Mon ami Grégoire

La première fois que Grégoire est mort — du moins la première fois que j’ai eu connaissance d’une de ses morts —, je venais de sympathiser avec lui lors d’une soirée chez Laurence et Olivier. Quand j’écris est mort, je pèse mes mots sur la balance sans tare des souvenirs vivaces, car d’emblée, le plus singulier chez Grégoire tenait à la récupération de son corps en suspens.

Ni ses amis Laurence et Olivier, Jérôme et Thomas, ni même ce singe savant de Simon planté comme un candélabre dégarni sur le piédestal de sa culture fumeuse, ne me démentiront ; Grégoire se révélait, pour qui ne le côtoyait pas familièrement, comme un poseur insupportable dans l’affectation qu’il mettait à vivre comme à mourir. Mais j’ai peur de coucher sur le papier ce qui paraîtra aux uns une mauvaise farce et aux autres le fatras pittoresque d’un cerveau encombré.

De fait, chaque mort de Grégoire semblait unique et, paradoxalement, d’une grande banalité. Comment expliquer, quand le texte court plus vite que les images, qu’il constituait une cible idéale, tout offerte à la tentation de ses bourreaux pour peu que leur veulerie égalât leur bêtise ou leur inconscience ? Encore eût-il fallu que ceux-ci se départissent de leur suffisance pour ne pas tomber dans des pièges innocemment tendus par une victime qui ne manquait jamais de succomber à ses blessures sous le regard épouvanté de ces meurtriers occasionnels, incapables d’assumer les conséquences fatales de leurs désirs inavoués.

Quant à Grégoire, il ne s’adonnait à aucun chantage, à aucune simulation. Si on le tuait, il en décédait pour de bon, pas dans sa tête, mais dans sa chair avec ce qu’il convenait de sang versé, de tripes à l’air. Les certificats de décès étaient authentiques, j’en témoigne. Et nous l’enterrions vraiment ou l’incinérions, c’était selon ; la terre qu’on lui versait dessus, ou le feu qui le réduisait en poussière nous arrachait à chaque fois des larmes, même si nous savions que le bougre nous reviendrait bientôt. Bref, jamais il ne simula. Il sautait dans les flammes sans sourciller et renaissait de ses cendres sans qu’il fût question de mystère religieux : Grégoire s’affirmait trop laïc dans l’âme et bien trop modeste pour se croire l’élu d’un système qui lui restait étranger.

Oserais-je dire que les morts de Grégoire m’ont aidé à surmonter les aléas de ma propre vie ? À s’exposer régulièrement dans sa nudité cadavérique aux yeux de ceux qu’il chérissait, ne nous insufflait-il pas une bouffée d’oxygène dont il se privait pendant quelques jours, quelques semaines ou quelques mois ?

Ah ! j’en ai visité des maisons mortuaires, des columbariums, des chapelles d’hôpitaux. Je l’ai veillé, l’animal, je lui en ai offert des fleurs, j’en ai consulté des médecins légistes, j’en ai suivi des convois funèbres ! J’ai porté le deuil quand il s’absentait, j’ai quitté le deuil quand il réapparaissait, mais jamais il ne s’est fendu de la moindre justification. Combien de fois Laurence et Olivier ont essayé de l’entraîner discrètement sur la pente d’une confidence qui nous aurait tout de même éclairés ? Et ce cuistre de Simon, ne le titillait-il pas à ce sujet en dissertant sur les pratiques funéraires et leurs cortèges de symboles ? Moi-même, tout engoncé que je fusse dans une certaine éthique amicale, je l’interrogeais parfois du bout des lèvres sur l’énigme de la vie après la mort. Nous n’obtenions qu’un sourire convenu et une pirouette sur le contentement qu’il y avait à se retrouver chez soi, entouré de ses proches après un aussi long voyage. Et les cadeaux qu’il n’oubliait jamais d’en rapporter nous désarmaient définitivement.

Je confesse volontiers l’incongruité d’une telle situation, et même le peu de crédibilité de cette histoire. Mais qu’y puis-je ? Devrais-je produire les certificats de décès, les rapports des légistes pour forcer l’invraisemblance des faits rapportés ? Quand Grégoire trépassait, ou plus exactement quand il était tué — car dans ces affaires, jamais une maladie ne l’emportait et le suicide ne rentrait pas dans son caractère amoureux des plaisirs de la vie —, quand il était tué, il ne s’agissait pas du meurtre prémédité d’un dangereux psychopathe. Non, il s’agissait le plus souvent d’un accident banal en apparence : renversé par un chauffard, pris malgré lui dans une rixe et que sais-je encore. Il attendait inexplicablement le bon moment, la bonne place pour recevoir la voiture ou le coup de couteau. On eût dit qu’il était doué d’une intuition prospective pour cela, qu’il pressentait, sinon qu’il espérait, ce qui lui arriverait.

Et à chaque fois, le déchaînement des sirènes de police, le crissement des pneus de l’ambulance, les périmètres de sécurité entouraient le cadavre pantelant d’un Grégoire qu’on ne réanimait jamais. Le chauffard criait à la malchance, le voyou s’arrachait les cheveux et se frappait la poitrine pendant que Grégoire tirait immanquablement sa révérence, leur rendant très proprement son dernier soupir.

Je ne comprends pas une régularité incompatible avec les lois de la probabilité. Je compile, je rumine ces événements sans trouver d’explication satisfaisante. Entre sa vie et sa mort, Grégoire et son visage lisse, ses yeux rieurs et sa bouche nous distillant au retour ses fines plaisanteries, était-il ce que l’on appelle communément un rêve chimérique ?

Certes, le rase-pet emmaillotant son torse étroit des épaules qui allait s’évasant jusqu’aux fesses dénotait une ostentation que les poètes font valoir de leurs tours impudiques. De même, à sa démarche concassée, vous le reconnaissiez de loin, mais il ne donnait vraiment le meilleur de lui-même que dans l’immobilité de la mort.

Je ne me décide pas aujourd’hui à évoquer cet ami, on le devinera aisément à partir de ce qui précède, parce qu’il a disparu. Chroniquement mort, immuablement vivant, Grégoire ne pouvait pas ne pas mourir et moi, je ne me résous pas à peinturlurer cet interstice où il se lovait pour échapper à sa vie comme à sa mort.

Pourquoi ai-je voulu casser une si belle amitié ? Quel désir malsain m’a poussé à couper ce rosier si florifère qu’il embaumait mon quotidien aseptisé, à me boucher les oreilles pour ne plus l’entendre jouer sa petite musique dissonante en parlant ? Entre deux morts, il causait beaucoup, Grégoire. Et ses propos je les redirai mot à mot, car une envie ne me lâche plus : faire revivre celui qui ne savait que vivre ses morts et mourir ses vies, mon ami Grégoire.


Commentaires

4 réponses à « Mon ami Grégoire »

  1. Charles Jeanne

    De Marc le protecteur, à Grégoire l’éveillé, il y a une filiation qui interroge et sur laquelle nous aimerions quelques éclaircissements.
    Dans quel ouvrage les trouver, Môssieur l’Ôteur ?

    1. Marc Hiver

      Il s’agit du premier chapitre des « Morts de mon ami » écrit en 2011.

      1. Où est-il possible de lire ?

      2. J’espère toujours une réponse my friend.

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