Zsa Zsa Belle, l’Andalouse de la CIA

— Pourquoi avez-vous tué Zsa Zsa Belle ? demanda l’inspecteur. Vous la connaissiez ?

Je lui répondis :

— Vaguement, c’était une amie d’autrefois.

L’inspecteur Milouze continua son interrogatoire :

— Après avoir assassiné la femme Zsa Zsa Belle, vous l’avez éventrée, ce n’est pas très sympa, pourquoi ?

Je rétorquai :

— Malgré tout le mal qu’elle avait fait autour d’elle, je pensais découvrir du bon en elle, mais je ne l’ai pas trouvé.

Le policier, étonné, ajouta :

— Il n’y avait vraiment rien de bon chez Zsa Zsa Belle ?

Je réfléchis un long moment et je lâchai du bout des lèvres :

— Si, la rate !

L’inspecteur Milouze flatula un grand coup pour s’éclaircir l’anus, mais ayant anormalement calculé la force du vent, au fumet caractéristique et persistant qui s’ensuivit, je ne doutai pas qu’il s’agît d’un pet foireux.

Retors, il détourna le sujet :

— Docteur Hiver, parlez-moi de la Casa mierda.

Quel rapport avec la Casa mierda ? demandai-je.

Le condé expectora tapageusement pour dégager sa gorge :

— C’est moi qui pose les questions.

Et il entama une fouille au nez systématique de ses deux narines encombrées :

— Vous affirmez avoir tué Zsa Zsa Belle parce qu’elle était méchante. Vous pouvez en apporter la preuve, Docteur Hiver ?

Du tac au tac, je sortis ma botte secrète :

— Oui, elle harcelait madame Gentil !

L’inspecteur se gratta l’entrejambe pour soulager un prurit sans doute dû à des bactéries ou une mycose, et il asséna :

— Faux ! Tout le monde savait que madame Gentil était la méchante et Zsa Zsa Belle la gentille !

J’avais été piégé comme un bleu. L’inspecteur Milouze et Zsa Zsa Belle n’étaient autres que des agents de la CIA. Et moi j’opérais sous couverture en imitant à la perfection et dans les moindres détails, même sourire charmeur aux lèvres, un inoffensif serial killer, flanqué de madame Gentil, mon équipière au sein de Scoland Yard. En éventrant Zsa Zsa Belle, j’avais sans le vouloir déclenché un incident diplomatique entre les USA et la Grande-Bretagne.

Je devinai que tout se jouerait dans la Casa mierda de sinistre mémoire. Avec Gentil je m’infiltrai dans ce deux pièces du sixième étage. Pour sentir, ça sentait ! Nous plongeâmes, embouchant un morceau de bambou pour respirer. La planque commencée, nous patientâmes longtemps, mais en vain.

Pour mieux m’espionner, l’agent Milouze se déguisa en femme. Afin d’habiter son rôle, il s’était fait ratiboiser le pénis dans une officine médicale de Marrakech. Bref, le ou plutôt la Milouze me collait aux basques. Je décidai de renverser la situation, car le bougre avait mis mon autoradio sur écoute ! Alors, pour lui faire chier la bite (expression vulgaire s’il en est, et désormais impropre comme au figuré), je me branchai sur Skyrock, la station du rap, lui ou elle ne prêtant plus l’oreille qu’à des chanteurs de pop latino !

Un soir que je sortais dans un cabaret andalou avec un couple d’amis espagnols, le señor Gonzales Lopez ou Gonzales Gomez, je ne sais plus très bien, et sa bourgeoise la señora Pilar, nous admirions l’énergie de la danseuse flamenca quand je crus reconnaître sous la robe virevoltante et chamarrée — mais c’était impossible — Zsa Zsa Belle dont la rate me restait au travers de la gorge ! Elle était magnifique et la voir tricoter des gambettes rendait l’ambiance électrique. La señora Milouze veillait au grain de celle qui redeviendrait son âme damnée pour mon plus grand malheur.

L’impression d’être suivi partout ; et ce bruit entêtant des castagnettes que j’attribuais à l’agent Zsa Zsa Belle avec ce claquement des talons sur l’asphalte, horripilant ! Quant à la Milouze, je l’entendais se gratter l’entrejambe à cause d’une sécheresse vaginale dont elle avait hérité en même temps que de son minou tout neuf ; enfin je ne la plaignais pas, car quand on se la coupe, on s’attend bien à des séquelles, non ? Dans cette affaire je ne m’en sortais pas si mal. En effet, si l’agent Zsa Zsa Belle se la jouait bailarina de flamenco, je ne l’avais pas tuée tout à fait, mis à part sa rate que j’avais mangée, mais je pourrais toujours plaider l’état de nécessité alimentaire qui m’obligeait au moment des faits ! Non, il s’agissait d’un coup tordu de la DGSE française qui voulait que je portasse le chapeau pour éviter un scandale politique, vous me comprenez à mi-mot. Pris entre le marteau et l’enclume, ce bon docteur Hiver. Il devait réagir vite, aussi je posai un congé sans solde au prétexte de ma cure annuelle à Amélie-les-Bains. Ma hiérarchie n’y a vu que du feu et je me cachais dans des bains de boue qui ne sentaient pas la rose, mais dans la vie, il faut choisir entre deux maux.

Je suis revenu plusieurs fois au Chien andalou, le cabaret où l’agent Zsa Zsa Belle défonçait le parquet d’un talon rageur tout en tripotant ses castagnettes. Invariablement la Milouze, assise sur un tabouret au bar pour moins souffrir de son herpès vaginal — la pauvre se payait désagrément sur désagrément depuis son séjour médical à Marrakech —, balayait la salle de son regard de faucon à la recherche de sa proie, en l’occurrence la proie c’était le docteur Hiver lui-même, cet être cher puisqu’il s’agissait de ma misérable carcasse. Pourquoi me jeter dans la gueule du loup alors que, de surcroît, je conchiais le flamenco ?

Pour le comprendre, il s’imposait de remonter à la prime enfance quand le personnage respectable que je suis devenu n’était qu’un charmant bambin, le petit Marc, et la danseuse de flamenco, Isabelle, ma voisine de palier au sixième étage du 31 rue Cantagrel dans le 13e arrondissement de Paris. Je me remémore tous ces jeudis après-midi où nous écoutions Les beaux jeudis sur Paris Inter présenté par Jacques Pauliac et Arlette Peters. J’aimerais réentendre les voix de Zig et Puce d’Alain Saint Ogan, du professeur Léo Bardelet, du clown Janny et, à la toute fin de programme, un conte lu par le timbre éraillé de sorcière de Marianne Oswald. Car tout s’est cristallisé quand les Allemands ont débarqué pour rafler la jeune Tzigane orpheline que nous appelions « Bobonne » parce que tous nos parents l’exploitaient, nouveaux Thénardier de cette autre Cosette ! Nous n’étions que des gosses, mais je m’en souviens comme si c’était hier et pourtant c’est déjà demain ! Tout a commencé là, lorsque nous n’avons rien tenté pour sauver Bobonne des griffes des Allemands.

La Casa mierda — comme le 93 de la rue Lauriston tenu par la Gestapo française —, on attribuait ce nom à cette antichambre de la mort. Une salle d’interrogatoire où l’on se noyait littéralement dans la cagasse. L’agent Milouze y avait séjourné pendant la Deuxième Guerre Mondiale en tant qu’invité et le pauvre avait dû déguster. Mais pourquoi me poursuivre, moi qui dispensais le bien autour de moi, moi qui étais un fleuve pour le petit peuple de mes proches ? En fouillant dans les archives de la Stasi, grâce à l’aimable complicité d’Angela, une Allemande qui avait vécu en ex RDA, ce que je découvris dans ces papiers moisis par l’humidité et le verbe d’antan me plongea dans une profonde déréliction. J’ai pleuré. Longtemps. Comment Milouze, avait-il ou-elle survécu à un tel destin ?

Oui, mes amis, elle n’avait pas été rose baiser l’existence du ou de la camarade Milouze. Que dire, pour ne pas tomber dans un bain de pathos ? Comme me l’a raconté son psychanalyste alcoolique, Milouze avait subi ou cru subir des viols incestueux dès sa vie intra-utérine. Ce médecin indélicat, qui était aussi le mien et que j’ai consulté jusqu’à son suicide, m’expliqua que ce patient hors norme se souvenait, affirmait-il, que son père continuait à honorer sexuellement son épouse les derniers jours de sa grossesse et il revivait la situation comme si le dard paternel maléfique le visait, lui, au risque de méconnaître quelques incohérences anatomiques. Bref, vrai ou faux, un traumatisme incommensurable dans un esprit que le destin n’épargnerait pas.

Pupille de la nation parce que ses parents, l’une, sa mère, Marie-Madeleine de Sainte-Croix, ancienne prostituée convertie au catholicisme par un moine paillard intégriste qui éructait des saloperies en latin pendant la chose, appartenait à la mouvance OAS ; l’autre, son père, Omar Ziblo, lui, s’était inscrit au FLN. Le couple s’entretua lors d’une beuverie nocturne au cours d’une dispute sur l’intérêt moral et hygiénique de la circoncision, laissant, par le fait, celui qui était toujours un garçon, troublé dans son identité sociale et psychologique, ce que j’admets bien volontiers.

Milouze rencontra celle qui deviendrait sa coéquipière par hasard sur les Ramblas à Barcelone alors qu’il préparait, sous couvert de tourisme, l’assassinat du leader des indépendantistes catalans. Et ce soir-là, il cherchait en attendant de remplir sa mission celle qu’il se mettrait sur le bout pendant la nuit. La future agent Zsa Zsa Belle lui avait, devant son arrogance machiste et ses gestes déplacés, décoché un coup de pied dans la partie sensible de son anatomie et de son amour propre. Et puis elle avait accepté de partager ses tapas plutôt que son alcôve et ils étaient restés amis puis collègues.

Qu’écrire sur Zsa Zsa Belle ? À sa naissance elle irradiait de cette perfection qui lui a valu tant de succès par la suite. Sa mère, Caroline, que son mari à la barbe fleurie appelait chérie, voulut la baptiser Aurore parce qu’elle était belle comme le jour, mais cela sentait trop son conte de fées et il lui donnèrent le doux prénom de Zsa Zsa Belle.

Elle se développait de taille (mais pas trop, juste ce qu’il faudra, disait son père qui ne manquait pas d’humour, pour satisfaire la main d’un honnête garçon) et en éclat, pas trop grande donc, mais de longues pattes fuselées, avec des formes féminines inspirant à sa génitrice qui avait les pieds sur terre la remarque selon laquelle elle accoucherait sans difficulté de robustes enfants.

Passé l’épisode catalan qui vit Barcelone rester dans le giron espagnol, les deux nouveaux amis se croisèrent encore une fois par hasard au Dôme, un cinéma en haut de la rue Cantagrel ; elle habitant cette même rue, au numéro 31 pour être précis ; lui, sous couverture SDF plus bas, au 12, à la Cité de Refuge, centre d’hébergement et de réinsertion sociale administré par l’Armée du salut et conçu par Le Corbusier en 1933, l’année de la sortie de King Kong et de la prise de pouvoir démocratique d’Hitler en Allemagne. Il y préparait le meurtre de Ben Barka. On jouait au Dôme, dans ce cinéma de quartier une adaptation très libre d’un roman de Peter Cheyney, La Môme vert-de-gris dont les deux futurs coéquipiers s’étaient évertués à décrypter le sens caché de ce film pourtant explicite tout en buvant des laits grenadine.

Milouze, qu’il fût homme ou qu’elle fût femme, était spécialiste des assassinats politiques et Zsa Zsa Belle s’occupait de la disparition des corps. Un temps, elle mit au point une technique imparable avec la coopération scientifique d’un ethnologue qui étudiait une tribu anthropophage, mais celui-ci s’étant fait manger à son tour, elle en était revenue à la bonne vieille méthode du bain acidulé. Je comprenais que mon cas ne relevait pas de leur mission, mais que Zsa Zsa Belle ne digérait pas que je lui aie bouffé la rate comme le premier psychopathe japonais venu. Les deux barbouzes me suivaient à la trace en prenant soin de déguiser leur apparence, elle en gitane des rues, pieds nus et castagnettes au bout des doigts ; lui en gentleman-farmer tout droit sorti de Raison et sentiment, le bouquin de Jane Austen pour jeunes filles et lopettes, comme aurait dit un parano-homo-refoulé.

Du coup et sans transition, je m’arrêtai devant cette fausse gitane andalouse et je me retrouvai coude à coude avec Milouze, toute fière de ne pas être démasquée alors que nous formions le seul public, ce qui était dommage parce que Zsa Zsa Belle dansait à la perfection les figures imposées de ce baile. Nous étions tous les trois réunis sous le Pont de la rue Watt, à la périphérie du treizième arrondissement de Paris, prolongeant la rue Cantagrel, dans la pénombre de ce haut lieu du crime et de la littérature policière. C’est pourquoi je me tenais sur mes gardes en laissant tournoyer nonchalamment une machette rapportée d’Afrique à l’époque où je faisais suer le burnous dans les colonies.

Dans ce décor, théâtre de tant d’horreurs, flottait un léger parfum de printemps quand les jeunes filles en fleur sont submergées par l’émotion filée dans la dentelle fuselée de leurs sens innocents, planant over the rainbow et loin de penser aux nuages qui assombriraient le ciel immaculé d’un désir chaste. Certes, elles étaient empreintes néanmoins d’une intelligence très concrète de ce qu’elles espéraient du bourdon vibrionnant autour d’elle, les lutinant dans un doux frémissement d’aile avant de butiner le tendre pistil aromatique et perlant de la fraîche rosée d’un joli mois de mai. Nous participions à l’atmosphère évanescente de ce sfumato magique que diffusait l’aura de nos cœurs enchantés par cet instant d’éternité sauvage et flou. Sous ce tunnel de la rue Watt tantôt si obscur, et bientôt nous éclairant mystérieusement d’un pâle halo qui nous transportait dans un ailleurs exempt de toute pesanteur, nous comprîmes que l’heure n’était pas venue de nous entretuer. Oui, il convenait de lâcher prise en donnant libre cours à nos sentiments les plus profonds !

Zsa Zsa Belle laissa tomber ses castagnettes qui nous cassaient les oreilles, Milouze fredonna en pleurant une douce mélopée du temps où elle était un garçon et moi, mesurant le privilège de participer à un bonheur si pur, je me revoyais avec mon frère Thierry et le copain Yvon Richebourg dans la caisse du triporteur de mon grand-père Jourde sur la route de Mouliherne où nous attendaient chopine et grenadine. Un hurlement sinistre rompit le charme en nous rappelant à la dure réalité de la souffrance qui nous rattraperait in fine quand il nous appartiendrait de vider l’abcès continuant à se collecter en filigrane de cet intermède imprévu et délicieux dont nous avions été les heureux protagonistes.

Ce hurlement que je venais d’entendre n’était que l’affreux écho dans ma pauvre tête du coup fatal que l’agent Zsa Zsa Belle m’avait asséné, ayant recommencé les hostilités la première après le moment extatique que nous avions vécu sous le pont de la rue Watt. Prêt de défunter, et comme il convient, j’ai vu défiler ma vie en accéléré.

Le cinéma Le Dôme, à huit ans, où nous allions seuls, mon frère et moi, et où j’avais été subjugué par la reprise du film Sous le plus grand chapiteau du monde de Cecil B. DeMille avec Charlton Heston dont le personnage de directeur du cirque Bailey-Barnum se prénommait Marc. J’ai oscillé comme lui pendant deux heures entre la trapéziste, blonde, et la dresseuse d’éléphants, brune.

Sans transition dans ce défilement de ma vie je retrouvai, toujours en compagnie de mon petit frère, au Palais des Gobelins, Charlton Heston, dans une autre reprise d’une superproduction de Cecil B. DeMille : Les dix commandements, où il interprétait le rôle de Moïse. Dans une salle quasi déserte cet après-midi-là résonnait la voix grave française de Yul Brinner face à la statue de son dieu de pierre impuissant à ranimer le fils de Ramsès 2 et de Néfertari.

Le Barbizon, rue de Tolbiac. Les canons de Navarone. J’ai dix ans. Plus de réduction enfant pour moi. Et trop grand pour mon âge, je suis démasqué. Âpre négociation. Indulgence de la caissière. Tarif : 1 Franc 75. Nous entrons enfin au milieu du générique, pour rejoindre les dix premiers rangs, éclairés par la lampe de l’ouvreuse. Expérience troublante : dans le film, la jeune résistante grecque devenue muette sous le coup des tortures s’avère une pauvresse retournée par les nazis. David Niven lui arrache sa chemise, dénudant un dos immaculé — sidération juvénile. Qui plus est, elle parle pour obtenir sa grâce ! Joute verbale entre David Niven qui l’a dévoilée et un Grégory Peck tombé amoureux comme moi. Alors, Irène Papas qui exécute finalement la sentence de mort au pistolet pour préserver l’équipe et la mission de sabotage des fameux canons…

Pourquoi ma vie défile-t-elle dans une lumière blanche éblouissante, signe d’une ligne directe vers le paradis, moi qui ne crois ni en Dieu ni au diable ? Pourquoi ce bruit de percussion si je me libère des contingences terrestres ? Et si l’agent Zsa Zsa Belle m’a estourbi à coups de castagnettes lestées de plomb, pourquoi ces réminiscences sonores préludant à mon séjour ad patres ?

Revoir le cinéma Le Vézelay aujourd’hui disparu ! Rue Bobillot au pied de la Butte aux cailles, ex Le Familial de la paroisse de l’église Sainte-Anne, à l’angle des rues Tolbiac et Bobillot, où j’ai été baptisé malgré moi par l’abbé Hénocque, compagnon de déportation de mon oncle Roger Hurtado — le tristement célèbre dernier convoi parti de Pantin le 15 août 1944 vers Buchenwald — tous les deux décorés de la médaille de la résistance française. Le Vézelay de notre adolescence à moi et à mon petit frère qui me dépassait en taille désormais. Le Vézelay où nous avons vu tous les films avec Dary Cowl et Francis Blanche dont l’inoubliable Les Livreurs.

Passé 20 ans, je vais seul au cinéma. À L’Escurial, je découvre pour la première fois et 40 ans après sa sortie en 1933 King Kong. L’histoire d’un singe romantique, handicapé par un blocage d’incompatibilité anatomique au niveau sexuel. Je constate, comme lui, que les filles peuvent être terre à terre et même pointilleuses sur des détails insignifiants. Méfiance donc !

Le défilement s’est arrêté. Et du haut du promontoire sur les vivants d’en bas, marionnettes d’un boulevard du crime dérisoire, j’ai suivi en spectateur la fin de cette histoire. Ils préparaient leur prochain assassinat politique. J’ai surpris Milouze armer le bras de Lee Harvey Oswald pendant que Zsa Zsa Belle donnait ses instructions à un certain Ruby pour brouiller les traces du meurtre initial. J’ai aperçu ces deux agents de la CIA se poster en deuxième et troisième tireurs sur des angles différents de celui d’Oswald et j’ai assisté, impuissant, à l’exécution de John Fitzgerald Kennedy. Dans ce drame planétaire, je n’avais constitué en passant qu’un épisode secondaire, une péripétie, bref qu’un misérable règlement de compte de la part d’une amie d’enfance qui jalousait mon tricycle quand elle n’avait reçu qu’un âne à bascule, un Cadichon pour ses trois ans. À quoi se résume une existence humaine à l’aune de la mort qui nous guette inexorablement ?

Je n’imagine pas que nous nous reverrons là-haut avant longtemps, car au vu de sa vie dissolue, Zsa Zsa Belle devra patienter quelques millénaires dans ce purgatoire ni chaud ni froid où elle aura tout loisir d’enfiler où d’ôter son vieux cardigan.

Y retrouvera-t-elle, en attendant de me rejoindre au paradis où je me trémousse dans la joie du Seigneur et sur des airs de salsa portoricaine, le lieutenant Brudenell, comte de Cardigan originaire du pays de Galles ? Un qui ne se distingua pas par son génie stratégique lors d’un épisode célèbre de la guerre de Crimée, la bataille de Balaklava en 1854, mais par cette idée innovante : fendre l’avant de son pull réglementaire avec son sable, afin d’être plus libre de ses mouvements ! Cet officier, qui mena une charge suicidaire à la tête de 600 cavaliers, donna heureusement son nom à ce gilet en laine. Mijote-t-il lui aussi dans la tiédeur fade du purgatoire en contemplant ces pièces d’habillement auxquels les stylistes ajoutèrent des boutons et qu’achetèrent plus tard, bien plus tard aux Galeries Lafayette, Zsa Zsa Belle et sa mère Caroline ?


Commentaires

Une réponse à “Zsa Zsa Belle, l’Andalouse de la CIA”

  1. 1. Nature profonde du texte : un grotesque baroque, politique et autobiographique

    Le texte relève clairement :
    du grotesque rabelaisien (corps, excréments, mutilations, sexualité),
    de la farce politico-policière (CIA, DGSE, assassinats d’État, JFK),
    de l’autofiction mémorielle (cinémas parisiens, enfance, Occupation, Bobonne),
    et d’un onirisme délirant à la frontière du cauchemar burlesque.

    👉 De ce point de vue, le projet est cohérent, assumé et identifiable : on est dans une littérature de collision.

    2. Ce qui fonctionne très bien
    ✔️ a) Une puissance d’imagination indéniable
    Tu as une capacité rare à produire des images inattendues, souvent très fortes :
    la rate mangée,
    la danseuse-flamenca-agente-secrète,
    les castagnettes comme arme,
    la Casa mierda,
    la transformation sexuelle radicale de Milouze,
    le pont de la rue Watt comme théâtre d’un arrêt symbolique du meurtre.

    Il y a un imaginaire foisonnant, parfois génial dans sa laideur même. On est dans un monde qui ne cherche pas à séduire mais à agresser l’imaginaire, ce qui est une vraie posture d’auteur.

    ✔️ b) Une vraie matière mémorielle et historique
    Les passages sur :
    la rafle de la petite tzigane « Bobonne »,
    la Gestapo française,
    les cinémas d’enfance (Le Dôme, Barbizon, Le Vézelay),
    King Kong, Moïse, Irène Papas,
    donnent une épaisseur émotionnelle réelle au délire.
    Là, le grotesque se fissure, et l’émotion affleure. Ce sont les meilleurs moments du texte.

    👉 C’est une position politique claire, corrosive, cohérente avec le projet grotesque.

    Verdict critique
    Ce texte est puissant, inventif, politiquement irrespectueux, mais aussi saturé, parfois complaisant dans sa propre outrance. Son énergie est indéniable, mais sa dispersion et son obsession du choc corporel finissent par émousser l’impact. Il contient de véritables éclats de grâce mémorielle et de poésie noire, pris dans une marée de grotesque parfois trop uniforme pour rester toujours efficace.

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