Récit fantastique
Je l’avais tant lu que ses mots s’étaient infiltrés dans mes rêves. Ses phrases, longues et sinueuses, m’enserraient comme des tentacules de pensée. Il y avait quelque chose de si fatal dans l’univers de Poe que je m’étais souvent demandé s’il n’était pas encore vivant, quelque part – non pas dans la chair, mais dans la fêlure du réel, là où l’esprit se renverse.
Un soir d’hiver, j’arrivai à Richmond. Le fleuve gelait lentement, et le vent traînait des bribes de givre comme des draps de spectre. On m’avait parlé d’une vieille demeure, la dernière où il séjourna avant son voyage fatal vers Baltimore. Par curiosité, ou par quelque magnétisme morbide, j’y allai.
La maison semblait m’attendre. Ses fenêtres, telles des orbites éteintes, contemplaient le vide avec une mélancolie résignée. J’entrai. La poussière absorbait mes pas. Il faisait froid – non pas ce froid ordinaire, mais cette morsure d’air que la mort elle-même semble exhaler.
Une lampe brûlait encore sur le bureau, chose impossible puisque la maison était close depuis des décennies. Elle ne vacillait pas, comme si le temps lui-même refusait d’en troubler la flamme. Autour, tout portait sa trace : une plume, un flacon d’encre à demi plein, une feuille couverte d’une écriture nerveuse. J’approchai. Les mots tremblaient sous ma lecture : « Il suffit d’un souffle pour que le mort se souvienne qu’il respire. ».
À cet instant, un bruissement parcourut la pièce. Pas celui du vent – car les fenêtres étaient closes -mais d’un mouvement intérieur, comme un pli que l’air aurait pris sur lui-même.
– Pardonnez, madame, dit une voix derrière moi. Auriez-vous la bonté de me rappeler où j’en étais ?
Je me retournai d’un coup. Il se tenait là. Edgar Allan Poe.
Oh, je ne puis dire s’il était vivant ou non, car son visage appartenait à l’entre-deux. Ses yeux luisaient d’un éclat fiévreux, la pâleur de ses joues semblait absorbée par l’ombre, et son vêtement, d’un noir sans âge, se mêlait presque à la nuit de la pièce. Pourtant, il respirait ; je le vis. Je reculai, incapable de parler.
– Vous voilà bien pâle, reprit-il doucement. Ne craignez rien. Ce lieu est humide de souvenirs, certes, mais j’y demeure par choix. On ne quitte point sa propre imagination.
Sa voix avait la douceur âpre du vin et le tremblement de l’obsession. Il désigna la page que je tenais encore.
– C’est mon dernier texte, dit-il. Je n’en trouve jamais la fin. Peut-être, mademoiselle, saurez-vous l’écrire ?
Je murmurai enfin :
– Monsieur Poe… Vous êtes mort depuis longtemps.
Il sourit, révélant ce sourire ambigu des âmes qui en savent trop.
– Mort ? Dites plutôt : transparent. Je suis de l’autre côté du souffle. Là où les mots deviennent air.
Tout tremblait en moi. L’admiration se mua en terreur. Mon idole m’apparaissait comme un condamné volontaire, amoureux de son propre tombeau. Je n’eus pourtant pas la force de fuir.
Il me fit signe d’approcher. J’obéis, fascinée. Ses doigts s’approchèrent du papier, tremblant d’une lenteur presque rituelle. La plume se dressa d’elle-même, plongea dans l’encre, et commença à tracer des lettres que je ne comprenais pas.
– L’encre connaît le chemin, dit-il. Vous, les vivants, la croyez docile. Mais chaque mot écrit cherche à revenir. Il n’est pas né du hasard, mais d’un souvenir que le monde refoule.
Je m’assis face à lui. Dans la flamme, son image semblait tantôt se fondre, tantôt reprendre consistance. Je crus voir un instant son visage se superposer au mien dans le reflet du verre posé sur la table.
– Pourquoi moi ? demandai-je.
– Parce que vous m’avez lu jusqu’à la dissolution. Vous savez ce que cela signifie : votre esprit a laissé passer l’abîme. Et je m’y suis engouffré.
Il parlait d’une manière lente, hypnotique. Ses yeux, plus noirs que la nuit, semblaient absorber mes pensées.
– Votre siècle, dit-il, a oublié la peur de l’âme. Vous l’avez remplacée par la peur du vide, alors que le vide est notre véritable nature. N’avez-vous jamais senti comme votre nom veut s’effacer sur vos lèvres ?
Je voulus répondre, mais aucun son ne sortit. J’avais l’impression que le vent entrait dans la pièce, bien que tout restât clos. Le même vent que celui de mes cauchemars, celui que je croyais avoir dompté par la lecture, celui que je ressentais dans le rythme même de ses phrases.
Les feuillets volèrent soudain, emportés par ce souffle invisible. La lampe s’éteignit. L’obscurité régnait, mais je distinguais encore, au milieu du noir, le faible éclat de ses yeux.
– Restez, dit-il. Vous avez écrit la fin sans le savoir.
Je compris, alors, qu’il ne parlait plus de son texte.
– Vous allez rentrer en moi, reprit-il, et chaque mot que vous avez lu deviendra un os de ma chair. Ainsi se perpétue l’auteur : non par la postérité, mais par l’infection.
La pièce tourna autour de moi. Les murs se désagrégeaient. L’air vibrait comme une cloche d’ombre. Je voulais crier, mais le vent pénétra ma bouche, m’emplissant d’un froid si profond que je crus mourir.
Quand je repris conscience, je me trouvai assise au même bureau. Devant moi, le papier portait une nouvelle phrase, écrite d’une main qui n’était plus tout à fait la mienne : “Elle entra pour admirer le mort, et le mort entra en elle.”.
Je levai les yeux. Il n’était plus là. Ou plutôt… il était partout. Dans la chair du bois, dans la plume, dans le moindre souffle de la maison. Le vent chantait à travers les fissures, et j’y entendais parfois, entre deux rafales, le battement discret d’un cœur hors du temps.
Je partis avant l’aube. Mais depuis ce soir-là, parfois, en écrivant, la plume se met à bouger d’elle-même – traçant des mots que je n’ai pas pensés. Leur voix n’est pas la mienne. Elle souffle. Elle murmure. Poe n’est pas mort. C’est moi qui meurs en écrivant.
FIN
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