Recueil – Charlie : collection rouge 2025

  • Odelette aux culs-de-plomb

    (Ce texte laisse à chacun le choix de l’instrument et de la mélodie qui l’accompagneront)

    Il n’y a plus de temple, les marchands ont payé.
    Expulsé le souffle spirituel qui l’occupait
    Par la chimère des prix et celle des remises
    Sur des produits qui valent le sang de nos chemises
    Payé par l’indolence des pauvres de là-bas.

    Il n’y a plus de rêves, les clercs de la tévé
    Qui forgent à leurs besoins notre réalité
    Les ont déstructurés, laminés, folk-raillés,
    Pour les rendre inaudibles au fond des canapés
    Où coule dans nos veines un sang coca-cola.

    Il n’y a plus d’amour, juste la curiosité
    De savoir si ailleurs vit plus de pauvreté
    Se rassurer ainsi du sort qu’on nous prépare
    Et se dire qu’au fond mieux vaut rester peinards
    Le temps viendra peut-être … mais nous n’serons plus là.

  • Septembre à la plage

    Le soleil s’est enfui,
    camouflé pour l’hiver dans le coeur des enfants.

    Et leurs châteaux d’Espagne
    abattus par le flot
    ne nous protègent plus du vent qui siffle et court
    et glace sur le sable les derniers estivants.

    Il prépare le terrain pour l’automne qui approche,
    repousse vers les villes les serviettes et les chiens,
    les rires et les rêves et le temps qui va bien.

    Au sommet de leur mât, les drapeaux refroidis
    claquent des dents.
    Leurs toiles malmenées, leur devoir accompli,
    sollicitent une trêve,
    le temps de remiser dans les housses hivernales,
    leurs fibres fatiguées par le souffle marin.

    Tandis que le vent emporte vers l’oubli
    les derniers résidus de la présence humaine,
    la mer lèche doucement les blessures de la plage,

    épuisée.

    Deux ou trois lunes encore et elles retrouveront
    l’harmonie qui unit ces lieux paradisiaques
    quand les hommes n’y sont pas.

    Jusqu’à l’été prochain.

  • La créature mathématique

    Il a tout oublié du rythme des saisons,
    la douceur de la main de sa mère sur sa joue,
    l’odeur du ciel chargé de pluie et de tonnerre
    et la fraîcheur du vent qui traverse les prés.
    La naissance des agneaux, le dressage des chevaux
    ne sont plus qu’éléments de sa compréhension.
    Même plus des souvenirs.

    Il s’en est éloigné.

    Enterrée son enfance au fond de sa mémoire,
    ne pèse pas plus lourd que le premier chapitre
    du roman qui gît là, tandis qu’il voit grimper,
    avec sensualité, les courbes de la bourse
    sur son ordinateur.

    Tu feras des études, mon fils,
    tu ne seras pas paysan, comme moi.
    C’est toi qui dicteras aux autres tes consignes,
    toi qui feras ta loi et seras respecté.
    Va. Et ne me déçois pas.

    N’est jamais revenu.

    Citoyen de la terre,
    son horizon se porte au-delà des frontières.
    Il ne sait ni d’où ni comment les objets
    qu’il achète et revend, ont été fabriqués,
    pas des objets d’ailleurs puisqu’il ne les touche,
    ce ne sont que des nombres dont il fera des nombres.

    Nombre lui-même devenu.

  • Stars and stripes

    Après que bien des guerres aient brisé nos familles,
    après que nous ayons rejeté nos drapeaux,
    ils nous ont engagés dans des chemins de rêve.

    Nous nous sommes convaincus
    que nous avions gagné
    le droit de vivre et le droit d’être heureux,
    de n’être plus des mules comme l’étaient nos parents,
    d’être des hommes libres maitrisant leur destin,

    Et nous avons rêvé.

    Et nous avons laissé sur le bord du chemin
    ce qui dans la misère nous avait réunis,
    avait su nous donner le courage de vivre.
    Nous nous sommes écartés des chemins difficiles
    qu’avaient tracés pour nous nos parents de leur sang,
    pour sortir en riant des couloirs du temps
    et nous rêver des dieux,

    Un instant de folie.

    Ils ont payé le prix pour que nous détestions
    ce qu’étaient nos anciens et nous croire meilleurs qu’eux.
    Ils ont payé le prix pour que nous renoncions
    à l’unique richesse qui occupait nos cœurs :

    La solidarité.

    Nous voici maintenant isolés et haineux,
    cherchant à préserver le bien, le mal acquis,
    prêts à nous entretuer pour pouvoir conserver
    des fortunes dérisoires, des objets insensés investis de nos rêves,

    Images de notre échec.

    Et nous pleurons de voir ces jouets qu’on nous ôte
    pour mieux nous rappeler notre vassalité,
    pour mieux nous contenir, pour mieux nous maitriser,
    pour mieux prendre nos forces et mieux les enchaîner.

    Ils asservissent nos frères,
    contre eux ils nous opposent
    et nous obligent même à leur exploitation
    pour sauver le modèle qu’il nous ont imposé.

    C’est contre eux qu’ils nous jettent, c’est par eux qu’ils nous brisent.

    Nous étions courageux, nous voici prédateurs,
    qui vivons de la vie et du sang des enfants.
    Nous étions généreux, nous sommes devenus lâches
    et ne voulons surtout en aucune façon
    réfléchir au moyen de corriger cela,
    par crainte de découvrir la profondeur du gouffre
    au fond duquel gisent

    Nos anciens idéaux.

  • Carmet : rouge ou jaune ?

    Jean Carmet, né le 25 avril 1920 à Bourgueil et mort le 20 avril 1994 à Sèvres, est un acteur populaire et scénariste français.

    Rouge comme le Bourgueil dont il fut le meilleur ambassadeur,
    Jaune comme le Pernod qu’il mit en scène dans « La soupe aux choux »

    Texte écrit lors de l’insurrection des gilets jaunes.

    Je te salue,

    Carmet au nez fleuri, cher enfant de Bourgueil,
    Ton blaire cramoisi relève notre orgueil.
    Si le rouge du pinard stimule notre joie,
    Le jaune du perniflard affiche notre choix.

    Bombé mangeur de choux, légat créateur d’âmes,
    Ton bon sens trouve en nous un écho qui nous arme.

    Des gens qui peinent et suent tu es l’incarnation,
    Parfois dans leurs abus, souvent dans leur mission
    De mener le combat pour défendre leur vie
    Et réclamer le droit de vivre d’utopie.

    Sur les ronds-points idiots, les braséros des gueux
    Calcinent notre égo et nous rendent heureux.

    Je te salue Carmet, au nom de tous nos fils,
    Au nom de cet esprit franchouillard qui me plait,
    Qui a su faire un pied au nez des interdits
    Et choisi pour panache le jaune de nos gilets,

    Carmet, je te salue.

  • Strophes pour l’anniversaire d’un vieil ami poète

    En ce soleil de mars, l’approche d’une dizaine
    Affecte ton jugement et nous fait de la peine.
    Comment penser sitôt un jugement prochain
    Où Michel ad litem trancherait ton destin.

    Finirais-tu reclus en enfer à perpète
    Pour rejoindre in fine d’autres maudits poètes,
    Serais-tu ajourné, jouirais-tu d’un non-lieu,
    Convaincrais-tu le saint que tu n’es pas trop vieux,

    Pour tenter d’engager une nouvelle quête,
    Rebondir ab ovo, retrouver une voie,
    Nous te savons capable de lui prendre la tête,

    Mais rejouer ton histoire substituerait pour nous
    Un passé à un autre, probablement sans toi
    ….. Esset infortunatus.

  • Tempo

    La vie est une danse.

    S’il faut toute sa jeunesse
    pour atteindre la cadence
    imposée par l’histoire,
    et pour l’accompagner,

    Vivre avec son époque
    c’est en accélérer le tempo,
    dans un cosmos où sont immuables,
    les rythmes planétaires.

    Echouer serait se mettre à l’écart
    et faire tapisserie.

    Comme s’il était nécessaire
    à notre survie
    de rompre notre harmonie
    avec les éléments.

    Comme si la contredanse
    ne pouvait nous réduire
    qu’à notre réalité.

    Et nous en effrayer.

  • Et reprend le silence des mots pour ne rien dire.

     

    Je frappe. Elle est seule. Tu ne rentreras que demain.
    Je m’apprête à partir lorsqu’elle me dit : Entre !
    Et nous nous asseyons, pour mieux rompre la glace,

    Face à face.

    Nous lançons quelques mots a bene placido
    Une conversation, la première en duo
    Et cherchons un sujet le plus neutre qui soit,

    Nous parlerons de toi.

    Quelques accords majeurs, une juste rasade,
    Nous voici rassurés, plus besoin de parade,
    Et pourtant dans mon cœur je sens bien que je suis

    Embarrassé.

    Mes yeux accompagnent le verre que je dépose
    Sur la table qui me prive de ses jambes croisées
    Dont ils n’avaient jamais remarqué la finesse

    Et s’arrêtent,

    Conquis par la puissance d’un fin carré de peau.
    Un vertige me saisit. Elle remarque mon trouble,
    Ses yeux embarrassés interrogent les miens,

    En vain.

    Je baisse les paupières pour cacher mon regard
    Et mieux me concentrer sur ce festin de chair,
    Puis je ferme les yeux pour en graver l’esquisse

    Au fond de ma mémoire.

    Elle est proche et je sens son parfum et l’inspire
    Pour qu’il s’insinue au creux de ma poitrine,
    Il enserre mon cœur qui s’emballe et s’affole,

    — Jean-Marie !

    Le désir s’agite au fond de mon abîme.
    Il se hisse vers moi, il brise mes défenses.
    Il renverse mes digues …

    — Jean-Marie !!

    J’ouvre les yeux.
    Elle me sourit.
    Et reprend le silence des mots pour ne rien dire.

  • Inventaire avant clôture

    Je ne sais plus que faire de la vie qui me reste,
    Contestataire j’étais, conservateur je peste,
    Mes idées sont modernes mais le temps à changé
    Ce qui était nouveau aujourd’hui est passé.

    Je ne sais plus que dire sans paraître à la traine,
    Je ne sais plus que faire qui vaille vraiment la peine,
    Il me reste du temps mais du temps pour quoi faire,
    Quelle que soit mon action, elle finira par terre.

    Le temps est donc venu qui m’était annoncé,
    Dés ma plus tendre enfance on m’avait condamné,
    Devenir un vieillard était ma destinée,
    Je n’avais qu’une vie et je l’ai dépensée.

    J’ai aimé ma jeunesse pour ces seuls instants
    Où j’ai cru que le temps était indifférent
    Que l’âge n’avait pas de prise sur les enfants
    Que les vieux étaient vieux depuis la nuit des temps.

    Et je regrette alors d’être né pour mourir,
    De n’avoir plus le temps de rêver d’avenir,
    Et je pleure ma jeunesse qui ne fut pas bien gaie,
    Pourquoi ne peut-on pas la choisir à son gré.

  • On est con

    On est venu frapper à notre porte, à l’heure du repas.

    Lui que nous ne connaissions
    ni d’Eve ni d’ailleurs,
    sans un mot s’est autoritairement placé
    au bout de notre table,
    prés de la chaise laissée vacante par les anciens.

    À trop les solliciter,
    leur valeur d’exemple s’était épuisée.
    Le temps était venu qu’ils quittent les lieux,
    pour qu’enfin nous les accrochions
    dans la galerie de portraits
    qui occupe nos cœurs.

    Et qu’à mon tour,
    privilège de l’âge,
    je prenne leur place.

    Mais sur cette chaise vide,
    On a posé ses fesses
    et s’est choisi un porte-parole
    qui, lorsque nous nous interrogeons,
    apporte in petto la sagesse de son maître :

    On m’a dit que …

    Il est gOnflé ce On !
    Qui est-il pour nous donner sOn avis ?
    Existe-t-il seulement ?

    J’ai demandé à Georges qui m’a répondu lapidairement :

    Le temps ne fait rien à l’affaire …
    Qu’
    On ait vingt ans, qu’On soit grand-père …
    On est cOn.

    À bon entendeur …

                                         

  • Fusillé pour l’exemple

     

     

    En hommage aux déserteurs
                                                                                        de tous pays                                                                                                                         

                                                                                               ………
                                                                                          ………………..

    Je vais être fusillé.
    Cliquetis des menottes.
    Je me raidis et me fais sourd.

    Poteau d’assassinat où je suis exposé.
    Je dois mourir ici pour qu’ils puissent effacer
    Toutes ces années de peur et leur propre lâcheté.

    Froissement du bandeau dont on masque mes yeux.
    Effacée la clarté de l’aurore rosée.

    Choc mat sur ma poitrine.
    Comme un éclair de sang.

    Et je sombre dans le rouge silence de ma nuit.

  • Hommage à Leprest

    C’est peut-être / Extrait du
    poème mis en musique d’ Allain Leprest

    C’est peut-être Mozart le gosse qui tambourine
    Des deux poings sur l’bazar des batteries de cuisine
    Jamais on le saura, l’autocar du collège
    Passe pas par Opéra, raté pour le solfège.

    C’est peut-être Colette la gamine penchée
    Qui recompte en cachette du fruit de ses péchés
    Jamais on le saura, elle aura avant l’heure
    Un torchon dans les bras pour se torcher le cœur.

    C’est peut-être Jésus le gosse de la tour neuf
    Qu’a volé au Prisu un gros œuf et un bœuf
    On le saura jamais pauvre flocon de neige
    Pour un bon Dieu qui nait 100 millions font cortège.

    Je n’aime rien tant
    Rien ne m’émeut tant
    Que toi
    Allain Leprest

  • Le onzième doigt

    Elles s’approchèrent du clavier
    telles deux enfants, telles deux jumelles,
    la gauche plongeait vers la terre,
    la droite elle cherchait la clarté.

    Leurs mouvements se répondaient,
    si l’une fondait, l’autre éclairait.
    Entre elles, la musique s’écrivait,
    ruinant nos peines, fermant nos plaies.

    Mais peu à peu elles s’écartèrent.
    La gauche voulait tout unir,
    la droite ne songeait qu’à construire.
    Le clavier fut coupé en deux.

    La droite y enseigna la loi,
    le poids des fautes et des vertus.
    La gauche y proposa sa science,
    la clarté du feu qui dévore.

    Elles se firent front et s’opposèrent,
    puis s’éloignèrent en s’ignorant.
    Entre elles l’accord était défunt.
    Le silence reprit la parole.

    Et moi, au centre de mes mains,
    je ne savais laquelle prier.
    Alors, profitant de l’aubaine,
    un onzième doigt s’est pointé.

    Il a poussé sans prévenir,
    un doigt de trop, pâle et vivant,
    comme une antenne vers l’invisible,
    comme un espoir en l’avenir.

    Une couture dans la chair
    par où remontait l’espérance,
    touchant le vide, cherchant le centre,
    et, semblait-il, offrant une voie.

    Entre la raison qui calcule
    et le cœur qui lui nous pardonne,
    entre savoir et puis bonté,
    une joie nouvelle nous proposait,

    un nouveau rythme, un nouveau ton.
    Ce doigt d’honneur c’était …

    Mais c’était qui? Mais c’était qui?Mais c’était qui? Mais c’était qui?Mais c’était qui? C’est qui?C’est qui? C’est qui?Mais c’est qui?

  • Et l’homme Lui en voulut.

     

     

    Waaqua créa le ciel et la terre, le soleil et la lune.
    Pour que souffle la vie, il créa le vent.
    Puis sur Terre il créa les êtres.
    Il leur donna l’eau et l’air.

    Il leur offrit la faculté de se reproduire.
    Mais parce que la terre était trop petite pour que les êtres
    puissent le faire indéfiniment,
    il créa la mort.

    Son épouse Waaqué se moqua de lui,
    il n’avait créé que des êtres qui rampent, nagent ou volent
    ou marchent à quatre pattes,
    aucun qui soit capable de se dresser vers le ciel, vers Waaqua.

    Alors il créa l’homme à son image.
    Lui donna l’esprit et l’amour et la peur.
    Mais l’homme était mortel,
    en ce sens il ne ressemblait pas à Waaqua.

    Et l’homme, qui avait l’esprit pour comprendre,
    Lui en voulut.

     

    Librement inspiré d’un conte du Kenya

  • Retour sans effraction

    La clé de secours est, exactement,
    à l’endroit où nous la cachions.
    Couper l’alarme
    et me glisser dans la maison endormie.
    Jusqu’à notre chambre.

    Tu es là.

    Seule dans cette grande demeure.
    Couchée en chien de fusil
    face à ma place inoccupée.

    Je te regarde
    et mon cœur explose d’amour.
    J’ai envie de te rejoindre
    mais quelque chose me retient.
    Ce n’est pas de l’hésitation
    mais une forme d’émerveillement
    silencieux, douloureux et doux,
    comme celui d’un homme qui revient
    enfin
    là où il aurait toujours dû être.

    Doucement je me glisse dans l’espace laissé disponible.
    moi aussi en chien de fusil.
    Tu sens le jardin et les fleurs.
    Tourné vers toi, je songe à nous,
    notre vie d’orages et d’amour.

    Ta mauvaise foi et ta pertinence.
    Mon sale caractère et ma dévotion.
    Tu mordrais par amour. Je tordrais pour te garder,
    la main pourtant scotchée sur la poignée de la valise.
    Toute cette passion cachée dans nos défis cinglants.

    Combien de fois, dans notre lit,
    ne me suis-je imaginé
    le moment où ce bonheur serait du passé.
    J’en avais assez de retrouver chaque matin cette peur
    comme une évidence laissée en veille.
    La peur, toujours la peur.

    J’accepte de mourir définitivement si la mort,
    à jamais,
    doit me fixer dans un moment comme celui-ci.
    Je ferme les yeux,
    ma dernière image c’est toi.
    La première que je verrai
    en te quittant tout à l’heure,
    ce sera encore toi.

    Alors, je disparaîtrai sans bruit pour ne pas t’effrayer.

    Une main se glisse dans les miennes,
    glacées de crainte de te perdre à nouveau.

    Le sommeil me capture et m’engouffre,
    égaré,
    dans une spirale hypnotique.

     

    Extrait du roman initiatique Orphèe ou L’amour après la mort.  

     

  • Mourir pour tes idées

    Strophes inspirées de l’oeuvre de Brassens  en réponse à un ami auteur qui opposait,
    par maligne provocation, l’égoïsme des retraités au risque de chômage des jeunes
    lors de la crise sanitaire du Covid 19 . Il concluait, non sans ironie,
    lui-même n’étant pas de la dernière averse,
    que la pandémie ne supprimerait que de vieux décrépits.

    Mourir pour tes idées, l’idée est excellente,
    moi j’ai failli mourir de ne t’avoir pas lu,
    car tous ceux qui t’adoubent, multitude accablante,
    pour occire les saigneurs me sont tombés dessus.

    Ils ont su me convaincre et ma muse, fluctuante,
    abjurant ses erreurs se rallie à ta foi,
    avec un soupçon de défiance toutefois,
    mourir pour mes enfants d’accord, mais de mort lente

    d’accord, mais de mort len en en en te.

    D’autant qu’il n’y a pas, péril en la demeure,
    pestent certains augures qui nous tiennent la main,
    car à forcer l’allure, il se pourrait qu’on meure,
    pour des visions non vérifiées le lendemain.

    Opposer l’un à l’autre, est aujourd’hui un leurre
    la question qui se pose au sage est bien à qui
    profitera enfin cette fichue pandémie,
    même si pour les enfants il faudra que je meure

    d’accord, mais de mort lente. en en en te.

    Les Saint-Jean-bouche-d’or de l’église cathodique
    et leurs prédicateurs et leurs nouveaux dévots
    et leurs enfants de choeurs aux propos hygiéniques
    il n’y a pas de doute nous prennent pour des cos. 

    En opposant nos maux, ces archanges cyniques
    de l’abysse de la dette s’abstiennent de parler
    qui fera bonne place aux folles liquidités.
    Périr pour la finance, connaître une mort inique,

    jamais, même de mort len en en en te,
    jamais, même de mort len en en en te.

  • Ma puritaine à moi

    Austère, intransigeante, sévère, compassée,
    mais si tendre parfois;
    dure, rigoureuse, spartiate, rigoriste, guindée
    mais aimante à la fois,
    telle pourrait être celle qui saurait faire de moi
    un homme rien qu’un homme qui la tienne dans ses bras.

    Mais à trop afficher un style atrabilaire
    qui lui brouille le foie,
    à vouloir singer les précieuses de Molière,
    version le woke et moi,
    je préfère lui laisser l’heur de vivre son choix
    et me claquemurer aux choses de la joie.

  • Comme i(e)l parle, ma main …

    Il interdit, il tranche, il dit moi, il dit non, 
    Planté dans le réel,
    Exclamation charnelle,
    Oh ! L’index.

    Il mesure, il est axe et verticalité
    Peut être transgressif
    Alors insulte muette
    Le majeur !

    Il sait vivre aristo et gamin à la fois.
    Jamais il ne commande,
    Parfois même il suggère,
    L’auriculaire .

    S’il est lien, l’annulaire ne sert pas à agir,
     Mais il sert à tenir
    La promesse de sang.

    Le pouvoir c’est le pouce, sans lui, rien ne se fait.
    C’est un roi pragmatique,
    Trapu et opposé.

    Et la main n’est au fond qu’un quintet(te) qui s’accorde
    dans une unique paume
    et se mire à l’envi
    lorsqu’elle fait la claque.




  • Nos jours d’été

    Nos jours d’été passaient trop vite sur la plage
    où courait un vent frais, où se baignait la Manche ;
    l’eau nous mordait la peau, nous hurlions de rires clairs.

    Marc, Thierry, Jean-Pierre, Béatrice et Hélène,
    et moi parmi les autres, liés sans se nommer.
    Le temps allait tout droit, sans nous demander rien.

    Au printemps, Marc tramait des histoires fantastiques,
    faites de courses, d’élans, qui nous emporteraient
    lorsque viendrait l’été et son ciel facétieux.

    Les jours de pluie, serrés au cellier avorton,
    nous projetions nos rêves sur un écran pygmée ;
    les filles, faute de sièges, légères sur nos genoux.

    L’été s’est retiré, repoussant vers les villes
    les rires et les rêves et le temps qui nous aime.
    Mais dans ce cadre vide quelque chose tient encore.

    Certains ont disparu, d’autres sont restés là,
    mais tous rayonnent encore dans un long plan-séquence
    qui nous porte en avant quand l’hiver se rapproche.

  • L’Ahlala !

    Aux premières lueurs
    la bête, dans sa couche, pète.

    Elle s’ébroue,
    s’étire,
    se lève.

    Titube.
    Trouve le trou.

    Libérée,
    elle retrouve une certaine aisance.
    Elle pense.
    Envisage sa journée.

    Et lâche son cri :

    Ahlalaaaaaaaaa !

    Les araignées s’affolent.
    Le poisson rouge se terre.
    Les nuages pressés
    s’exemptent.

    La bête s’asperge.
    L’eau emporte
    les souillures de la nuit.

    Elle se décrasse les dents,
    rase ses poils,
    pisse dans le lavabo.

    S’habille prêt-à-plaire.
    Lunettes.

    Son savoir sous le bras,
    elle se précipite
    et tombe gueule-à-gueule
    avec sa voisine.

    — Belle journée, n’est-ce pas ?
    marivaude le faune.
    — En effet, cher ami.
    Un drink ce soir.
    Je fête ma promotion.

    La bête s’éloigne.

    Plus loin,
    une jeune gothique.

    Debout.

    Trainers lourdes.
    Bitume râclé.

    Elle ne regarde pas la bête.
    Elle est là.

    La bête ralentit.

    Observe.
    Évalue.

    D’un œil expert.
    Propre.
    Sûr.

    Trop vulgaire !

    La gothique ne bouge pas.

    La bête ajuste ses lunettes,
    serre son savoir sous le bras,
    reprend sa route
    en quête d’autres

    Présence

    Elle est là.

    Rien de plus.

    Le jour passe
    sans la toucher.

    Le bruit glisse,
    les regards aussi.

    Elle ne demande rien.
    Elle ne prend rien.

    Elle tient.

    Debout.

    Ce qui tremble
    n’est pas en elle.










  • L’escrocœur

    Un avenir se meurt d’avoir trop donné.
    On vient encore à lui comme on s’adresse
    à ce qui tient debout par devoir.

    Une jeune fille qui n’a rien reçu,
    sinon le temps devant elle, lui demande :
    Que puis-je faire pour toi. ?
    Me donner ton cœur. Le mien est usé.
    Avec un autre je pourrai continuer.

    La jeune fille pense à ce qui n’a pas commencé.
    Elle refuse, puis s’éloigne.

    Son ami tombe malade.
    Elle se souvient de l’avenir.
    Une chance peut-être.
    Prends mon cœur.
    Je ne peux rien promettre.
    La jeune fille accepte.

    L’avenir n’en prend que la moitié.

    L’ami, sitôt remis,
    se souvient qu’il a des projets,
    des horaires.
    Et la jeune fille reste là, amoindrie, mais debout.
    Il me manque quelque chose, se plaint-elle.
    L’avenir ne répond pas.
    On frappe déjà à sa porte.

    La jeune fille continuera de vivre avec ce qui lui reste.
    Cela suffit parfois.

  • Paris, son nombril

    Lui qui se prend pour la France.

    Paris vautré sur sa Seine,
    érectant de sa Tour
    un majeur,
    au nez de son passé.

    Paris une avenue,
    trois trottoirs,
    deux cafés,
    l’univers vu de biais.

    Paris qui certifie
    que le monde commence
    aux bouches de son métro.

    Paris, mon vieux Paris.

    Toi qui penses pour les autres,
    qui décides en terrasse,
    distribues la morale
    comme des badges d’accès.

    Paris intello.
    Paris collabo.
    Soumis aux vents de l’Est,
    puis de l’Ouest et d’ailleurs,
    toujours du côté de l’Histoire
    qu’il écrit lui-même.

    Paris Sorbonne.
    Paris Latin.
    Paris jacobin
    où dix experts tiennent la clé
    de tout métier d’esprit,
    pendant que le pays, lui,
    se salit les mains.

    Paris, mon vieux Paris.

    Paris Monopoly.
    La France jouée à huis clos.
    Paris minocratie,
    qui n’a pour vrai triomphe
    que l’Arc qui l’ensoleille.

    Paris !
    Paris outragé !
    Paris brisé !
    Paris martyrisé !
    Mais Paris libéré…

    Libéré par ses mots.
    Par l’idée
    — dangereuse —
    qu’il pourrait,
    enfin,
    laisser son pays
    le regarder encore.

    On t’aime, Paris,
    Oui.
    Malgré toi.

    On t’aime dans ce que tu fus,
    dans tes pavés levés,
    tes colères justes,
    tes insolences nécessaires.

    On t’aime quand tu te souviens
    que Gavroche parlait bas,
    que Notre-Dame sonnait pour tous

    Et quand tu sais prendre conscience
    que commence la France

    où Tu cesses
    de Te complaire.

    Paris, mon vieux Paris,
    je suis fâché de
    toi …
    parce que je te ressemble.

  • Quixotte

    Don

    On l’a vu arriver.
    Mal bâti.
    Bavard.
    Ça mettait mal à l’aise.

    On lui a expliqué.
    Longtemps.
    Il a écouté.
    Puis continué.

    Il parlait comme un tract.
    Des mots trop grands pour lui.

    On a dit :
    il se prend pour quelqu’un.

    Aux moulins il a foncé.
    Poitrine découverte.
    Certains ont parié.

    Il est tombé.

    Ça rassure
    quand les choses se passent
    comme elles doivent.

    Il n’a pas vraiment perdu.

    On l’a fait chevalier
    pour passer le temps.

    À l’auberge on l’a reconnu.
    Celui qui paye.
    Celui qui se lève pour une femme.

    Dulcinée ?
    Un prétexte.
    Pour ne pas dire qu’il croyait encore
    aux choses sans rendement.

    On a dit : fou.

    Quand il parlait de justice
    on regardait ailleurs.

    Puis loin.

    Et quand il est tombé pour de bon
    personne n’a été surpris.

    On est passé
    à autre chose.

    Sancho

    Il était là.

    Court et bien bâti.
    Silencieux.
    Ça rassurait.

    Il parlait peu.
    Des mots juste à sa hauteur.

    Quand l’autre fonçait il regardait le terrain.
    Les trous.
    Le vent.

    Aux moulins il a ramassé.
    Les sacs.
    Les dents.
    Les excuses.

    À l’auberge il a compté.
    Les verres.
    Les gestes.
    Les regards.

    Dulcinée ?
    Il savait ce que ça coûte
    de croire à ce qui ne rapporte rien.

    On ne l’a jamais dit fou.
    On ne l’a jamais dit sage.

    Quand Don parlait de justice
    Il faisait pour que ça tienne
    jusqu’au lendemain.

    Quand Don est tombé pour de bon
    Il était là.
    Pas pour pleurer.

    Pour rester.

    On

    Regardait de loin.
    À peu près.

    Commentait bas.
    Entre soi.

    Sancho, on l’aimait bien.
    L’Autre fatiguait.

    On peut aimer l’épopée.
    À condition qu’elle reste une idée.

    Quand il est tombé pour de bon
    on a hoché la tête puis

    On a vu
    que quelque chose tenait.
    Une manière de se relever.

    On n’a pas relié.
    On a repris sa vie toute droite.
    En oubliant qu’il tenait debout
    sur ce qui ne tombait pas tout à fait.

    Rien d’héroïque.
    Juste quelqu’un qui reste.

  • J’ai aimé, j’aime et j’aimerai

    J’ai aimé.
    Sans trop savoir pourquoi.

    Des visages,
    des voix,
    des mains et des baisers

    ont comblé mes attentes, m’ont apporté la joie.
    Je rends grâce au passé de tout ce qu’il m’octroie.

    J’aime.
    Ce que je connais.

    Les gestes
    minuscules
    et le peu que je sais.

    Avec entêtement, j’observe ce qui se fait,
    accepte, sans promesse, le temps qui m’est donné.

    J’aimerai.
    Des matins sans visage.

    Défaire
    mes certitudes,
    panser mes jours déçus.

    M’offrir à l’inconnu, lui ouvrir les bras.
    Je ne veux pas savoir ce qu’il fera de moi.

    J’ai aimé.
    J’aime.
    Et j’aimerai

    même mal,
    même sans mesure,
    comme on marche sans plan
    vers ce que l’on ignore,

    non pour retenir
    mais pour ouvrir,

    non pour regretter
    mais pour accueillir.

  • L’utopie

    L’utopie

    On la confond volontiers
    avec un zinzin
    pour gens fatigués.

    Elle n’est pourtant pas
    l’illusion naïve
    qu’on caricature.
    Plutôt une trajectoire
    qui dérange.

    Désir d’ouvrir
    d’autres possibles
    quand la raison
    a fait son temps
    dans les cimetières bien tenus.

    Mise en danger de soi.
    Abandon du confort.
    Marche sans garantie.

    À peine une voix.
    Parfois elle fait tenir
    contre la peur, la lassitude.
    Parfois elle précipite
    la chute.

    Refuser
    de vivre à crédit
    sur l’âme des autres.
    Ne pas signer
    la reddition tranquille.

    Tenir debout.
    Rien d’héroïque.
    Ne pas s’asseoir
    quand tout y pousse.

    Mon utopie 

    Un pas de côté.
    Parfois un pari.

    Elle ne promet rien.
    Quand d’autres avancent,
    elle me freine.
    Quand d’autres s’arrêtent,
    elle me pousse.

    Mal ajusté.
    Mais sensible
    à ce qui casse.

    Une erreur
    qui refuse de disparaître.
    Un maintien dans la gêne.
    Au bord du consentement.

    Pas pour sauver le monde.
    Ni ma vie.

    Pour sauver
    ce battement inutile
    qui me retient
    de disparaître proprement.

    Sans toi,
    que serais-je resté ?

  • Vendredi 13 ou la très scandaleuse 
et parfaitement approximative 
saga de Mårkvar, 
le Mal-Aimanté

    Le ciel avait trop bu.
    La mer mâchonnait ses vagues.
    Les dieux jouaient à la pétanque
    avec les constellations.

    Mårkvar, chef viking taillé pour le hasard,
    debout sur son drakkar,
    déployait ses rêves comme un parasol troué :
    — Angleterre ! Pillage ! Gloire ! Trompettes !
    — Et peut-être même un fish and chips, si on a le temps !

    Mais Loki glissa du savon dans la boussole,
    Thor survolta ses éclairs,
    Odin éternua dans les nuages.

    Le vent tourna casaque,
    la mer fit la roue,
    et le drakkar,
    pris d’une crise de nerfs,
    vira plein ouest, plein sud,
    plein n’importe où, sublime.

    Adieu falaises anglaises,
    Bonjour Cotentin.

    Zigs puis vags
    pour finalement et élégamment
    s’empaler sur un gravier cosmique :
    Blanche-Roche, caillou suprême,
    pierre philosophale pour bateaux suicidaires.

    CRRRAAACK.

    Le navire éclata comme une noix trop sèche.
    Les vikings jaillirent, roulèrent, glissèrent,
    et atterrirent en tas de barbes et de genoux
    sur une plage que personne n’avait commandée.

    Mårkvar émergea, barbouillé de varech,
    convaincu d’avoir nagé vers un mythe grec.
    — C’est où, ça  !  cria-t-il furieux,
    en retirant des algues de ses cheveux poisseux.
    Mais les dieux riaient fort
    dans leurs manteaux de brume :
    « Voici ton Ithaque, héros ! »

    Alors apparut Kåthrïn…
    longue, lente, flottante,
    marcheuse professionnelle de silences,
    arpenteuse certifiée des bords de mer,
    Pénélope aux yeux atlantiques.

    Elle regarda Mårkvar.
    Longtemps.
    Assez pour que trois mouettes vieillissent.
    Puis elle dit :
    — Tu n’es pas Ulysse.
    — Ah bon.
    — Héros, sois bienvenu, repose ton naufrage,
    Pose ton destin ici, sur ce bout de rivage.
    Les dieux t’ont guidé non vers la gloire guerrière,
    Mais vers la paix, la soupe et le feu de pierres.

    Mårkvar tenta de protester,
    un goémon lui entra dans la bouche,
    le destin lui fit un croche-patte,
    et la géographie lui vola son slip.

    Alors il resta.

    Il bâtit le Manoir de Fermanvile,
    une hutte édifiée de galets,
    rivetée de clous philosophiques,
    sanglée de cordages sentimentaux,
    au toit de bois flotté,
    provisoire mais définitif.

    Il apprit à parler au brouillard,
    à négocier avec la crachin,
    engueuler les nuages,
    et à perdre dignement, aux osselets,
    contre les crabes.

    Ses vikings oublièrent les dieux,
    les runes et les trésors,
    prirent casquette, accent,
    bottes en caoutchouc.
    Devinrent des Aujårds,
    tribu semi-manchotte, semi-calvadose,
    experte en psycholochie de comptoir.

    Ils élevèrent des mouettes perplexes,
    cultivèrent la pomme de terre introspective,
    et inventèrent le concept révolutionnaire
    de sieste crapuleuse à rechute.

    Les dieux, au-dessus, hurlaient de rire.
    Thor tomba de son nuage.
    Odin avala un corbeau.
    Loki signa l’histoire en lettres d’écume.

    Depuis, chaque vendredi treize,
    quand la mer glousse,
    que le vent titube
    et que Blanche-Roche se lave le guano,
    on jure voir Mårkvar marcher avec Kåthrïn
    sur le terrible Chemin des Douåniërs Déchaînës
    – où même les pensées présentent leur passeport –
    remorquant derrière eux une traîne de légende ratée
    et un voile de bonheur parfaitement imprévu.

  • La fable du ruissellement

    Descendant direct d’une bergère
    et d’une cruche optimiste,

    Empereur du pondoir,
    Napoléon des nids empilés,

    Perrot parlait aux poules
    comme on parle aux nuages :

    — Poules, vous vivrez.
    — Poules, vous compterez.
    — Poules, vous pondrez.

    Les poules hochèrent la tête.
    Certaines perdirent une plume.
    D’autres l’espoir.

    Perrot bâtit son palais vertical :
    le Poulailler-Monde.

    En haut :
    les pondeuses olympiques,
    elles chiaient sur le reste.

    Il appellait ça le ruissellement.

    Au milieu :
    les indécises,
    qui espéraient monter
    en se prenant ce qui tombe.

    En bas :
    les vieilles,
    les lentes,
    les fatiguées,
    les malades,
    celles qui pondaient du souvenir.

    La méritocratie, à coups de fientes.

    Chaque lune eut lieu
    le grand classement.
    Les œufs montèrent,
    les poules descendirent.

    Plus tu pondais, plus tu mangeais.
    Plus tu mangeais, plus tu pondais.
    Moins tu pondais, moins tu respirais.
    Et quand tu ne pondais plus,
    tu devenais concept.

    Perrot voulut grandir.
    Voulut grossir.
    Prospérer.
    Du futur avec intérêts composés.

    La Banque exigea un prévisionnel.
    Perrot demanda aux poules
    de prévoir leur avenir.

    Elles reçurent des calculateurs.
    Les plus studieuses apprirent à diviser
    leur fatigue par l’infini.

    À l’École des Poules.
    On enseigna :
    le tableur avancé,
    la dette affective,
    la géométrie du renoncement.

    Les mères s’endettèrent pour leurs poussins.
    Les poussins s’endettèrent pour leur futur.
    Et le futur rit dans sa barbe.

    Les œufs furent hypothéqués
    avant même d’exister.
    Certains naissaient déjà coupables.

    Il appelait ça croissance.

    Les calculs proliférèrent.
    Les chiffres s’accouplèrent.
    Les bilans firent des portées entières.

    Mais les nids se vidèrent.
    Les regards tombèrent.
    Les plumes devinrent philosophiques.

    Perrot,
    tu comptais.
    Tu recomptais.
    Tu recomptais le recompte.
    Tu finis par compter les poules
    comme des virgules.

    Et dans ton empire vertical,
    on entendait parfois une poule murmurer :

    — Le ciel était plus vaste
    avant d’être rentable.