Recueil – Charlie : collection rouge 2025

  • Odelette aux culs-de-plomb

    (Ce texte laisse à chacun le choix de l’instrument et de la mélodie qui l’accompagneront)

    Il n’y a plus de temple, les marchands ont payé.
    Expulsé le souffle spirituel qui l’occupait
    Par la chimère des prix et celle des remises
    Sur des produits qui valent le sang de nos chemises
    Payé par l’indolence des pauvres de là-bas.

    Il n’y a plus de rêves, les clercs de la tévé
    Qui forgent à leurs besoins notre réalité
    Les ont déstructurés, laminés, folk-raillés,
    Pour les rendre inaudibles au fond des canapés
    Où coule dans nos veines un sang coca-cola.

    Il n’y a plus d’amour, juste la curiosité
    De savoir si ailleurs vit plus de pauvreté
    Se rassurer ainsi du sort qu’on nous prépare
    Et se dire qu’au fond mieux vaut rester peinards
    Le temps viendra peut-être … mais nous n’serons plus là.

  • Septembre à la plage

    Le soleil s’est enfui,
    camouflé pour l’hiver dans le coeur des enfants.

    Et leurs châteaux d’Espagne
    abattus par le flot
    ne nous protègent plus du vent qui siffle et court
    et glace sur le sable les derniers estivants.

    Il prépare le terrain pour l’automne qui approche,
    repousse vers les villes les serviettes et les chiens,
    les rires et les rêves et le temps qui va bien.

    Au sommet de leur mât, les drapeaux refroidis
    claquent des dents.
    Leurs toiles malmenées, leur devoir accompli,
    sollicitent une trêve,
    le temps de remiser dans les housses hivernales,
    leurs fibres fatiguées par le souffle marin.

    Tandis que le vent emporte vers l’oubli
    les derniers résidus de la présence humaine,
    la mer lèche doucement les blessures de la plage,

    épuisée.

    Deux ou trois lunes encore et elles retrouveront
    l’harmonie qui unit ces lieux paradisiaques
    quand les hommes n’y sont pas.

    Jusqu’à l’été prochain.

  • La créature mathématique

    Il a tout oublié du rythme des saisons,
    la douceur de la main de sa mère sur sa joue,
    l’odeur du ciel chargé de pluie et de tonnerre
    et la fraîcheur du vent qui traverse les prés.
    La naissance des agneaux, le dressage des chevaux
    ne sont plus qu’éléments de sa compréhension.
    Même plus des souvenirs.

    Il s’en est éloigné.

    Enterrée son enfance au fond de sa mémoire,
    ne pèse pas plus lourd que le premier chapitre
    du roman qui gît là, tandis qu’il voit grimper,
    avec sensualité, les courbes de la bourse
    sur son ordinateur.

    Tu feras des études, mon fils,
    tu ne seras pas paysan, comme moi.
    C’est toi qui dicteras aux autres tes consignes,
    toi qui feras ta loi et seras respecté.
    Va. Et ne me déçois pas.

    N’est jamais revenu.

    Citoyen de la terre,
    son horizon se porte au-delà des frontières.
    Il ne sait ni d’où ni comment les objets
    qu’il achète et revend, ont été fabriqués,
    pas des objets d’ailleurs puisqu’il ne les touche,
    ce ne sont que des nombres dont il fera des nombres.

    Nombre lui-même devenu.

  • Stars and stripes

    Après que bien des guerres aient brisé nos familles,
    après que nous ayons rejeté nos drapeaux,
    ils nous ont engagés dans des chemins de rêve.

    Nous nous sommes convaincus
    que nous avions gagné
    le droit de vivre et le droit d’être heureux,
    de n’être plus des mules comme l’étaient nos parents,
    d’être des hommes libres maitrisant leur destin,

    Et nous avons rêvé.

    Et nous avons laissé sur le bord du chemin
    ce qui dans la misère nous avait réunis,
    avait su nous donner le courage de vivre.
    Nous nous sommes écartés des chemins difficiles
    qu’avaient tracés pour nous nos parents de leur sang,
    pour sortir en riant des couloirs du temps
    et nous rêver des dieux,

    Un instant de folie.

    Ils ont payé le prix pour que nous détestions
    ce qu’étaient nos anciens et nous croire meilleurs qu’eux.
    Ils ont payé le prix pour que nous renoncions
    à l’unique richesse qui occupait nos cœurs :

    La solidarité.

    Nous voici maintenant isolés et haineux,
    cherchant à préserver le bien, le mal acquis,
    prêts à nous entretuer pour pouvoir conserver
    des fortunes dérisoires, des objets insensés investis de nos rêves,

    Images de notre échec.

    Et nous pleurons de voir ces jouets qu’on nous ôte
    pour mieux nous rappeler notre vassalité,
    pour mieux nous contenir, pour mieux nous maitriser,
    pour mieux prendre nos forces et mieux les enchaîner.

    Ils asservissent nos frères,
    contre eux ils nous opposent
    et nous obligent même à leur exploitation
    pour sauver le modèle qu’il nous ont imposé.

    C’est contre eux qu’ils nous jettent, c’est par eux qu’ils nous brisent.

    Nous étions courageux, nous voici prédateurs,
    qui vivons de la vie et du sang des enfants.
    Nous étions généreux, nous sommes devenus lâches
    et ne voulons surtout en aucune façon
    réfléchir au moyen de corriger cela,
    par crainte de découvrir la profondeur du gouffre
    au fond duquel gisent

    Nos anciens idéaux.

  • Carmet : rouge ou jaune ?

    Jean Carmet, né le 25 avril 1920 à Bourgueil et mort le 20 avril 1994 à Sèvres, est un acteur populaire et scénariste français.

    Rouge comme le Bourgueil dont il fut le meilleur ambassadeur,
    Jaune comme le Pernod qu’il mit en scène dans « La soupe aux choux »

    Texte écrit lors de l’insurrection des gilets jaunes.

    Je te salue,

    Carmet au nez fleuri, cher enfant de Bourgueil,
    Ton blaire cramoisi relève notre orgueil.
    Si le rouge du pinard stimule notre joie,
    Le jaune du perniflard affiche notre choix.

    Bombé mangeur de choux, légat créateur d’âmes,
    Ton bon sens trouve en nous un écho qui nous arme.

    Des gens qui peinent et suent tu es l’incarnation,
    Parfois dans leurs abus, souvent dans leur mission
    De mener le combat pour défendre leur vie
    Et réclamer le droit de vivre d’utopie.

    Sur les ronds-points idiots, les braséros des gueux
    Calcinent notre égo et nous rendent heureux.

    Je te salue Carmet, au nom de tous nos fils,
    Au nom de cet esprit franchouillard qui me plait,
    Qui a su faire un pied au nez des interdits
    Et choisi pour panache le jaune de nos gilets,

    Carmet, je te salue.

  • Strophes pour l’anniversaire d’un vieil ami poète

    En ce soleil de mars, l’approche d’une dizaine
    Affecte ton jugement et nous fait de la peine.
    Comment penser sitôt un jugement prochain
    Où Michel ad litem trancherait ton destin.

    Finirais-tu reclus en enfer à perpète
    Pour rejoindre in fine d’autres maudits poètes,
    Serais-tu ajourné, jouirais-tu d’un non-lieu,
    Convaincrais-tu le saint que tu n’es pas trop vieux,

    Pour tenter d’engager une nouvelle quête,
    Rebondir ab ovo, retrouver une voie,
    Nous te savons capable de lui prendre la tête,

    Mais rejouer ton histoire substituerait pour nous
    Un passé à un autre, probablement sans toi
    ….. Esset infortunatus.

  • Tempo

    La vie est une danse.

    S’il faut toute sa jeunesse
    pour atteindre la cadence
    imposée par l’histoire,
    et pour l’accompagner,

    Vivre avec son époque
    c’est en accélérer le tempo,
    dans un cosmos où sont immuables,
    les rythmes planétaires.

    Echouer serait se mettre à l’écart
    et faire tapisserie.

    Comme s’il était nécessaire
    à notre survie
    de rompre notre harmonie
    avec les éléments.

    Comme si la contredanse
    ne pouvait nous réduire
    qu’à notre réalité.

    Et nous en effrayer.

  • Et reprend le silence des mots pour ne rien dire.

     

    Je frappe. Elle est seule. Tu ne rentreras que demain.
    Je m’apprête à partir lorsqu’elle me dit : Entre !
    Et nous nous asseyons, pour mieux rompre la glace,

    Face à face.

    Nous lançons quelques mots a bene placido
    Une conversation, la première en duo
    Et cherchons un sujet le plus neutre qui soit,

    Nous parlerons de toi.

    Quelques accords majeurs, une juste rasade,
    Nous voici rassurés, plus besoin de parade,
    Et pourtant dans mon cœur je sens bien que je suis

    Embarrassé.

    Mes yeux accompagnent le verre que je dépose
    Sur la table qui me prive de ses jambes croisées
    Dont ils n’avaient jamais remarqué la finesse

    Et s’arrêtent,

    Conquis par la puissance d’un fin carré de peau.
    Un vertige me saisit. Elle remarque mon trouble,
    Ses yeux embarrassés interrogent les miens,

    En vain.

    Je baisse les paupières pour cacher mon regard
    Et mieux me concentrer sur ce festin de chair,
    Puis je ferme les yeux pour en graver l’esquisse

    Au fond de ma mémoire.

    Elle est proche et je sens son parfum et l’inspire
    Pour qu’il s’insinue au creux de ma poitrine,
    Il enserre mon cœur qui s’emballe et s’affole,

    — Jean-Marie !

    Le désir s’agite au fond de mon abîme.
    Il se hisse vers moi, il brise mes défenses.
    Il renverse mes digues …

    — Jean-Marie !!

    J’ouvre les yeux.
    Elle me sourit.
    Et reprend le silence des mots pour ne rien dire.

  • Inventaire avant clôture

    Je ne sais plus que faire de la vie qui me reste,
    Contestataire j’étais, conservateur je peste,
    Mes idées sont modernes mais le temps à changé
    Ce qui était nouveau aujourd’hui est passé.

    Je ne sais plus que dire sans paraître à la traine,
    Je ne sais plus que faire qui vaille vraiment la peine,
    Il me reste du temps mais du temps pour quoi faire,
    Quelle que soit mon action, elle finira par terre.

    Le temps est donc venu qui m’était annoncé,
    Dés ma plus tendre enfance on m’avait condamné,
    Devenir un vieillard était ma destinée,
    Je n’avais qu’une vie et je l’ai dépensée.

    J’ai aimé ma jeunesse pour ces seuls instants
    Où j’ai cru que le temps était indifférent
    Que l’âge n’avait pas de prise sur les enfants
    Que les vieux étaient vieux depuis la nuit des temps.

    Et je regrette alors d’être né pour mourir,
    De n’avoir plus le temps de rêver d’avenir,
    Et je pleure ma jeunesse qui ne fut pas bien gaie,
    Pourquoi ne peut-on pas la choisir à son gré.

  • On est con

    On est venu frapper à notre porte, à l’heure du repas.

    Lui que nous ne connaissions
    ni d’Eve ni d’ailleurs,
    sans un mot s’est autoritairement placé
    au bout de notre table,
    prés de la chaise laissée vacante par les anciens.

    À trop les solliciter,
    leur valeur d’exemple s’était épuisée.
    Le temps était venu qu’ils quittent les lieux,
    pour qu’enfin nous les accrochions
    dans la galerie de portraits
    qui occupe nos cœurs.

    Et qu’à mon tour,
    privilège de l’âge,
    je prenne leur place.

    Mais sur cette chaise vide,
    On a posé ses fesses
    et s’est choisi un porte-parole
    qui, lorsque nous nous interrogeons,
    apporte in petto la sagesse de son maître :

    On m’a dit que …

    Il est gOnflé ce On !
    Qui est-il pour nous donner sOn avis ?
    Existe-t-il seulement ?

    J’ai demandé à Georges qui m’a répondu lapidairement :

    Le temps ne fait rien à l’affaire …
    Qu’
    On ait vingt ans, qu’On soit grand-père …
    On est cOn.

    À bon entendeur …

                                         

  • Fusillé pour l’exemple

     

     

    En hommage aux déserteurs
                                                                                        de tous pays                                                                                                                         

                                                                                               ………
                                                                                          ………………..

    Je vais être fusillé.
    Cliquetis des menottes.
    Je me raidis et me fais sourd.

    Poteau d’assassinat où je suis exposé.
    Je dois mourir ici pour qu’ils puissent effacer
    Toutes ces années de peur et leur propre lâcheté.

    Froissement du bandeau dont on masque mes yeux.
    Effacée la clarté de l’aurore rosée.

    Choc mat sur ma poitrine.
    Comme un éclair de sang.

    Et je sombre dans le rouge silence de ma nuit.

  • Hommage à Leprest

    C’est peut-être / Extrait du
    poème mis en musique d’ Allain Leprest

    C’est peut-être Mozart le gosse qui tambourine
    Des deux poings sur l’bazar des batteries de cuisine
    Jamais on le saura, l’autocar du collège
    Passe pas par Opéra, raté pour le solfège.

    C’est peut-être Colette la gamine penchée
    Qui recompte en cachette du fruit de ses péchés
    Jamais on le saura, elle aura avant l’heure
    Un torchon dans les bras pour se torcher le cœur.

    C’est peut-être Jésus le gosse de la tour neuf
    Qu’a volé au Prisu un gros œuf et un bœuf
    On le saura jamais pauvre flocon de neige
    Pour un bon Dieu qui nait 100 millions font cortège.

    Je n’aime rien tant
    Rien ne m’émeut tant
    Que toi
    Allain Leprest

  • Le onzième doigt

    Elles s’approchèrent du clavier
    telles deux enfants, telles deux jumelles,
    la gauche plongeait vers la terre,
    la droite elle cherchait la clarté.

    Leurs mouvements se répondaient,
    si l’une fondait, l’autre éclairait.
    Entre elles, la musique s’écrivait,
    ruinant nos peines, fermant nos plaies.

    Mais peu à peu elles s’écartèrent.
    La gauche voulait tout unir,
    la droite ne songeait qu’à construire.
    Le clavier fut coupé en deux.

    La droite y enseigna la loi,
    le poids des fautes et des vertus.
    La gauche y proposa sa science,
    la clarté du feu qui dévore.

    Elles se firent front et s’opposèrent,
    puis s’éloignèrent en s’ignorant.
    Entre elles l’accord était défunt.
    Le silence reprit la parole.

    Et moi, au centre de mes mains,
    je ne savais laquelle prier.
    Alors, profitant de l’aubaine,
    un onzième doigt s’est pointé.

    Il a poussé sans prévenir,
    un doigt de trop, pâle et vivant,
    comme une antenne vers l’invisible,
    comme un espoir en l’avenir.

    Une couture dans la chair
    par où remontait l’espérance,
    touchant le vide, cherchant le centre,
    et, semblait-il, offrant une voie.

    Entre la raison qui calcule
    et le cœur qui lui nous pardonne,
    entre savoir et puis bonté,
    une joie nouvelle nous proposait,

    un nouveau rythme, un nouveau ton.
    Ce doigt d’honneur c’était …

    Mais c’était qui? Mais c’était qui?Mais c’était qui? Mais c’était qui?Mais c’était qui? C’est qui?C’est qui? C’est qui?Mais c’est qui?

  • Et l’homme Lui en voulut.

     

     

    Waaqua créa le ciel et la terre, le soleil et la lune.
    Pour que souffle la vie, il créa le vent.
    Puis sur Terre il créa les êtres.
    Il leur donna l’eau et l’air.

    Il leur offrit la faculté de se reproduire.
    Mais parce que la terre était trop petite pour que les êtres
    puissent le faire indéfiniment,
    il créa la mort.

    Son épouse Waaqué se moqua de lui,
    il n’avait créé que des êtres qui rampent, nagent ou volent
    ou marchent à quatre pattes,
    aucun qui soit capable de se dresser vers le ciel, vers Waaqua.

    Alors il créa l’homme à son image.
    Lui donna l’esprit et l’amour et la peur.
    Mais l’homme était mortel,
    en ce sens il ne ressemblait pas à Waaqua.

    Et l’homme, qui avait l’esprit pour comprendre,
    Lui en voulut.

     

    Librement inspiré d’un conte du Kenya

  • Retour sans effraction

    La clé de secours est, exactement,
    à l’endroit où nous la cachions.
    Couper l’alarme
    et me glisser dans la maison endormie.
    Jusqu’à notre chambre.

    Tu es là.

    Seule dans cette grande demeure.
    Couchée en chien de fusil
    face à ma place inoccupée.

    Je te regarde
    et mon cœur explose d’amour.
    J’ai envie de te rejoindre
    mais quelque chose me retient.
    Ce n’est pas de l’hésitation
    mais une forme d’émerveillement
    silencieux, douloureux et doux,
    comme celui d’un homme qui revient
    enfin
    là où il aurait toujours dû être.

    Doucement je me glisse dans l’espace laissé disponible.
    moi aussi en chien de fusil.
    Tu sens le jardin et les fleurs.
    Tourné vers toi, je songe à nous,
    notre vie d’orages et d’amour.

    Ta mauvaise foi et ta pertinence.
    Mon sale caractère et ma dévotion.
    Tu mordrais par amour. Je tordrais pour te garder,
    la main pourtant scotchée sur la poignée de la valise.
    Toute cette passion cachée dans nos défis cinglants.

    Combien de fois, dans notre lit,
    ne me suis-je imaginé
    le moment où ce bonheur serait du passé.
    J’en avais assez de retrouver chaque matin cette peur
    comme une évidence laissée en veille.
    La peur, toujours la peur.

    J’accepte de mourir définitivement si la mort,
    à jamais,
    doit me fixer dans un moment comme celui-ci.
    Je ferme les yeux,
    ma dernière image c’est toi.
    La première que je verrai
    en te quittant tout à l’heure,
    ce sera encore toi.

    Alors, je disparaîtrai sans bruit pour ne pas t’effrayer.

    Une main se glisse dans les miennes,
    glacées de crainte de te perdre à nouveau.

    Le sommeil me capture et m’engouffre,
    égaré,
    dans une spirale hypnotique.

     

    Extrait du roman initiatique Orphèe ou L’amour après la mort.  

     

  • Mourir pour tes idées

    Strophes inspirées de l’oeuvre de Brassens  en réponse à un ami auteur qui opposait,
    par maligne provocation, l’égoïsme des retraités au risque de chômage des jeunes
    lors de la crise sanitaire du Covid 19 . Il concluait, non sans ironie,
    lui-même n’étant pas de la dernière averse,
    que la pandémie ne supprimerait que de vieux décrépits.

    Mourir pour tes idées, l’idée est excellente,
    moi j’ai failli mourir de ne t’avoir pas lu,
    car tous ceux qui t’adoubent, multitude accablante,
    pour occire les saigneurs me sont tombés dessus.

    Ils ont su me convaincre et ma muse, fluctuante,
    abjurant ses erreurs se rallie à ta foi,
    avec un soupçon de défiance toutefois,
    mourir pour mes enfants d’accord, mais de mort lente

    d’accord, mais de mort len en en en te.

    D’autant qu’il n’y a pas, péril en la demeure,
    pestent certains augures qui nous tiennent la main,
    car à forcer l’allure, il se pourrait qu’on meure,
    pour des visions non vérifiées le lendemain.

    Opposer l’un à l’autre, est aujourd’hui un leurre
    la question qui se pose au sage est bien à qui
    profitera enfin cette fichue pandémie,
    même si pour les enfants il faudra que je meure

    d’accord, mais de mort lente. en en en te.

    Les Saint-Jean-bouche-d’or de l’église cathodique
    et leurs prédicateurs et leurs nouveaux dévots
    et leurs enfants de choeurs aux propos hygiéniques
    il n’y a pas de doute nous prennent pour des cos. 

    En opposant nos maux, ces archanges cyniques
    de l’abysse de la dette s’abstiennent de parler
    qui fera bonne place aux folles liquidités.
    Périr pour la finance, connaître une mort inique,

    jamais, même de mort len en en en te,
    jamais, même de mort len en en en te.

  • Ma puritaine à moi

    Austère, intransigeante, sévère, compassée,
    mais si tendre parfois;
    dure, rigoureuse, spartiate, rigoriste, guindée
    mais aimante à la fois,
    telle pourrait être celle qui saurait faire de moi
    un homme rien qu’un homme qui la tienne dans ses bras.

    Mais à trop afficher un style atrabilaire
    qui lui brouille le foie,
    à vouloir singer les précieuses de Molière,
    version le woke et moi,
    je préfère lui laisser l’heur de vivre son choix
    et me claquemurer aux choses de la joie.

  • Comme i(e)l parle, ma main …

    Il interdit, il tranche, il dit moi, il dit non, 
    Planté dans le réel,
    Exclamation charnelle,
    Oh ! L’index.

    Il mesure, il est axe et verticalité
    Peut être transgressif
    Alors insulte muette
    Le majeur !

    Il sait vivre aristo et gamin à la fois.
    Jamais il ne commande,
    Parfois même il suggère,
    L’auriculaire .

    S’il est lien, l’annulaire ne sert pas à agir,
     Mais il sert à tenir
    La promesse de sang.

    Le pouvoir c’est le pouce, sans lui, rien ne se fait.
    C’est un roi pragmatique,
    Trapu et opposé.

    Et la main n’est au fond qu’un quintet(te) qui s’accorde
    dans une unique paume
    et se mire à l’envi
    lorsqu’elle fait la claque.




  • Nos jours d’été

    Nos jours d’été passaient trop vite sur la plage
    où courait un vent frais, où se baignait la Manche ;
    l’eau nous mordait la peau, nous hurlions de rires clairs.

    Marc, Thierry, Jean-Pierre, Béatrice et Hélène,
    et moi parmi les autres, liés sans se nommer.
    Le temps allait tout droit, sans nous demander rien.

    Au printemps, Marc tramait des histoires fantastiques,
    faites de courses, d’élans, qui nous emporteraient
    lorsque viendrait l’été et son ciel facétieux.

    Les jours de pluie, serrés au cellier avorton,
    nous projetions nos rêves sur un écran pygmée ;
    les filles, faute de sièges, légères sur nos genoux.

    L’été s’est retiré, repoussant vers les villes
    les rires et les rêves et le temps qui nous aime.
    Mais dans ce cadre vide quelque chose tient encore.

    Certains ont disparu, d’autres sont restés là,
    mais tous rayonnent encore dans un long plan-séquence
    qui nous porte en avant quand l’hiver se rapproche.

  • L’Ahlala !

    Aux premières lueurs
    la bête, dans sa couche, pète.

    Elle s’ébroue,
    s’étire,
    se lève.

    Titube.
    Trouve le trou.

    Libérée,
    elle retrouve une certaine aisance.
    Elle pense.
    Envisage sa journée.

    Et lâche son cri :

    Ahlalaaaaaaaaa !

    Les araignées s’affolent.
    Le poisson rouge se terre.
    Les nuages pressés
    s’exemptent.

    La bête s’asperge.
    L’eau emporte
    les souillures de la nuit.

    Elle se décrasse les dents,
    rase ses poils,
    pisse dans le lavabo.

    S’habille prêt-à-plaire.
    Lunettes.

    Son savoir sous le bras,
    elle se précipite
    et tombe gueule-à-gueule
    avec sa voisine.

    — Belle journée, n’est-ce pas ?
    marivaude le faune.
    — En effet, cher ami.
    Un drink ce soir.
    Je fête ma promotion.

    La bête s’éloigne.

    Plus loin,
    une jeune gothique.

    Debout.

    Trainers lourdes.
    Bitume râclé.

    Elle ne regarde pas la bête.
    Elle est là.

    La bête ralentit.

    Observe.
    Évalue.

    D’un œil expert.
    Propre.
    Sûr.

    Trop vulgaire !

    La gothique ne bouge pas.

    La bête ajuste ses lunettes,
    serre son savoir sous le bras,
    reprend sa route
    en quête d’autres

    Présence

    Elle est là.

    Rien de plus.

    Le jour passe
    sans la toucher.

    Le bruit glisse,
    les regards aussi.

    Elle ne demande rien.
    Elle ne prend rien.

    Elle tient.

    Debout.

    Ce qui tremble
    n’est pas en elle.










  • L’escrocœur

    Un avenir se meurt.
    Trop donné. Trop tôt.

    On vient. Encore.
    Comme on frappe à la porte
    de ce qui tient debout… par devoir.

    Une jeune fille.
    Rien reçu.
    Sauf le temps.
    Et la curiosité.

    — Que puis-je faire pour toi ?
    — Me donner ton cœur.
    Le mien est usé.
    Je continuerai… avec un autre.

    Elle pense.
    À ce qui n’a jamais commencé.
    Refuse. S’éloigne.

    L’ami tombe malade.
    Elle se souvient.
    L’avenir.
    Une chance ?
    Peut-être.

    — Prends mon cœur.
    — Je ne peux rien promettre.

    Elle accepte.
    L’avenir prend… la moitié.

    L’ami, sitôt remis,
    se souvient de ses projets.
    Ses horaires.
    Rien pour elle.
    Rien pour ce qu’il reste.

    Elle reste.
    Fragile. Amoindrie. Debout.
    Vacillante. Lucide.
    Presque ironique.

    — Il me manque quelque chose…
    L’avenir ne répond pas.
    On frappe.
    Encore.
    Déjà.

    Elle continue.
    Avec ce qui reste.
    Avec ce qui manque.
    Cela suffit. Parfois.
    Parfois, non.

  • Paris, son nombril

    Lui qui se prend pour la France.

    Paris vautré sur sa Seine,
    érectant de sa Tour
    un majeur,
    au nez de son passé.

    Paris une avenue,
    trois trottoirs,
    deux cafés,
    l’univers vu de biais.

    Paris qui certifie
    que le monde commence
    aux bouches de son métro.

    Paris, mon vieux Paris.

    Toi qui penses pour les autres,
    qui décides en terrasse,
    distribues la morale
    comme des badges d’accès.

    Paris intello.
    Paris collabo.
    Soumis aux vents de l’Est,
    puis de l’Ouest et d’ailleurs,
    toujours du côté de l’Histoire
    qu’il écrit lui-même.

    Paris Sorbonne.
    Paris Latin.
    Paris jacobin
    où dix experts tiennent la clé
    de tout métier d’esprit,
    pendant que le pays, lui,
    se salit les mains.

    Paris, mon vieux Paris.

    Paris Monopoly.
    La France jouée à huis clos.
    Paris minocratie,
    qui n’a pour vrai triomphe
    que l’Arc qui l’ensoleille.

    Paris !
    Paris outragé !
    Paris brisé !
    Paris martyrisé !
    Mais Paris libéré…

    Libéré par ses mots.
    Par l’idée
    — dangereuse —
    qu’il pourrait,
    enfin,
    laisser son pays
    le regarder encore.

    On t’aime, Paris,
    Oui.
    Malgré toi.

    On t’aime dans ce que tu fus,
    dans tes pavés levés,
    tes colères justes,
    tes insolences nécessaires.

    On t’aime quand tu te souviens
    que Gavroche parlait bas,
    que Notre-Dame sonnait pour tous

    Et quand tu sais prendre conscience
    que commence la France

    où Tu cesses
    de Te complaire.

    Paris, mon vieux Paris,
    je suis fâché de
    toi …
    parce que je te ressemble.

  • Quixotte

    Don

    On l’a vu arriver.
    Mal bâti.
    Bavard.
    Ça mettait mal à l’aise.

    On lui a expliqué.
    Longtemps.
    Il a écouté.
    Puis continué.

    Il parlait comme un tract.
    Des mots trop grands pour lui.

    On a dit :
    il se prend pour quelqu’un.

    Aux moulins il a foncé.
    Poitrine découverte.
    Certains ont parié.

    Il est tombé.

    Ça rassure
    quand les choses se passent
    comme elles doivent.

    Il n’a pas vraiment perdu.

    On l’a fait chevalier
    pour passer le temps.

    À l’auberge on l’a reconnu.
    Celui qui paye.
    Celui qui se lève pour une femme.

    Dulcinée ?
    Un prétexte.
    Pour ne pas dire qu’il croyait encore
    aux choses sans rendement.

    On a dit : fou.

    Quand il parlait de justice
    on regardait ailleurs.

    Puis loin.

    Et quand il est tombé pour de bon
    personne n’a été surpris.

    On est passé
    à autre chose.

    Sancho

    Il était là.

    Court et bien bâti.
    Silencieux.
    Ça rassurait.

    Il parlait peu.
    Des mots juste à sa hauteur.

    Quand l’autre fonçait il regardait le terrain.
    Les trous.
    Le vent.

    Aux moulins il a ramassé.
    Les sacs.
    Les dents.
    Les excuses.

    À l’auberge il a compté.
    Les verres.
    Les gestes.
    Les regards.

    Dulcinée ?
    Il savait ce que ça coûte
    de croire à ce qui ne rapporte rien.

    On ne l’a jamais dit fou.
    On ne l’a jamais dit sage.

    Quand Don parlait de justice
    Il faisait pour que ça tienne
    jusqu’au lendemain.

    Quand Don est tombé pour de bon
    Il était là.
    Pas pour pleurer.

    Pour rester.

    On

    Regardait de loin.
    À peu près.

    Commentait bas.
    Entre soi.

    Sancho, on l’aimait bien.
    L’Autre fatiguait.

    On peut aimer l’épopée.
    À condition qu’elle reste une idée.

    Quand il est tombé pour de bon
    on a hoché la tête puis

    On a vu
    que quelque chose tenait.
    Une manière de se relever.

    On n’a pas relié.
    On a repris sa vie toute droite.
    En oubliant qu’il tenait debout
    sur ce qui ne tombait pas tout à fait.

    Rien d’héroïque.
    Juste quelqu’un qui reste.

  • J’ai aimé, j’aime et j’aimerai

    J’ai aimé.
    Sans trop savoir pourquoi.

    Des visages,
    des voix,
    des mains et des baisers

    ont comblé mes attentes, m’ont apporté la joie.
    Je rends grâce au passé de tout ce qu’il m’octroie.

    J’aime.
    Ce que je connais.

    Les gestes
    minuscules
    et le peu que je sais.

    Avec entêtement, j’observe ce qui se fait,
    accepte, sans promesse, le temps qui m’est donné.

    J’aimerai.
    Des matins sans visage.

    Défaire
    mes certitudes,
    panser mes jours déçus.

    M’offrir à l’inconnu, lui ouvrir les bras.
    Je ne veux pas savoir ce qu’il fera de moi.

    J’ai aimé.
    J’aime.
    Et j’aimerai

    même mal,
    même sans mesure,
    comme on marche sans plan
    vers ce que l’on ignore,

    non pour retenir
    mais pour ouvrir,

    non pour regretter
    mais pour accueillir.

  • L’utopie

    L’utopie

    On la confond volontiers
    avec un zinzin
    pour gens fatigués.

    Elle n’est pourtant pas
    l’illusion naïve
    qu’on caricature.
    Plutôt une trajectoire
    qui dérange.

    Désir d’ouvrir
    d’autres possibles
    quand la raison
    a fait son temps
    dans les cimetières bien tenus.

    Mise en danger de soi.
    Abandon du confort.
    Marche sans garantie.

    À peine une voix.
    Parfois elle fait tenir
    contre la peur, la lassitude.
    Parfois elle précipite
    la chute.

    Refuser
    de vivre à crédit
    sur l’âme des autres.
    Ne pas signer
    la reddition tranquille.

    Tenir debout.
    Rien d’héroïque.
    Ne pas s’asseoir
    quand tout y pousse.

    Mon utopie 

    Un pas de côté.
    Parfois un pari.

    Elle ne promet rien.
    Quand d’autres avancent,
    elle me freine.
    Quand d’autres s’arrêtent,
    elle me pousse.

    Mal ajusté.
    Mais sensible
    à ce qui casse.

    Une erreur
    qui refuse de disparaître.
    Un maintien dans la gêne.
    Au bord du consentement.

    Pas pour sauver le monde.
    Ni ma vie.

    Pour sauver
    ce battement inutile
    qui me retient
    de disparaître proprement.

    Sans toi,
    que serais-je resté ?

  • Vendredi 13 ou la très scandaleuse 
et parfaitement approximative 
saga de Mårkvar, 
le Mal-Aimanté

    Le ciel avait trop bu.
    La mer mâchonnait ses vagues.
    Les dieux jouaient à la pétanque
    avec les constellations.

    Mårkvar, chef viking taillé pour le hasard,
    debout sur son drakkar,
    déployait ses rêves comme un parasol troué :
    — Angleterre ! Pillage ! Gloire ! Trompettes !
    — Et peut-être même un fish and chips, si on a le temps !

    Mais Loki glissa du savon dans la boussole,
    Thor survolta ses éclairs,
    Odin éternua dans les nuages.

    Le vent tourna casaque,
    la mer fit la roue,
    et le drakkar,
    pris d’une crise de nerfs,
    vira plein ouest, plein sud,
    plein n’importe où, sublime.

    Adieu falaises anglaises,
    Bonjour Cotentin.

    Zigs puis vags
    pour finalement et élégamment
    s’empaler sur un gravier cosmique :
    Blanche-Roche, caillou suprême,
    pierre philosophale pour bateaux suicidaires.

    CRRRAAACK.

    Le navire éclata comme une noix trop sèche.
    Les vikings jaillirent, roulèrent, glissèrent,
    et atterrirent en tas de barbes et de genoux
    sur une plage que personne n’avait commandée.

    Mårkvar émergea, barbouillé de varech,
    convaincu d’avoir nagé vers un mythe grec.
    — C’est où, ça  !  cria-t-il furieux,
    en retirant des algues de ses cheveux poisseux.
    Mais les dieux riaient fort
    dans leurs manteaux de brume :
    « Voici ton Ithaque, héros ! »

    Alors apparut Kåthrïn…
    longue, lente, flottante,
    marcheuse professionnelle de silences,
    arpenteuse certifiée des bords de mer,
    Pénélope aux yeux atlantiques.

    Elle regarda Mårkvar.
    Longtemps.
    Assez pour que trois mouettes vieillissent.
    Puis elle dit :
    — Tu n’es pas Ulysse.
    — Ah bon.
    — Héros, sois bienvenu, repose ton naufrage,
    Pose ton destin ici, sur ce bout de rivage.
    Les dieux t’ont guidé non vers la gloire guerrière,
    Mais vers la paix, la soupe et le feu de pierres.

    Mårkvar tenta de protester,
    un goémon lui entra dans la bouche,
    le destin lui fit un croche-patte,
    et la géographie lui vola son slip.

    Alors il resta.

    Il bâtit le Manoir de Fermanvile,
    une hutte édifiée de galets,
    rivetée de clous philosophiques,
    sanglée de cordages sentimentaux,
    au toit de bois flotté,
    provisoire mais définitif.

    Il apprit à parler au brouillard,
    à négocier avec la crachin,
    engueuler les nuages,
    et à perdre dignement, aux osselets,
    contre les crabes.

    Ses vikings oublièrent les dieux,
    les runes et les trésors,
    prirent casquette, accent,
    bottes en caoutchouc.
    Devinrent des Aujårds,
    tribu semi-manchotte, semi-calvadose,
    experte en psycholochie de comptoir.

    Ils élevèrent des mouettes perplexes,
    cultivèrent la pomme de terre introspective,
    et inventèrent le concept révolutionnaire
    de sieste crapuleuse à rechute.

    Les dieux, au-dessus, hurlaient de rire.
    Thor tomba de son nuage.
    Odin avala un corbeau.
    Loki signa l’histoire en lettres d’écume.

    Depuis, chaque vendredi treize,
    quand la mer glousse,
    que le vent titube
    et que Blanche-Roche se lave le guano,
    on jure voir Mårkvar marcher avec Kåthrïn
    sur le terrible Chemin des Douåniërs Déchaînës
    – où même les pensées présentent leur passeport –
    remorquant derrière eux une traîne de légende ratée
    et un voile de bonheur parfaitement imprévu.

  • La fable du ruissellement

    Descendant direct d’une bergère
    et d’une cruche optimiste,

    Empereur du pondoir,
    Napoléon des nids empilés,

    Perrot parlait aux poules
    comme on parle aux nuages :

    — Poules, vous vivrez.
    — Poules, vous compterez.
    — Poules, vous pondrez.

    Les poules hochèrent la tête.
    Certaines perdirent une plume.
    D’autres l’espoir.

    Perrot bâtit son palais vertical :
    le Poulailler-Monde.

    En haut :
    les pondeuses olympiques,
    elles chiaient sur le reste.

    Il appellait ça le ruissellement.

    Au milieu :
    les indécises,
    qui espéraient monter
    en se prenant ce qui tombe.

    En bas :
    les vieilles,
    les lentes,
    les fatiguées,
    les malades,
    celles qui pondaient du souvenir.

    La méritocratie, à coups de fientes.

    Chaque lune eut lieu
    le grand classement.
    Les œufs montèrent,
    les poules descendirent.

    Plus tu pondais, plus tu mangeais.
    Plus tu mangeais, plus tu pondais.
    Moins tu pondais, moins tu respirais.
    Et quand tu ne pondais plus,
    tu devenais concept.

    Perrot voulut grandir.
    Voulut grossir.
    Prospérer.
    Du futur avec intérêts composés.

    La Banque exigea un prévisionnel.
    Perrot demanda aux poules
    de prévoir leur avenir.

    Elles reçurent des calculateurs.
    Les plus studieuses apprirent à diviser
    leur fatigue par l’infini.

    À l’École des Poules.
    On enseigna :
    le tableur avancé,
    la dette affective,
    la géométrie du renoncement.

    Les mères s’endettèrent pour leurs poussins.
    Les poussins s’endettèrent pour leur futur.
    Et le futur rit dans sa barbe.

    Les œufs furent hypothéqués
    avant même d’exister.
    Certains naissaient déjà coupables.

    Il appelait ça croissance.

    Les calculs proliférèrent.
    Les chiffres s’accouplèrent.
    Les bilans firent des portées entières.

    Mais les nids se vidèrent.
    Les regards tombèrent.
    Les plumes devinrent philosophiques.

    Perrot,
    tu comptais.
    Tu recomptais.
    Tu recomptais le recompte.
    Tu finis par compter les poules
    comme des virgules.

    Et dans ton empire vertical,
    on entendait parfois une poule murmurer :

    — Le ciel était plus vaste
    avant d’être rentable.

     

  • Moi, ce héros

    Sms.
    Mercredi. 21 juin. 19h54.

    Peux-tu me rappeler d’urgence.
    Uniquement par sms.
    J’attends.

    Trois phrases.
    Trois coups brefs.
    La porte de mon ancien rôle
    qui tremble encore sur ses gonds.

    Jeudi. 13h12.
    Je réponds.

    Reçois seulement ton sms.
    Que puis-je faire pour toi ?

    Une minute.
    Deux.

    Le temps se ratatine.
    Je redeviens ce que j’étais :
    celui qui sert,
    celui qui paie,
    celui qu’on appelle
    quand tout vacille.

    Je compte mes restes.
    Un peu d’argent.
    Beaucoup de réflexes.
    Zéro illusion.

    Quatre minutes.

    Je n’attends plus.
    J’appelle.

    — Mon ordinateur a été piraté.

    Ah.

    La fin du monde
    en version portable.

    Je dépanne.
    Je rassure.
    Je répare l’angoisse
    avec des mots de passe.

    Elle respire.
    Je disparais.

    Silence.

    Je raccroche.

    Ce n’est pas moi
    qu’elle a joint,
    c’est ce que je sais faire.

    Je reste là,
    avec cette vieille tentation
    d’être nécessaire,
    comme on garde au fond de soi
    une addiction honteuse.

    Je ne suis plus son héros.
    Je suis son mode d’emploi.

    Et pourtant
    une part minuscule,
    ridicule,
    continue d’espérer
    qu’un jour,
    ce sera moi
    qu’elle piratera.

  • Nul ne craint plus la mort …

    Nul ne craint plus la mort
    que l’immortel
    s’il doute de son privilège.

  • Le Pont des Morts

    Dix-sept arches.
    Pour désapprendre le sol.

    Sous mes pas,
    j’entends couler l’Achéron.

    Je n’ai pas d’argent
    pour payer le passeur.

    J’ai troqué avant.
    Du plus beau de mes vêtements.
    De ce qui me rendait
    visible à la lumière.

    Ici,
    mon dernier habit
    est devenu pile,
    devenu pierre.
    Sa peau finance le seuil.

    Sous mes pas
    flottent des corps.

    Ils auront tenté la nage.
    Cherché une voix.
    Un visage intact.
    La forme première
    de leur nom.

    Le fleuve les a pris.
    Sans répondre.

    Traverser,
    c’est consentir
    à n’emporter
    que ce qui tremble encore.

    Au milieu du pont,
    je ressens ce que les morts espèrent :
    un poids qui lâche,
    une brûlure
    qui consent à s’éteindre.

    J’entends que
    quelqu’un se noie,
    de n’avoir pas su
    se déshabiller.

  • Deux pas derrière

    Carnaval

    Venise
    suspend la rigueur.
    Accorde
    quelques heures
    au vertige.

    Désordre surveillé.
    Ivresse contenue.

    Depuis mille ans
    marché tacite :
    du jeu
    contre la colère,
    du théâtre
    contre la faim.

    Droit bref
    à l’écart.

    Masque :

    On brouille les sexes.
    On efface les noms.

    On interdit.
    On restaure.
    On rejoue.

    La bienséance
    rend les armes.

    Tout est prêt
    pour la fête.
    Rien
    pour l’innocence.

    Notre carnaval

    Elle, ma Sérénissime,
    si prolixe de mots et de gestes,
    se mure
    derrière sa beauté.

    Moi, si extraverti,
    je glisse dans son ombre,
    deux pas derrière.

    Silence.
    Aimant à regards.

    Elle tient
    dans un cercle
    de flashs.

    Elle goûte
    la brûlure douce
    d’être désirée.

    Chaque pose
    ajoute
    et retranche.

    Je goûte
    la peur claire
    de la perdre
    au centre même
    de mes yeux.

    Nous sortons
    du rang.
    Entrons
    dans l’histoire factice.

    Nous regardons
    de nos masques immobiles.
    Nous tremblons.

    Nous sommes
    plus vivants
    qu’à l’ordinaire.
    Plus vulnérables aussi.

    Le jour
    se dissout
    dans l’eau.

    Chute

    Le soir
    nous rend nos noms.

    Les masques
    refroidissent
    dans la main.

    Il reste
    cette joie coupante.
    Ce trouble heureux.

    Et l’évidence :

    certains bonheurs
    ne tiennent
    qu’à condition
    de menacer
    ce qu’ils touchent.

  • Le bal des ego

    Goutte de trop dans ta coupe d’utopie,
    tu parles fort, tu crois saisir l’ensemble —
    le monde esquisse un sourire discret :
    hubris,

    Tu griffes le ciel, tu te prends pour dieu,
    ta plume effleure le vide,
    des bulles de sens s’échappent de
    ton nez

    Ton trône de vers tangue sous ton poids,
    ta gloire se froisse dans le rire des autres,
    le réel lève la main :
    rouge

    Alors tu ris, un peu trop tard,
    buvant la lie de tes propres promesses —
    sous le masque tremble :
    l’Auteur.

  • Autobiographie approximative 
d’une poule de clocher

    Le ciel avait mal dormi.
    Les nuages bâillaient.
    Le zinc des gouttières faisait grève.

    Sur un toit de Touraine,
    le vent, ce stagiaire zélé de l’Histoire,
    révisait ses éléments de langage.

    C’est sous ce toit
    qu’un Gepetto forgeron,
    m’accoucha
    d’un cuivre obstiné.

    Il me fit coq.
    Pas par mérite.
    Par filiation.

    M’offrit une crête
    comme on donne une couronne,
    et un jabot pour affronter le vent.

    Je tenais droit.
    Je croyais que cela suffisait.

    Avant de m’ériger
    sur un clocher encore vierge,
    il m’installa sur sa bibliothèque,
    griffes dans Dickens,
    bec dans Montaigne,
    chargé de veiller
    sur nos fatigues d’humains.

    Vingt ans j’y ai tenu.
    Contre l’usure,
    la lassitude,
    les petites lâchetés
    qui s’accumulent dans les tiroirs.

    Puis un vent d’ouest força la fenêtre.

    Vent savant,
    saturé de morale neuve,
    convaincu d’être l’Histoire
    avant même d’avoir soufflé.

    Il me montra du doigt.
    Il cria :

    — Coq !
    — Mâle !
    — Dominant !
    — À corriger !

    Je clignai de l’œil.
    Cherchai dans mes plumes
    la notice du monde.
    N’y trouvai que ma naissance.

    Le vent insista :
    slogans, tribunes,
    procès d’intention,
    rafales de pédagogie
    et cette manière très polie
    de vous expliquer
    que vous êtes une erreur.

    Alors j’ai cédé.
    Non par peur.
    Par incompréhension.

    J’ai rentré la crête.
    Replié ma superbe.
    Dilué mon passé
    dans ma part de féminité.

    Le cuivre fondit,
    le coq se défit,
    je me sentis pousser
    une patience neuve,
    une douceur de veille,
    une tendresse armée.

    Je devins poule.

    Poule de clocher.
    Géline d’altitude.
    Gardienne à plumes
    de nos fatigues modernes.

    Lorsqu’on m’a hissée enfin
    on m’a baptisée Nicol.

    Les tuiles ont gloussé.
    Les cheminées changé de voix.
    Les girouettes perdu le nord
    pour mieux me regarder.

    D’en haut,
    je scrute dorénavant les migrations du sens,
    les transhumances morales,
    les marées de certitudes fraîches.

    J’annonce la météo :
    tolérance orageuse,
    neutralité variable,
    bienveillance obligatoire
    avec éclaircies de pardon.

    Sous mes griffes patientes,
    se déposent leurs lendemains
    comme des œufs fébriles
    dans un nid de confiance inquiète.

    Quand le vent tourne,
    je girouette.

    Mais jamais tout à fait.

    Parfois,
    quand le soir plie ses banderoles
    que les slogans s’endorment,
    dans mon œil passe
    l’éclat ancien
    d’un coq qui n’a pas tout à fait renoncé.

    Alors je vire et tourne
    sans me préoccuper du vent.

    Et parfois le vent hésite.

    Ce n’est pas une révolte.

    Juste un signe
    pour ceux qui ne dorment pas.

     

  • À table !

    Avant, toute froissée d’une toile cirée,
    j’offrais à mes convives du vin dans des verres sales,
    un rouge tord-boyau qui leur lavait la dalle,
    leur ruinait l’esprit et leur foie sinistrait,
    comme le firent les Vandales d’un empire en déclin.

    Onaro, le vin des costauds.

    Aujourd’hui toute lisse, ma surface ikéé,
    dans de propres gobelets j’abreuve de cola,
    un nectar pour les foules qui leur sucre le poids,
    leur trace à l’horizon l’avenir subwé,
    mac, bur, ta ou fc : extase de crétins.

    Coke Side of Life.

    Heureusement l’I-Hu, dans sa haute clarté,
    a jugé qu’il fallait mettre faim à cela
    en créant un service, payant il va de soi,
    préservant l’à-venir de notre postérité.
    Et sur mon dos enfin le bon sens frappe du poing :

    À table !

    Comme J’aime s’occupe de tout pour vous.

     

     

     

  • Seul aujourd’hui existe

    Narguer le temps 
    qui vole, ment et nous pétrit.

    Rire des jours qui passent,
    ignorer ce qu’ils enseignent.

    Qui croit aux leçons 
    se trompe ;
    un aveugle suit un aveugle,
    et tous deux tombent dans l’oubli.

    Hier triche,
    demain trompe,
    encore fraude,
    et le monde s’épuise.

    Seul aujourd’hui existe.

  • Gloire à Mårkvar aux soixante-quinze vetr.

    Les dieux, là-haut perchés, ont repris la pétanque.
    Thor vise la Grande Ourse.
    — Alors, ce vieux Viking ? demande Loki narquois.
    — L’a troqué l’hydromel contre le jus de pomme,
    répond Odin moqueur en vidant son triskèle.

    Car Mårkvar, le gaillard, pille désormais les caves,
    fait des petits bâtards à ses alexandrins,
    du haut de son manoir, pipe au bec, barbe au vent,
    défie les Koskvíkingars, ses ennemis jurés,
    marchands de métaphores et brocanteurs d’emphases.

    Vieillir n’est un naufrage que pour qui nage droit.
    Toi, tu zigzagues encore comme le fit ton drakkar.
    Mårkvar, philosophe du cidre et du hasard,
    souffle tes soixante-quinze vetr et change encore de cap
    vers ta prochaine rime, ta prochaine ripaille.

    Kåthrïn te gratouille la barbe graveleuse.
    Les dieux, toujours perchés, poursuivent leur pétanque.
    Thor manque la comète. Loki rit dans le vent.
    Odin regarde au sud, vers les brumes Cotentines :
    — Final’ment ce Viking aura bien navigué.

    Et la mer applaudit d’un grand rire salé.

  • Mårkvar et la guerre des mouettes

    Odin contemplait, songeur,
    le fond de son triskèle.
    Vide.
    – Je m’ennuie ! Pleurnicha-t-il

    Loki, pour lui plaire, pissa dans les nuages.

    Mårkvar, du haut de sa tour,
    observait une nuée de mouettes
    jouant aux chevaux de bois
    au-dessus de Blanche-Roche.

    Sous la pluie de Loki,
    les mouettes devinrent folles.
    Elles fondirent sur le manoir.
    Chapardèrent un tonneau et,
    au passage,
    trois vers à peine séchés.

    – Halte ! Hurla Mårkvar, poing levé, pipe en bouche,
    Jurez-moi obéissance ou je vous plume l’éternité  !

    Les mouettes en rirent.
    – Qui oserait toucher même à notre duvet ?

    Les Aujårds. alertés, casquette de travers,
    et leurs nombreux marmots,
    lancèrent des filets.

    Loki, braguette ouverte,
    enregistrait les paris
    des dieux du Valhalla.

    Mårkvar inspira profondément
    et lança,
    tous alexandrins dehors,
    l’arme la plus redoutée des Vikings:
    – Reculez, reculez, harpies noires et bizarres !

    Sous le choc des mots,
    le vent emporta les filets.
    Blanche-Roche tressaillit.
    Thor perdit son marteau.

    PLOUF !

    Mais rien n’arrêta le combat.
    Les mouettes bombardèrent.
    Pluie stratégique de fientes héroïques.

    Un tonneau explosa.
    Un quatrain entier,
    écrit à l’aube par le gaillard
    dans un accès de génie et de cidre,
    fut détruit.

    Tandis que les Dieux s’amusaient :
    – Dix contre un pour les mouettes ! Dit Odin
    – Je parie deux nuages qu’elles prennent le cellier
    avant la marée basse, reprit Loki.
    – Qui a vu mon marteau ? Demanda Thor.

    Mårkvar commandait :
    — Aujårds ! Lancez des galets ! Protégez les barriques !
    Escouade des casquettes, qu’aucune plume ennemie
    ne franchisse nos portes !

    Les mouettes contre-attaquaient :
    – Escadrille trois ! Pillez les barriques !
    – Escadrille quatre ! Capturez les sonnets !
    – Enfin… attrapez quelque chose !

    Le vent prenait pari.
    La mer se creusait de rire.
    Le sable dansait sur la plage.

    Quelques mouettes,
    revenues sur Blanche-Roche,
    prirent le temps de réfléchir…
    puis rechargèrent leur artillerie.

    Les galets du manoir frémirent.
    Mårkvar le gaillard allait-il perdre la face ?

    Alors parut Kåthrïn,
    longue, lente, flottante,
    qui retroussa ses jupes,
    d’un geste délicat.

    Les mouettes éblouies applaudirent des ailes,
    firent la claque du bec,
    acceptèrent une trêve,
    et devant Kåthrïn,
    la plus vieille s’inclina.

    Les mouettes se lissèrent les plumes.
    Mårkvar passa en version vers libres.

    Ainsi revint la paix, autour d’une cruche ébréchée,
    dans le bistrot crasseux de la mère Bœuckly.
    Mårkvar brandit sa moque :
    – La gloire est fragile, mais le cidre est puissant  ! 

    Depuis ce jour, les vieux Cotentinois,
    nomment cet événement
    La guerre des mouettes de Blanche-Roche.
    Les historiens prétendent que Mårkvar la gagna.
    Les mouettes, de leur côté, soutiennent le contraire.
    Mais par respect pour  Kåthrïn,
    elles reprirent, sans se retourner,
    le chemin de la Roche.

    Odin se tordit de rire,
    lui qui avait parié contre.
    La seule bataille qu’il ait jamais perdue :
    celle contre des oiseaux.

    Depuis ce jour, les vieux pêcheurs disent :
    – Méfie-toi des mouettes quand Odin pleurniche.

  • Lupins du Cotentin

    Nous, qui sommes lupins
    et parlons entre nous
    notre propre langage
    inconnu des horsains

    qui passent prés de nous
    et ne l’entendent pas,
    sautons à quatre rimes
    pour les mieux dévorer

    des joies de notre vie,
    vraie ou imaginaire.
    Ne nous pointez du doigt :
    le doigt rompt le passage,

    nous disparaîtrions
    de votre imaginaire.
    Mais si vous nous parlez,
    alors nos vers s’écartent

    et vous pourrez alors
    avec nous retrouver
    un verbe de lisière,
    que nul horsain ne porte.

  • Mårkvar et la Réconciliation Impraticable

    — Assez !

    Le bistrot de la mère Bœuckly.
    Règlement de comptes.

    Dans la tête de Mårkvar,
    le brouillard avait mis ses lunettes.

    Il devait prendre une décision.
    Une décision droite.
    Celle d’un chef.

    — Nous devons nous entendre !

    Dans les moques,
    le cidre hésita entre rire et désapprobation.
    Les consommateurs présents applaudirent.

    Debout sur une table,
    Mårkvar pointa du doigt :

    — les Aujårds,
    vikings désossés par l’habitude,
    qui ne se souvenaient plus d’avoir conquis
    autre chose que des fins de journée ;
    — les mouettes,
    chassées du poisson frais,
    condamnées au commerce du guano,
    et qui en avaient gardé une rancune solide.

    Loki,
    qui ne manquait aucune occasion de s’amuser de lui,
    se posa sur son épaule.

    Pas en dieu — en conseil.

    — Vous entendre ? murmura-t-il.
    Quelle ambition intéressante.
    Et si tu organisais… des jeux ?
    — Des jeux ?
    — Oui.
    Pour êtres approximatifs.
    Chacun avec ses manques.
    Ils joueraient ensemble.

    Mårkvar hocha la tête.
    Il aimait les phrases qui finissent bien.

    Un décret tomba du plafond.

    Pas un vrai décret —
    un papier mouillé,
    signé de travers par Odin
    avec une plume de corbeau enrhumé :
    Par la présente, nous décrétons :
    Ouverture des Jeux de Fermanvile.
    Édition zéro.
    Catégorie : approximative.

    Les jeux auraient lieu sur la plage de Tocquebœuf,
    entre terre et Blanche-Roche.

    On fit des équipes :
    Les Aujårds, massifs et têtus ;
    Les mouettes, blanches et nerveuses ;

    Mårkvar refusa de choisir son camp.
    Ce qui fut mal compris.

    On nomma un crabe pour arbitrer.

    Commencèrent les épreuves :
    — le lancer de regrets,
    — la nage sur le sable,
    — le saut arrière dans l’avenir,

    Puis vint l’épreuve reine :
    — le cent mètres existentiel.

    On traça une ligne dans le sable.
    Puis une autre, à côté, pour être sûr.

    Chacun se plaça.
    Trembla.
    Chercha ses pieds.

    Le crabe leva sa pince.
    Regarda le ciel, comme pour vérifier une autorisation.
    Puis donna le départ.

    Un Aujård fit mine d’y croire mais s’arrêta net,
    comme retenu par une dette ancienne.

    Une mouette prit l’air, resta à hauteur d’idée,
    battant des ailes sans avancer,
    comme si le vent refusait d’être utile.

    Alors Mårkvar s’élança.

    Pas droit.
    Pas vite.
    Avec ce qu’il lui restait d’épopée.

    Le sol, sous lui, accepta d’abord.
    Puis réfléchit.

    Le fit glisser sur une certitude,
    trébucher sur un reste de gloire,
    dans un bruit qui resta en suspens,
    comme en attente d’accord.

    Mårkvar se releva.
    Le silence tint.

    Une mouette piqua —mais trop tôt,
    ou trop tard, ou ailleurs.
    Une autre s’assit dans le sable comme si c’était prévu.
    On l’applaudit, par politesse.
    Un Aujård répondit —mais à côté.

    Les gestes cessèrent d’obéir à ceux qui les faisaient.

    Une main continua seule.
    Un cri revint sans bouche.

    Cette fois, vint le bruit.

    Pas celui du jeu.
    Celui, sec, des gestes qui ne savent plus s’arrêter.
    Très vite, le terrain se remit à faire
    ce qu’il faisait le mieux :
    séparer.

    Le sable engloutit Mårkvar jusqu’aux genoux,
    hésita,
    puis le recracha,
    comme un aliment douteux.

    Kåthrïn le rejoignit.

    — Stop ! cria-t-il.
    Personne ne s’arrêta.
    — Tu vois., dit-elle
    Il regarda ses mains,
    pleines de sable et d’effort.
    — Oui, dit-il.
    Je cours encore.
    Mais plus personne ne part avec moi.
    — Tu n’es toujours pas Ulysse.
    — Non.

    Là-haut, Odin prit des notes.
    Thor applaudit à contretemps.

    Loki, penché sur la scène,
    souffla très doucement —
    heureux d’avoir, une fois de plus,
    amélioré les choses
    jusqu’à leur ruine.

    Les Aujårds rentrèrent chez eux
    avec leurs colères consolidées.
    Les mouettes reprirent le ciel
    chargées d’un mépris neuf.

    Mårkvar resta là,
    au milieu du terrain,
    tenant dans sa main
    un morceau de règle inutile.

    Depuis, Fermanvile s’en méfie.

    À Blanche-Roche, même les jeux savent
    de quel côté tombe la rancune.

  • Le jour où Mårkvar a tenté de discipliner la brume

    Du haut de sa tour,
    Mårkvar fouillait l’horizon.
    Il cherchait Blanche-Roche.

    La mer était là.
    Mais pas à sa place.
    La Roche non.

    — Je n’ai rien fait, dit la Manche.

    Mal rangées.

    Quatre défaites de mouettes
    depuis le naufrage.

    Trente tonneaux de cidre.
    Plus une goutte d’hydromel.

    Les Aujårds dérivaient.
    Lentement.
    Mais sûrement.

    Deux cents étreintes avec Kåthrïn.
    Peut-être deux cent une.
    Elle ne comptait pas.

    Cela valait bien un naufrage.
    Et une fête.
    Avec tables.
    Et gens dessus.

    Mais sans la Roche,
    rien ne commençait correctement.

    Les mouettes rirent.
    Comme des professionnelles.
    Puis s’arrêtèrent sans prévenir.

    Mårkvar plissa les yeux.

    La plage hésitait.
    Quelque chose prenait trop de place
    sans demander.

    Une ouate.

    On eut l’impression qu’au-dessus ça regardait.

    Les tables furent dressées.

    On posa :
    du pain,
    du beurre,
    des certitudes locales.

    Un Aujård planta un drapeau
    dans une tarte.

    — Pour marquer le territoire.

    Personne ne contesta.

    Mårkvar descendit de sa tour.
    Avec autorité.
    Il avait mis son casque.
    Pour mieux réfléchir.

    — Aujourd’hui, cria-t-il,
    nous célébrons le naufrage !

    Acclamations.

    — Sans lui, ajouta-t-il,
    nous serions ailleurs !

    Silence.
    Personne ne savait où.

    Kåthrïn passa entre les tables.
    Elle déplaça un verre.
    Puis un autre.

    Le monde suivit.
    Discrètement.

    On servit le cidre.
    Il hésita un instant.
    Puis se laissa faire.

    Les mouettes revinrent.
    En biais.
    Elles criaient.
    Mais on ne savait pas d’où.

    La brume attendait.
    Un peu plus près qu’avant.

    Mårkvar leva sa lance.

    — Formation !

    Les Aujårds se mirent en ligne.
    Une ligne acceptable.
    Pour l’époque.

    La brume ne chargeait pas.
    Elle insistait.

    — Je te vois ! Marmonna Mårkvar.

    Elle ne répondit pas.
    Mais elle resta.

    C’était provocant.

    — Elle avance ! cria quelqu’un.

    C’était faux.
    Mais crédible.

    Alors Mårkvar décida :

    — Nous tiendrons la plage !

    Quelle plage.
    Bonne question.

    Un Aujård répondit présent
    à une voix qui n’avait pas encore parlé.

    Un autre serra une main.
    Qui n’était pas là.

    Kåthrïn s’arrêta.
    Elle regarda la brume.
    Longtemps.
    Assez pour que deux chaises
    changent d’avis.

    — Ce n’est pas un ennemi, dit-elle.

    Personne ne l’entendit.
    Sauf la brume.

    Qui s’approcha encore.

    Au-dessus,
    quelque chose tirait sur les distances.
    Un ordre partit.
    Avec un accent différent.

    — Tyr !

    Quelqu’un répondit.
    Mais pas au bon endroit.

    Les casquettes des Aujårds
    perdirent un peu d’accent.
    Pas tout.
    Juste ce qu’il fallait pour s’inquiéter.

    — Valhalla !

    Les casquettes glissèrent.
    Pas des têtes.
    Juste du sens.

    — Tenez la ligne ! Répliqua Mårkvar.

    Personne ne sut laquelle.
    On la tint.
    Par morceaux.

    La brume entra.
    Comme chez elle.
    Sans invitation.
    Mais sans faute de goût.

    Elle prit une place.
    Puis plusieurs.

    Le cidre devint pensif.

    Les voix arrivèrent en retard.
    Ou trop tôt.
    Selon les oreilles.

    Mårkvar attaqua.

    Avec courage
    et précision approximative
    il frappa l’air.

    L’air ne céda pas.

    Kåthrïn fit un geste.
    Presque rien.
    Elle s’assit et mangea.

    D’autres aussi s’assirent.
    Les tables furent pleines.
    Puis moins.
    Puis autrement.

    La brume s’arrêta de faire semblant.
    Elle devint ce qu’elle était déjà.

    Quelqu’un rit.
    Au bon moment.

    Ce fut inquiétant.

    Mårkvar suspendit son geste.

    — Elle recule, dit-il.

    La brume ne bougea pas.
    Mais la phrase fonctionna.

    Alors on but.

    À la Roche absente.
    Au naufrage réussi.
    À l’ennemi mal choisi.

    Au-dessus,
    ça riait moins.

    Depuis,
    chaque anniversaire du naufrage,
    quand la mer hésite,
    que le cidre prend des décisions discutables
    et que les mouettes argumentent de travers,

    on dresse les tables
    face à une plage approximative,
    on jure voir Mårkvar casqué d’assurance,
    ordonner à la brume de se tenir droite,

    et Kåthrïn, légèrement en retrait,
    remettre le monde à peu près d’équerre,

    tandis que la brume,
    par pure courtoisie,
    accepte de ne pas comprendre.

    Alors Mårkvar posa son casque
    et accomplit un grand ouvrage
    dans son verre de cidre.

  • Mårkvar et le Chemin des Douåniërs Déchaînës

    Alors que la mer gloussait,
    que le vent prenait les girouettes
    et que la Roche se laissait lécher le Blanc
    par une vague qui insistait,

    Mårkvar et Kåthrïn avançaient
    sur le Chemin qui suivait la côte,
    s’en écartait,
    revenait comme s’il avait oublié quelque chose.

    On entendait la mer sans la voir.

    Mårkvar mâchonnait ses anciennes victoires.
    Kåthrïn songeait qu’une hutte de galets,
    même bien tenue, ne fait pas une maison.

    Un douanier volant se posa.
    Un registre à la main.

    Son nez eut un mouvement.
    Sa main se dressa.

    Mårkvar s’arrêta.
    Pas brusquement.
    Il regarda l’homme.
    Puis le registre.

    Le vent glissa entre eux.
    Et s’enfuit.
    Les girouettes en profitèrent
    pour se secouer leurs ailes engourdies.

    –– Vous passez.
    –– Je marche.

    L’homme ouvrit le registre.
    Il chercha.
    Puis s’arrêta.

    –– Ici.

    Il posa le doigt.

    –– Manque.

    Le sable céda légèrement
    sous le pied de Mårkvar.

    Mårkvar chercha.
    Pas une idée.
    Quelque chose de plus court.

    –– J’étais …

    Il s’arrêta.
    Le vent jouait avec les mouettes.
    Kåthrïn se baissa pour ramasser
    une étoile de mer séchèe par le soleil.

    — Vous avez laissé passer un moment.
    — Lequel ?
    — Celui où il fallait y penser.
    — J’y pensais.
    — Non.
    — J’y pensais avant que cela ne soit,
    avant même que cela ne vienne à moi—
    — Ce n’est pas enregistré.
    — J’y pense maintenant.
    — C’est après.

    Un silence.
    Qui ne tomba pas au bon endroit.

    — Il doit bien y avoir un recours.
    — Il y en avait un.

    Un autre silence passa sans s’arrêter.

    Les pas de Mårkvar tombèrent légèrement
    à côté de ses chaussures.
    Le chemin fit un effort pour rester droit.

    — Nous y avons pensé, dit Kåthrïn.

    Le douanier hésita.
    Très peu.

    Kåthrïn lui tendit l’étoile de mer.

    Le douanier regarda l’objet.
    Puis la main.
    Puis le moment.

    Il prit l’étoile.
    Sans noter.

    Quelque chose, au-dessus,
    sembla s’en amuser.
    Mais trop tard.

    — Nous repasserons, dit Kåthrïn.

    Ils avancèrent.

    Le douanier resta en place,
    légèrement en retard sur lui-même.
    Il tenait le registre fermé.

    Depuis ce jour,
    sur le Chemin des Douåniërs Déchaînës,
    il arrive que certains moments passent sans être vus,
    que d’autres attendent qu’on y pense,
    et que des pensées, par prudence,
    se présentent dés l’aube.

    On jure alors voir Mårkvar
    marcher un peu à côté de ses pas,
    et Kåthrïn, légèrement en retrait,
    remettre le soleil
    à peu près dans le cadran.

    Quant au douanier,
    il contrôle encore.
    Mais moins loin.
    Et parfois,
    il laisse passer.

  • Mårkvar et le monde à peu près

    Le soleil s’était levé.
    Ou peut-être qu’il se couchait.
    Les ombres, en tout cas, discutaient entre elles.
    Le sable faisait des châteaux plus grands que nécessaire.

    Mårkvar marchait vers son manoir,
    ses chaussures légèrement en retard sur ses pieds.
    Kåthrïn le suivait,
    tirant derrière elle un peu de vent
    qui ne voulait pas choisir de direction.

    –– Tu vois ? dit Kåthrïn.
    –– Quoi ?
    –– Tout est légèrement… faux.

    Mårkvar leva la tête.
    Un coquillage dans sa main se souvenait d’une marée de demain
    mais pas de celle d’hier.

    –– Le temps a oublié son rôle, dit Mårkvar.
    –– Pas complètement, dit Kåthrïn.
    –– Juste assez pour qu’on s’amuse.

    Le chemin dessina un virage qui n’existait pas.
    Mårkvar marcha dedans.
    Ses pas tombèrent à côté,
    les souvenirs arrivèrent en retard,
    et les idées prirent de l’avance sans prévenir.

    –– Tout est en place, dit Kåthrïn.
    –– Mais rien ne l’est vraiment.

    Le vent passa.
    La mer applaudit.
    Et quelque part au-dessus du manoir,
    quelque chose sourit sans se montrer.

    Les Aujårds étaient là.
    Attablés autour du cidre,
    occupés à ne rien comprendre avec application.

    –– Il s’est passé quelque chose, dit Mårkvar.

    Personne ne releva.
    Quelqu’un parlait de marée.
    Un autre de clous.
    Un troisième but son cidre pour lui demander son avis.

    –– Là-bas, dit Mårkvar.

    Il pointa.
    Sa main resta fermée.

    –– Quoi ? fit un Aujård.

    Mårkvar hésita.
    –– Un… un homme.
    Avec… un registre.

    Le vent passa entre eux,
    comme pour effacer le souvenir avant qu’il ne prenne.

    –– Il savait, dit Mårkvar.

    Silence.

    –– Quoi ?
    –– Avant.
    –– Avant quoi ?
    –– Avant que je sache.
    –– Donc après, dit un Aujård.
    –– Non. Avant que ça arrive après.

    Les Aujårds hochèrent la tête.
    Certains comprirent.
    D’autres firent semblant.
    Un troisième but son cidre pour lui demander son avis.

    Kåthrïn regardait ailleurs.

    –– On est passés, dit-elle.
    –– Voilà, dit un Aujård.
    –– C’est clair, dit un autre.

    Rien ne l’était.

    Un vieillard passa,
    portant un seau rempli de souvenirs.
    Il trébucha.

    Les souvenirs se répandirent dans l’air,
    certains retombant sur le mauvais jour,
    d’autres refusant de tomber.

    Une mouette en attrapa un au vol
    et oublia aussitôt pourquoi.

    Mårkvar pâlit.
    –– Tout est perdu, dit-il.
    Les horloges ont fui, les souvenirs se sauvent…

    –– Même le vent hésite, murmura Kåthrïn.

    Vexé, le vent changea de sens.
    Puis d’avis.

    Le sable recula d’un pas.
    La mer jugea que ça n’allait pas du tout.

    Alors un éclair tomba.

    Thor regarda où il s’était posé.
    –– C’est pas rangé ici, dit-il.

    Il leva son marteau.
    Frappa sur son enclume.

    Le temps se remit à marcher.
    De travers.

    –– Mieux, dit-il.

    Odin écarta un nuage,
    un corbeau à moitié avalé dans la bouche.

    –– Chaque chose doit retrouver sa place.
    Ou une autre.

    Loki déplaça discrètement un rocher,
    juste assez pour qu’il gêne.
    –– Pour l’équilibre.

    Le vent se redressa,
    les girouettes obéirent,
    puis hésitèrent,
    puis firent semblant.

    Les souvenirs se rangèrent,
    certains à l’endroit,
    d’autres avec conviction ailleurs.

    Les pas de Mårkvar retrouvèrent ses chaussures.
    Pas tous.

    –– Voilà, dit Odin.
    C’est à peu près stable.

    –– À peu près, répéta Mårkvar.

    –– Ne touchez plus à rien, dit Thor.

    Loki hocha la tête
    et fit exactement l’inverse.

    Kåthrïn regarda le chemin.
    Il tenait.
    Presque.

    –– On peut continuer, dit-elle.

    –– Exactement, dit Mårkvar,
    et il marcha légèrement à côté de lui-même.

    Au-dessus,
    les dieux riaient encore.

    Pas parce que tout allait mieux.

    Mais parce que
    rien n’était réparé.

    Et que c’était, de loin,
    la meilleure façon
    de continuer.

    Depuis ce jour,
    Mårkvar s’applique à comprendre après,
    ce qui lui permet, le plus souvent,
    d’arriver à peu près.


  • Mårkvar et ce qui tient

    Le lendemain arriva sans prévenir.
    Il n’avait pas été annoncé.
    Il n’était pas certain non plus d’être le bon.

    Le soleil fit un effort.
    Les ombres suivirent, à peu près.

    Mårkvar se leva tôt,
    c’est-à-dire avant que ses idées ne soient d’accord entre elles.
    Il posa un pied au sol.
    Le sol répondit présent.

    –– Voilà, dit-il.

    Kåthrïn, déjà dehors,
    regardait un arbre qui hésitait entre deux saisons.

    –– Il choisit, dit-elle.
    –– Ou il retarde, dit Mårkvar.

    Une feuille tomba.
    Puis remonta.
    Puis décida de rester au milieu.

    –– C’est mieux, dit Mårkvar.

    Les Aujårds s’étaient remis à leurs affaires.
    Ils en avaient plusieurs,
    aucune ne correspondant tout à fait à ce qu’ils faisaient.

    Un homme réparait une barque sur un toit.
    Un autre plantait des clous dans une discussion.
    Un troisième mesurait le vent avec une ficelle trop courte.

    –– Ça tient, dit l’un.
    –– Ça tiendra, dit un autre.
    –– Ça a toujours tenu, conclut un troisième.

    Personne ne vérifia.

    Mårkvar marcha jusqu’à la table.
    Elle était là.
    C’était déjà beaucoup.

    Il posa ses mains dessus.
    Elles restèrent.

    –– On peut vivre, dit-il.

    Kåthrïn ne répondit pas.
    Elle regardait une horloge posée contre un mur.

    Elle n’indiquait rien.
    Mais avec assurance.

    –– Elle a choisi, dit-elle.
    –– Tant mieux, dit Mårkvar.

    Un silence passa.
    Il ne s’arrêta pas.

    Au loin, la mer faisait semblant d’être régulière.
    Elle y mettait de la bonne volonté.

    Une mouette traversa le ciel
    avec une idée qu’elle perdit en route.

    Mårkvar la suivit du regard.
    Puis oublia pourquoi.

    –– Ça revient, dit-il.
    –– Pas tout, dit Kåthrïn.
    –– Non. Juste ce qu’il faut.

    Ils restèrent là,
    à vérifier que rien ne bougeait trop.

    Quelque chose bougea.

    Un banc recula légèrement,
    comme pour éviter quelqu’un qui n’arrivait pas.

    –– Tu as vu ? dit Mårkvar.
    –– Non, dit Kåthrïn.

    Le banc revint à sa place,
    avec discrétion.

    –– Voilà, dit Mårkvar.

    Un Aujård leva son verre.

    –– À la stabilité.

    Les autres approuvèrent,
    avec prudence.

    Le vent passa.
    Il savait où aller.
    Cela le rendit nerveux.

    Il ralentit.

    –– Faut pas exagérer, dit quelqu’un.

    Mårkvar hocha la tête.
    Il comprenait.

    Il comprenait presque tout, désormais.
    C’était nouveau.
    Et un peu lourd.

    –– Je crois que j’ai compris, dit-il.

    Kåthrïn tourna la tête.

    –– Quoi ?

    Mårkvar hésita.

    Quelque chose, en lui,
    se mit à reculer.

    –– Non, dit-il.
    Pas encore.

    Kåthrïn sourit à peine.

    –– C’est mieux.

    Un bruit sec coupa l’air.
    Quelque chose venait de tomber.
    Ou d’arriver trop vite.

    Ils se retournèrent.

    Rien.

    Puis, un peu plus loin,
    une porte se ferma avant d’avoir été ouverte.

    –– Ça recommence, dit Mårkvar.
    –– Non, dit Kåthrïn.
    Ça continue.

    Un temps passa.
    Celui-là semblait correct.

    Mårkvar s’assit.

    La chaise accepta.

    –– On va s’y faire, dit-il.
    –– On s’y fait toujours, dit Kåthrïn.

    Au-dessus,
    les dieux ne riaient pas.

    Ils regardaient.

    C’était pire.

    Odin plissa un œil.
    Thor ne bougeait pas.
    Loki attendait.

    –– Ça tient, dit Thor.
    –– Pour l’instant, dit Odin.
    –– C’est le moment, dit Loki.

    Il ne fit rien.

    C’était déjà trop.

    En bas,
    Mårkvar leva son verre.

    –– À peu près, dit-il.

    Personne ne corrigea.

    Et, pour la première fois,
    cela ressemblait presque
    à quelque chose
    qui pouvait durer.

    Depuis ce jour,

    sur le Chemin qui tient à peu près,
    on dit que comprendre trop tôt fait reculer les choses,
    et que, par prudence,
    Mårkvar préfère arriver après lui-même.