Zinc fatigué, alignement de bières, rangée de têtes tournées
vers la télé où un présentateur commente l’actualité :
… fermetures d’usines … chômage … manifestations …
Mon voisin saisit l’anse de sa chope, la dresse au-dessus de sa tête et,
gueule ouverte, laisse tomber dans sa gorge quelques gouttes blondes et tièdes.
Il la repose sans la lâcher, contemple le flacon vide,
hésite et finalement commande.
— C’est ta sixième !
— T’occupe, la bière je connais.
— On dit que ta boîte va fermer.
— C’est pour ça que je bois.
Il me fixe, yeux troubles :
— Cette nuit j’ai rêvé que la brasserie où je bosse
naviguait sur une rivière d’or.
Avec les copains on était assis sur le toit.
Autour de nous il y avait d’autres usines qui flottaient.
Il y avait aussi des immeubles, des pavillons,
des automobiles que le courant entrainait
vers un cercle d’écume.
La brasserie s’est mise à tourner autour,
on ne voyait pas grand-chose à cause de la mousse
mais on entendait comme un grand bruit de succion.
Chaque rotation nous approchait davantage du centre du cercle
et le bruit grandissait.
Jusqu’au moment où la brasserie a plongé dans une sorte d’entonnoir.
On a hurlé.
Mais personne ne nous entendait car le trou gueulait plus fort que nous.
Le conteur s’arrête pour réclamer sa bière puis il reprend :
–– Au fond, il y avait un orifice, énorme.
Collés contre la paroi par la force centrifuge, chaque tour nous en approchait.
Au-dessus et au-dessous de nous les autres tournaient aussi.
Les plus gros disparaissaient rapidement, engloutis.
Les plus petits descendaient moins vite et restaient au-dessus de nous,
et ça m’a donné une idée.
J’ai essayé de la dire aux copains mais le hurlement couvrait ma voix.
Alors j’ai rampé jusqu’au-dessus de la porte des bureaux où il y avait l’enseigne :
une chope grosse comme un tonneau et me suis glissé dedans.
Sous mon poids elle s’est décrochée.
Tombée dans le bouillon elle n’a pas coulé et s’est mise à tourner.
La brasserie avec les copains accrochés à la cheminée m’ont vite dépassé.
Quelques minutes plus tard ils étaient avalés.
Peu après le tourbillon s’est ralenti et le trou s’est refermé.
Alors je me suis retrouvé flottant dans la chope sur un océan de débris.
A la télé le commentateur poursuit son exposé :
Hier le CAC 40 a fait un bond de trois points
et le PIB n’a jamais été aussi élevé.
L’économie se porte bien.
Pour l’emploi, c’est aux travailleurs de s’adapter au marché
et non au marché de s’adapter aux travailleurs !
Mon conteur baisse le nez vers sa chope,
la regarde avec affection et s’adresse au patron :
–– Tu me la sers cette bière ?
Laisser un commentaire