    Mais ça recommence pareil.

    Cela n’aida personne.
    Mårkvar marcha plus vite vers les rochers.

    Le chien s’arrêta net.
    Poils levés.
    Il regardait Blanche-Roche
    comme on regarde un ancien chef revenu trop tôt.

    — Qu’est-ce qu’il a ? demanda un Aujård.

    Kåthrïn observait la mer.
    — Il reconnaît l’endroit.

    Mårkvar posa le pied sur une première pierre noire de varech.
    La pierre glissa légèrement.
    Pas assez pour le faire tomber.
    Assez pour corriger son assurance.
    Il fronça les sourcils.

    — Elle le fait exprès, dit Mårkvar.
    — Oui, répondit Kåthrïn.

    Elle l’avait dit si simplement
    que tous regardèrent Blanche-Roche avec méfiance.

    Au-dessus d’eux,
    les mouettes commencèrent à crier.
    Pas des cris de mouettes cette fois.
    Des morceaux de phrases.

    — “…les dieux…”

    Le vent prit le reste.
    Puis une autre :

    — “…par les endroits…”

    Une troisième termina très loin :

    — “…qui ferment mal.

    Le pêcheur dans la barque ôta lentement son bonnet.
    — C’est beau, dit-il au mauvais moment.

    Mårkvar pâlit.

    Un Aujård leva lentement la tête.
    — C’est du Mårkvar.
    — Non, dit Mårkvar immédiatement.
    — Non, dit Kåthrïn.
    — Il est beau.
    — IL N’EST PAS FINI, hurla Mårkvar.

    –– “Les dieux reviennent toujours par les endroits qui ferment mal.
    — Maintenant c’est le rocher qui répète.

    Long silence.
    Même le vent sembla réfléchir avant de repartir.

    La marée revenait doucement.
    Pas normalement.
    Elle avançait surtout autour de Blanche-Roche
    comme si le rocher gardait une place pour quelqu’un.

    Alors Mårkvar fit ce qu’il faisait toujours
    devant une chose qu’il ne comprenait plus.

    — JE PRENDS BLANCHE-ROCHE.

    Personne ne répondit tout de suite.
    Même les mouettes semblèrent surprises
    par l’ambition militaire du projet.
    Puis un Aujård demanda :
    — Tu comptes l’emporter où ?

    Mårkvar l’ignora.
    Il arracha son casque,
    le brandit vers les oiseaux
    et poussa un cri suffisamment ancien
    pour inquiéter plusieurs générations de goélands.

    Le résultat fut immédiat.

    Les pierres devinrent blanches de guano,
    glissantes,
    et étonnamment sûres d’elles-mêmes.

    Immédiatement,
    les mouettes reculèrent juste assez pour le laisser venir.
    Pas davantage.

    Une vieille corde de casier traînait entre deux pierres.
    Quand Mårkvar posa le pied dessus,
    elle se resserra autour de sa cheville.

    Très calmement.

    Il tomba face contre le rocher.
    Le guano éclaboussa son épaule.

    Le pêcheur dans sa barque ôta son bonnet.
    — Ah non ! Comme l’autre fois.
    — Quelle « autre fois » ? Demanda Mårkvar

    Le pêcheur hésita.

    Dans le Cotentin,
    les vieux marins aiment beaucoup les histoires
    mais se méfient des vérités précises.
    — Quand Blanche-Roche t’a rendu.

    Même les mouettes se turent un instant.
    Kåthrïn s’approcha.
    Le chien refusait toujours d’avancer davantage.

    — Tu étais là ? Lui demanda Mårkvar.
    — Tout le monde était là.
    Ou presque.
    Puis il ajouta :
    — Le rocher t’avait poussé vers la plage.
    Comme quelque chose qu’il n’arrivait pas à garder

    Le vent du noroît passa entre les rochers
    avec cette manière qu’il avait
    de vouloir refroidir jusqu’aux pensées.

    Mårkvar regardait maintenant les pierres autrement.
    Certaines semblaient effectivement connues.
    Pas vues.
    Connues.
    Comme si son corps les avait déjà apprises avant lui.

    Au-dessus du rocher,
    une mouette descendit brusquement.
    Elle tenait un morceau de parchemin détrempé.
    Elle le lâcha juste devant Mårkvar.

    Puis recula.
    Presque respectueusement.

    Kåthrïn ramassa le texte.
    Le sel avait effacé plusieurs lignes.

    On pouvait encore lire :
    “…la mer garde…”

    Puis plus loin :
    “…ce qu’elle refuse…”

    Et plus bas :
    “…Blanche-Roche…”

    Le reste avait disparu.

    Mårkvar tendit la main.
    Une mouette reprit immédiatement le parchemin,
    remonta dans le vent
    et le poème se déplia au-dessus de la mer
    comme une déclaration de guerre très humide.

    Alors plusieurs mouettes commencèrent à lire en même temps.
    — “…le vent sentait…” cria l’une.

    Long silence dramatique.
    Kåthrïn regardait la mer.
    — La marée remonte.
    — Je vois ça.
    — Non.
    Je veux dire : elle choisit un camp.

    Puis une autre termina :
    — “…la chèvre noyée.

    Le pêcheur éclata de rire.
    — Celle-là va rester.

    Et ce fut cela le pire.

    Pas les oiseaux.
    Pas le vol des poèmes.

    Le rire.

    Parce qu’au loin,
    une seconde barque venait déjà de ralentir pour écouter.
    Puis une troisième.
    Le vent transportait maintenant les vers au large
    par morceaux déformés.
    Des centaines d’ailes blanches tournaient dans le noroît.
    Et toutes parlaient ensemble.

    Des morceaux de vers.
    Des insultes.
    Des phrases de Mårkvar.
    Des morceaux de prières.
    Une recette de soupe.
    Le nom d’un mort.

    — RENDEZ-MOI MES TEXTES.

    Un marin cria depuis son bateau :
    — Recommencez celui de la chèvre !

    Un Aujard reprit :
    — Celui-là est très fort.
    — CE N’EST PAS LE MÊME TEXTE.
    — Maintenant si.

    Mårkvar pâlit légèrement sous son casque.
    — Elles fouillent.
    — Où ça ?
    — Dans mes affaires.

    Un Aujård réfléchit.
    — Les mouettes lisent donc.
    — Non, répondit Kåthrïn.
    Elles volent d’abord.
    La lecture vient après.

    — “Le ciel…” cria l’une.
    — “…sentait le cheval mouillé…” répondit une autre.
    — “…et la soupe ancienne…” ajouta une troisième.

    Kåthrïn hocha lentement la tête.
    — Elles mélangent plusieurs textes.
    — Je vois ça.
    — C’est parfois mieux.

    Au large déjà,
    les pêcheurs répétaient des morceaux de phrases.

    Mal.
    Mais avec sérieux.

    La légende commençait à sentir le poisson.

    Kåthrïn regarda Blanche-Roche.
    Le rocher semblait immobile.
    Mais satisfait.
    Comme une vieille chose marine
    ayant retrouvé un objet perdu depuis longtemps.
    — Elle te reconnaît, dit-elle enfin.
    — C’est un rocher.
    — Oui.
    Puis elle regarda la mer revenir autour d’eux.
    — Et toi tu es revenu aussi.

    La marée touchait maintenant les premières pierres derrière Mårkvar.
    Blanche-Roche coupait doucement la retraite.

    Pas pour le retenir.

    Mårkvar retira lentement son casque.

    Au loin déjà, une des barques repartait vers Fermanville.
    On entendait encore les marins rire entre deux vagues.

    Mårkvar lança son casque.

    Très loin.
    Très héroïquement.

    Le casque passa au milieu des oiseaux
    sans toucher personne
    et disparut dans une flaque entre deux rochers.

    Une mouette descendit près du casque
    et récita très calmement :

    — “Les héros perdent souvent leurs affaires avant leur légende.

  • Le jour où les pêcheurs retinrent la mauvaise version

    Le Cotentin ne changeait pas.
    P’t’êt’ bien qu’oui …

    Sa pluie hésita entre deux intensités,
    puis choisit celle qui expliquait mieux la situation..
    Le vent suivit les haies avec méthode.
    Même les flaques semblaient savoir où regarder.

    Mårkvar avançait vite.
    Par contrariété surtout.

    Derrière lui,
    Kåthrïn portait le sac des textes récupérés :
    trois feuillets mouillés,
    une demi-recette de soupe,
    et un poème que les mouettes avaient déjà corrigé deux fois.

    Le chemin serpentait entre ajoncs et plage de rochers
    avec cette manière qu’avaient les vieux sentiers de douaniers
    de connaître davantage de contrebandiers que de soldats.

    Au large, des barques rentraient lentement.
    On entendait parfois : “…la chèvre noyée…”
    puis le vent emportait le reste.

    Mårkvar accéléra.
    — Elles propagent, dit-il.
    — Oui, répondit Kåthrïn.
    — Elles mélangent.
    — Oui.
    — Elles inventent.
    — Ça aussi.

    Cela n’aida personne.

    Le chemin était humide sans être mouillé.
    Comme s’il avait choisi une version moyenne du mauvais temps.

    Un vieux pêcheur apparut derrière un muret.
    Ou y était depuis longtemps.
    Il tenait un filet vide
    avec la dignité résignée des hommes
    qui discutent régulièrement avec la mer
    sans parvenir à la convaincre.
    — Vous passez après les oiseaux ? demanda-t-il.

    Mårkvar s’arrêta.
    — Où vont-ils ?

    Le pêcheur réfléchit.
    Puis désigna vaguement le nord.
    — Par là où les histoires deviennent exagérées.

    Kåthrïn hocha la tête.
    — Donc vers Fermanville.

    Le pêcheur accepta cette géographie.

    Plus loin,
    le sentier s’était rétréci tout seul entre deux talus.
    Pas beaucoup.
    Assez pour obliger Mårkvar à ralentir.
    — Le chemin recommence, dit-il.

    Kåthrïn regardait la mer.
    — Oui.
    — Et ?
    — Il préfère quand les gens passent correctement.

    Mårkvar pâlit légèrement sous son casque.
    Au-dessus d’eux,
    une mouette cria :“…les héros perdent…”
    Puis une autre très loin :“…leurs affaires…”
    Le reste disparut dans le noroît.

    Un Aujård qui suivait derrière leva les yeux.
    — Celle-là circule déjà bien.

    Mårkvar accéléra encore.

    Alors le Cotentin fit ce qu’il faisait désormais
    de plus en plus souvent : il simplifia.

    Le chemin devint plus évident.
    Les clôtures s’ouvrirent presque correctement.
    Une pluie secondaire évita le groupe avec politesse.

    Même le chien hésita moins que d’habitude.
    Et ce fut cela qui inquiéta Kåthrïn.
    — Ça va trop bien, murmura-t-elle.

    Le sentier des douaniers se mit à descendre
    vers une crique où s’attardaient plusieurs mouettes.
    Pas nerveusement.
    Administrativement.
    Près d’un ancien poste de douane mangé par le sel,
    où un homme attendait déjà.

    Ou travaillait déjà à attendre.

    Une table avait été installée.
    Dessus :
    le registre.
    Ou ce qu’il en restait.

    Le douanier leva les yeux.
    — Vous repassez.
    — Je passe.
    L’homme réfléchit.
    Puis consulta le registre.
    — Non.
    Vous repassez mieux.

    Cela irrita immédiatement Mårkvar.

    Le registre bougea légèrement sous le vent.
    Pas les pages.
    Quelque chose de plus intérieur.

    Mårkvar posa la main sur le livre.
    Mauvaise idée.
    Le registre frémit aussitôt
    comme une chose vivante
    forcée de reconnaître quelqu’un.

    Les lignes bougèrent légèrement.
    Une date changea de colonne.
    Un mot remonta plus haut dans la page.

    Au-dessus de la plage,
    les mouettes tournaient maintenant dans le crachin
    avec cette manière professionnelle
    des êtres qui transportent désormais des informations.
    L’une cria :
    — “…ce qui devient trop juste…”
    Le vent prit le reste.

    Kåthrïn ferma les yeux.
    — Ah non.

    La mouette recommença plus fort :
    — “…finit toujours…”

    Un pêcheur depuis sa barque leva la tête.
    — Attendez.
    Je connais celui-là.

    Mårkvar bondit.

    Le registre s’ouvrit brutalement.
    Des pages partirent dans le vent.
    Et bientôt tout le ciel du Cotentin
    fut rempli de phrases incomplètes
    qui cherchaient quelqu’un à qui arriver.

    Le douanier regarda cela sans surprise excessive.
    — Depuis Blanche-Roche, dit-il, ça tient moins bien fermé.

    Mårkvar tourna plusieurs pages.

    Partout :
    des corrections.

    Des phrases déplacées.
    Des souvenirs simplifiés.
    Des gestes raccourcis.

    À certains endroits,
    il y avait même plusieurs Mårkvar.

    L’un d’eux semblait avoir dit des choses intelligentes.
    Cela l’inquiéta beaucoup.
    — Ça ment.
    — Non, répondit Kåthrïn.
    Ça tient.

    Le silence qui suivit
    fit légèrement reculer la mer.

    Alors quelque chose apparut au large.

    D’abord une forme sombre entre les vagues.
    Puis du bois.
    Puis un vieux drakkar.

    Pas entièrement présent.
    Pas entièrement revenu.

    Il avançait lentement
    comme une idée que la mer regrettait déjà d’avoir rendue.
    Des crabes couvraient la coque.
    Des centaines.
    Ils grimpaient sur les bordages,
    entraient par les fissures,
    ressortaient ailleurs,
    et l’ensemble avançait avec cette lenteur déterminée
    des choses marines
    qui ont choisi une direction depuis longtemps.

    Un pêcheur ôta son bonnet.
    — Ah.
    Le voilà encore.

    Personne n’aima beaucoup le “encore”.

    À l’avant du navire se tenait l’Autre.

    Pas vaincu.
    Revenu trop tôt,
    ou trop tard.

    Le bois cédait légèrement sous lui
    comme s’il ne savait plus exactement
    combien il devait peser.

    Près de lui,
    Sélène lisait des feuillets humides
    que les mouettes venaient parfois corriger en passant.

    Elle leva les yeux vers la côte.
    Puis récita calmement :
    — “Les dieux reviennent toujours par les endroits qui ferment mal.”

    Plusieurs mouettes approuvèrent.
    Le douanier écrivit quelque chose dans le registre.
    L’encre hésita.
    Puis accepta.

    Mårkvar pâlit.

    — Elle n’a pas le droit.

    Sélène tourna une autre page.
    — “Les héros perdent souvent leurs affaires avant leur légende.”

    Au large,
    les pêcheurs reprirent la phrase.
    Mal.
    Mais avec sérieux.

    Et ce fut cela le pire.

    Pas le drakkar.
    Pas l’Autre.
    Pas même Sélène.

    Le sérieux.

    Parce que le Cotentin commençait maintenant
    à transmettre Mårkvar
    comme une chose déjà arrivée.

    Le drakkar passa lentement devant la crique.
    La mer l’aidait juste assez.
    Comme si elle hésitait encore
    à le reprendre.

    L’Autre regarda longtemps Mårkvar.

    Puis il hocha la tête
    avec cette tristesse calme
    des hommes qui voient quelqu’un
    devenir plus facile à raconter que vivant.

    Mårkvar pointa brutalement une ligne du registre :
    Mårkvar comprit alors…”

    — JE N’AI JAMAIS COMPRIS ÇA.

    Le registre attendit un instant.
    Puis la phrase changea légèrement :
    Mårkvar commença à comprendre malgré lui…”

    Kåthrïn hocha la tête.
    — C’est plus ressemblant.

    Cela provoqua chez Mårkvar
    une colère immédiatement héroïque.

    Il saisit l’encrier.
    Le leva très haut.
    Comme un roi ancien
    s’apprêtant à déclarer une guerre importante au destin.

    Puis le chien éternua.

    L’encre se renversa entièrement sur la mauvaise page.
    Le registre absorba le choc avec sérieux.
    Les lignes disparurent.
    Puis revinrent ailleurs.
    Mieux rangées.

    Le douanier regarda les nouvelles phrases apparaître.
    — Ah.
    — QUOI “AH” ?
    L’homme lut silencieusement.
    Puis :
    — Maintenant vous avez officiellement refusé votre légende.

    Mårkvar pâlit.
    — Je refuse beaucoup de choses.
    — Oui.
    Mais celle-ci tient mieux.

    Au large déjà,
    les mouettes recommençaient à réciter les nouvelles versions.

    Le drakkar s’éloignait dans le noroît.
    Les crabes continuaient leur lente besogne marine.
    Sélène lisait encore.
    L’Autre ne regardait plus la côte.

    Et ce fut probablement ce jour-là
    que Mårkvar comprit enfin quelque chose d’essentiel :

    Tant qu’un homme peut encore se contredire,
    il reste vivant.
    Mais dès que le monde commence à préférer une version de lui,
    il devient beaucoup plus facile à raconter.

     

  • Quand le manoir devint plus habitable que Mårkvar

    Le Cotentin avait passé la nuit
    à déplacer le mauvais temps.

    Le crachin allait vers la mer.
    Le soleil hésitait dans les haies.
    Le noroît revenait régulièrement
    pour vérifier que personne n’était heureux trop longtemps.

    Mårkvar remontait lentement vers le manoir.

    Il tenait encore.
    Toujours penché légèrement du mauvais côté.
    Toujours construit avec cette confiance approximative
    des vieilles choses normandes
    qui tiennent surtout par habitude.

    Mais différemment.

    Le vent avait projeté du varech neuf contre les galets du mur.
    Les cordages sentimentaux avaient été retendus
    pendant l’absence de Mårkvar.

    Pas par des mains.
    Par le temps.
    Ce qui était pire.

    Le toit de bois flotté paraissait moins fatigué.
    Une poutre avait cessé de pencher avec honnêteté.
    Une fenêtre fermait presque correctement.

    Mårkvar le regardait
    avec cette méfiance des hommes
    qui reconnaissent leur propre maison
    sans parvenir à lui pardonner d’avoir changé.
    Cette chose-là n’était plus exactement son manoir.

    Et ce fut cela qui le ralentit.

    Il resta immobile
    comme un homme reconnaissant son propre visage
    après qu’on l’a légèrement amélioré sans permission.

    — Elle ment, dit-il.

    Kåthrïn ne répondit pas tout de suite.

    Autrefois,
    les galets dépassaient davantage.
    Les planches entraient mal ensemble.
    Le toit hésitait entre plusieurs effondrements possibles.

    Maintenant,
    tout tenait.

    Pas solidement.
    Pire.

    Coïncidemment.

    Derrière lui,
    Kåthrïn portait un poisson,
    deux morceaux de pain
    et une dispute déjà calmée.

    — Il change,
    dit Mårkvar.

    — Oui,
    dit Kåthrïn.
    Il apprend.

    Un Aujård apparut derrière une haie.
    — Ah, dit-il.
    Ça tient encore.

    Puis il ajouta avec inquiétude :
    — Trop encore.

    Cela déplut immédiatement au manoir,
    qui corrigea légèrement une inclinaison de porte
    pour montrer qu’il restait imparfait par principe.

    Kåthrïn ne répondit pas tout de suite.

    Le chien grogna vers le toit.
    Pas agressivement.
    Quelque chose venait de bouger là-haut.

    La porte s’ouvrit avant que Mårkvar ne la pousse.
    Puis hésita.
    Comme si elle se souvenait qu’il aimait les résistances inutiles.

    Kåthrïn posa le sac près de la porte.
    — Ah, dit-elle.

    Elle aussi avait vu.
    Le manoir paraissait plus cohérent que Mårkvar.
    Cela se voyait immédiatement.

    Le feu était prêt avant qu’on le touche.

    Pas allumé.
    Prêt.

    Le bois utile se trouvait déjà au-dessus.
    Le bois inutile plus loin.
    Une marmite refroidissait exactement
    à la température où une soupe devient racontable.

    Un Aujård leva les yeux.

    — Elle est meilleure aujourd’hui.
    — C’est la même soupe,
    dit un autre.
    — Oui.
    Mais elle s’est organisée.

    Mårkvar regardait cela
    comme un homme découvrant
    que sa propre maison avait commencé à prendre
    des initiatives politiques.

    — QUI A FAIT ÇA ?

    Le manoir craqua doucement.

    Pas de vieillesse.
    D’organisation.

    Un Aujård vit sur la table une cruche de cidre frais.
    Y plongea une moque.
    Et goûta.
    — Il revient mieux.
    — Non, corrigea un autre.
    Il revient plus stable.
    — C’est pareil.
    — Pas dans les grandes tempêtes.

    Personne ne se disputa davantage.
    Les phrases s’étaient déjà arrangées entre elles.

    Mårkvar regarda autour de lui.
    Quelque chose n’allait pas.
    Ou plutôt :
    quelque chose allait trop bien.

    Il pâlit.
    — Rendez-moi quelque chose qui fonctionne mal.

    Personne ne répondit.

    Au-dessus,
    on marchait dans le toit.
    Pas lourdement.
    Un déplacement.

    Avec cette prudence administrative
    des êtres immortels
    venus vérifier un dossier compliqué.

    Les Aujårds levèrent à peine la tête.
    — Ils reviennent,
    dit l’un.
    — Non,
    corrigea un autre.
    Ils continuent.

    Cela sembla suffire comme théologie.

    Mårkvar leva les yeux.
    — Descendez.

    Long silence.
    Puis une voix ancienne murmura quelque chose là-haut.

    Ou alors le toit réfléchissait.
    Avec les dieux,
    la différence restait difficile.

    Au même moment,
    une mouette venait de se poser sur le toit.
    Puis une autre.
    Puis plusieurs.

    Très calmes.
    Comme des scribes marins.

    L’une d’elles cria :
    — “…les héros perdent souvent…”

    Une autre termina plus loin :
    — “…leurs affaires avant leur légende.”

    Un Aujård hocha la tête.
    — Celle-là circule bien maintenant.
    — CE N’ÉTAIT PAS UNE PHRASE FINIE.
    — Maintenant si,
    dit Kåthrïn.

    Cela fit légèrement rire le toit.

    Le manoir choisit ce moment précis
    pour mieux tenir ensemble.
    Quelque chose se stabilisa dans les poutres.
    La porte cessa définitivement de bouger dans son cadre.

    Alors Mårkvar se mit en colère.
    Une vraie.
    Ancienne.
    Héroïque.

    Il saisit la table.
    — NON.

    Et il la renversa.

    Enfin,
    il essaya.

    La table bascula,
    réfléchit,
    puis tomba correctement sur le côté,
    sans casser les écuelles,
    ni le poisson,
    ni la soupe.

    Une seule fissure apparut dans le bois.
    Très belle.
    Très convaincante.

    Un Aujård l’observa longtemps.
    — Ah.
    Maintenant elle a une histoire.

    Le chien approuva discrètement cette violence
    en remuant la queue
    tel un enquêteur professionnel.

    — ARRÊTEZ.

    Mårkvar regardait la table.
    — Elle devrait être détruite.
    — Elle l’est un peu mieux,
    dit Kåthrïn.

    Au-dessus d’eux, le plafond craqua.
    Puis quelque chose descendit enfin.

    Pas majestueusement.
    Avec difficulté.

    Une botte apparut entre les poutres.
    Puis une barbe.
    Puis un vieil homme énorme
    qui semblait avoir perdu une discussion contre plusieurs tempêtes.

    Odin regarda autour de lui.

    Puis :
    — C’est donc ça.

    Personne ne sut immédiatement
    si cela était une critique
    ou une bénédiction.

    Mårkvar ouvrit la bouche.
    La referma.
    Parce qu’un second dieu apparaissait déjà derrière lui.

    Plus mince.
    Un peu tordu.

    L’œil unique regardait la cour
    avec l’intérêt administratif d’un homme
    venu contrôler une frontière oubliée.

    Thor traversa presque une étagère
    qui préféra se déplacer légèrement
    pour éviter le problème.

    Les dieux observèrent le manoir.
    Le manoir les observa aussi.
    On sentit plusieurs incompatibilités anciennes
    chercher un accord local.

    Thor montra une poutre.
    — Elle tient mal.
    — Oui,
    dit Mårkvar avec satisfaction.

    Mais la poutre se redressa légèrement.
    Trahison.

    Odin regardait les galets, les cordages.
    Il hocha lentement la tête.
    — Provisoire, dit-il.

    Puis une autre botte passa au travers des planches.

    Très vieille.
    Très divine.
    Très boueuse.

    Elle chercha un appui.
    N’en trouva pas.

    Loki tomba dans le manoir.

    Pas théâtralement.
    De côté.
    Avec un morceau de toit.

    Il resta allongé dans les débris
    avec la dignité souple des êtres immortels
    habitués aux arrivées ratées.

    — Ah.
    Vous avez rangé.

    Mårkvar regardait les dieux
    comme un homme découvrant soudain
    que ses problèmes personnels
    étaient devenus un lieu de visite.

    Puis Kåthrïn ajouta :
    — Provisoire, mais définitif.

    Cela plut énormément au manoir.
    Une casserole en tomba de satisfaction.

    Odin regarda tout cela avec inquiétude.

    Puis :
    — Ça commence.
    — Quoi ? demanda Mårkvar.

    Odin hésita.
    Chercha probablement une parole divine.

    N’en trouva pas.

    Alors il désigna simplement la pièce.
    — Mauvais signe.
    Les histoires commencent à tenir debout seules.

    Pendant ce temps,
    dans le coin près du feu,
    une chaise semblait occupée.

    Pas par quelqu’un.
    Par une continuité.

    Le chien regardait ce vide
    avec respect.

    Kåthrïn posa parfois les yeux dessus
    comme sur une personne en retard.

    Mårkvar le vit.
    — Elle est là ?
    — Oui,
    dit Kåthrïn.
    — Où ?
    — Déjà après.

    Cela ne l’aida pas.

    L’ombre était là.
    Assise à sa place.
    Pas menaçante.
    Pire.
    Habituelle.

    Elle tenait légèrement mieux dans la lumière qu’avant.
    Le feu semblait l’avoir attendue.
    Même la chaise ne grinça pas sous elle.

    Kåthrïn regarda l’ombre longtemps.
    Puis :
    — Ah.

    Ce “ah” contenait plusieurs mauvaises nouvelles.

    Mårkvar avança.
    L’ombre leva les yeux vers lui.

    Puis reprit exactement sa manière de regarder le feu.
    Avec ce léger mépris fatigué
    qu’il croyait encore personnel.

    Cela le mit immédiatement en colère.

    — Tu me copies.

    L’ombre hésita.
    Puis répondit :
    — Non.
    Je continue.

    Un Aujård entra très lentement.

    Regarda Mårkvar.
    Puis l’ombre.
    Puis la pièce.

    Il réfléchit longtemps.

    — Bon, dit-il enfin.
    Maintenant il y en a un qui fonctionne.

    Personne n’aima beaucoup cette phrase.

    Thor regarda l’ombre.
    Puis Mårkvar.
    Puis l’ombre encore.
    Il réfléchit beaucoup.
    — Ah, dit-il finalement.
    C’est donc elle qui continue.

    Alors l’Aujård commença une histoire.
    — La première fois que Mårkvar est arrivé ici…
    — Non,
    corrigea un autre.
    La deuxième.
    La première fois il était encore autre.
    — Oui.
    C’est ce que je voulais dire.

    Et l’histoire continua ainsi,
    corrigée sans dispute,
    simplifiée sans mensonge.

    Mårkvar écoutait.
    Puis comprit quelque chose d’affreux.

    Les autres parlaient désormais de lui
    comme s’il était une ombre.

    Au même moment,
    dehors,
    les mouettes reprenaient ses phrases au-dessus de la mer.

    Le vent les transportait vers Fermanville.
    Les pêcheurs les répétaient mal.

    Et cela suffisait.

    Mårkvar ouvrit la bouche.
    — Je ne suis pas…

    Mais un Aujård termina calmement :
    — …encore complètement d’accord avec la version actuelle.

    Silence.

    Puis Kåthrïn hocha la tête.
    — C’est plus ressemblant.

    — ARRÊTEZ.

    Le mot tomba dans la pièce.

    Puis changea légèrement de sens avant d’atteindre les murs.

    Kåthrïn leva les yeux.
    — Tu vois ?
    — Quoi ?
    — Même les disputes arrivent déjà rangées.

    Alors Mårkvar regarda son manoir.
    Sa hutte.
    Son royaume de galets.
    Et il comprit enfin ce qui l’attendait.

    Le Cotentin n’avait jamais essayé de le détruire.
    Ni même de le corriger.

    Seulement
    à le rendre habitable.

    Comme quelqu’un
    ayant déjà accepté une histoire
    que Mårkvar continuait encore à refuser.

    Dehors,
    les mouettes recommençaient.

    On entendait parfois :
    — “…les endroits qui ferment mal…”
    Puis la pluie reprenait la suite.

    L’ombre le regardait toujours.

    Dans le Cotentin,
    les légendes commencent souvent
    quand les choses cessent enfin de tomber correctement.

  • Les légendes boivent rarement seules

    La pluie hésitait depuis une heure
    sans réussir à devenir sérieuse.

    Dans le bistrot de la mère Bœuckly,
    le cidre travaillait mieux que le temps.

    La salle sentait :
    le varech humide,
    la soupe ancienne,
    la laine mouillée,
    et cette chaleur fatiguée
    des auberges du Cotentin
    où les hommes viennent surtout vérifier
    qu’ils existent encore ensemble.

    Le vent poussait contre les vitres
    avec la régularité administrative du noroît.

    La mère Bœuckly, essuyait des verres déjà propres.
    Par principe.
    Ou par mémoire.

    Autour de la grande table :
    des Aujårds,
    Kåthrïn,
    deux pêcheurs revenus trop tard,
    un chien endormi,
    et trois dieux déguisés très correctement
    en hommes du port.

    Très mal malgré tout.

    Thor prenait trop de place.
    Odin regardait les gens
    comme s’il les connaissait déjà morts.
    Et Loki trichait aux cartes
    avec cette application sérieuse
    des êtres immortels.

    Personne ne commentait cela.

    Dans le Cotentin,
    on laisse souvent les problèmes mythologiques
    boire leur cidre tranquillement.

    Un Aujård termina son verre.
    — Alors il est parti ?

    Kåthrïn réfléchit.

    — Non.
    — Pourtant le manoir était vide.
    — Le manoir est rarement vide, répondit-elle.

    Thor fronça les sourcils.

    — Je l’aimais mieux quand il criait.
    — Il crie encore, dit Loki.
    Mais maintenant le paysage continue sans lui.

    Odin buvait lentement.
    Puis :
    — C’est comme ça que commencent les légendes locales.

    Un pêcheur hocha la tête.

    — Oui.
    D’abord quelqu’un casse des choses.
    Après on donne son nom aux tempêtes.

    Silence approbateur.

    Au dehors,
    une mouette cria quelque chose.
    On entendit distinctement :

    — “…les endroits qui ferment mal…”

    Puis le vent prit le reste.

    La mèreBœuckly soupira.
    — Elles recommencent.

    Kåthrïn sourit légèrement.
    — Elles connaissent mieux les textes maintenant.

    Un Aujård regardait son verre.

    — Il disait quoi déjà ?
    Le grand blond.
    — Beaucoup de choses, répondit un autre.
    Pas toujours dans le bon ordre.
    — C’était peut-être ça le problème.
    — Non, corrigea Odin calmement.
    C’était ça l’intérêt.

    Les conversations continuaient maintenant
    sans véritable début ni véritable fin.

    Quelqu’un racontait déjà
    la bataille des barrières.

    Un autre corrigeait l’histoire
    sans contredire personne.

    Dans une version de la table,
    Mårkvar semblait avoir gagné.

    Dans une autre,
    c’était la flaque.

    Tout cela coexistait parfaitement.

    Thor vida son verre.
    — Alors c’est terminé ?

    Kåthrïn regardait la pluie glisser sur les vitres.
    Puis elle dit simplement :
    — Non.
    Maintenant ça tient.

    Le chien leva soudain la tête vers la porte.
    Quelqu’un entra.

    Ou plutôt :
    quelque chose rejoignit enfin la chaleur.

    L’Ombre traversa lentement la salle
    et vint s’asseoir près du feu
    sur la chaise restée vide jusque-là.

    Personne ne sursauta.
    Thor lui fit même un peu de place.
    La mère Bœuckly, posa une bolée devant elle
    sans poser de question.
    Ce fut probablement cela le plus étrange.

    Pas l’Ombre.

    L’habitude immédiate.

    Le feu craqua doucement.
    L’Ombre tendit les mains vers la chaleur
    avec les gestes fatigués de Mårkvar.
    Mais sans colère.
    Sans résistance inutile.

    Comme une version de lui
    ayant cessé de lutter contre les meubles.

    Le chien vint se coucher à ses pieds.
    Puis regarda la porte.

    Encore.

    Loki observa la scène très longtemps.
    Puis il éclata de rire.

    Pas fort.
    Presque tendrement.
    — Ah, dit-il.
    Le Cotentin a finalement choisi.

    Odin buvait lentement.
    — Oui.
    — Et l’autre ? demanda Thor.

    Personne ne répondit immédiatement.
    Parce qu’au même moment,
    dehors,
    une voix lointaine semblait hurler contre quelqu’un.

    Ou quelque chose.

    Puis un bruit de barrière.
    Puis des mouettes.

    Le chien leva une oreille.

    Autour de la table,
    les conversations reprirent doucement.

    Un Aujård racontait encore
    la bataille des barrières.

    L’Ombre corrigea un détail.
    — Non.
    La flaque avait commencé.
    — Ah oui, dit l’homme.
    C’est vrai.

    Et l’histoire continua ainsi.

    Simplement.

    Comme si cela avait toujours été prévu.

    Au dehors,
    le noroît rabattait les mouettes vers Blanche-Roche.

    Le manoir de galets tenait encore face à la mer.

    Et quelque part dans le Cotentin,
    Mårkvar continuait probablement
    à se contredire suffisamment
    pour rester vivant.

    Pendant qu’au coin du feu,
    sa légende buvait calmement du cidre.