Blanche Roche

BLANCHE ROCHE

Un conte fantastique et philosophique

 

 

Lorsque j’ai commencé à poster cette chronique sur mon blog à l’été 2018, un soleil caniculaire tenait la France en éveil, jour et nuit. Avec la pollution, l’air était rempli de particules fines et donc irrespirable pour mes poumons asthmatiques. Afin de passer le temps, et dans l’attente de rejoindre des cieux plus cléments dans la Manche, au nord-est de la presqu’île du Cotentin, je me suis replongé dans une vieille légende que j’avais retrouvée au fil d’un de ces livres à compte d’auteur qui pullulent en région. En l’occurrence, il s’agissait d’un conte attaché à un ancien fort de douanier attenant à un chemin du même nom. À deux encablures du fort désormais en ruines et troué comme un gruyère par les blockhaus de la Deuxième Guerre mondiale, en pleine mer, se dressait un énorme rocher jamais recouvert lors des hautes eaux. Ce gros caillou en granite tenait son appellation Blanche Roche des fientes de mouettes et autres oiseaux marins qui l’avaient couronné.

 

Sinon, au gré de ces quelques feuillets, il se racontait qu’à Fermanville, dans cette commune côtière du Val-de-Saire à dix-huit kilomètres de Cherbourg, que si un de ses habitants entrait en agonie dans son foyer et pas à l’hôpital, la roche se mettait à clignoter disparition/réapparition, puis à respecter une minute de disparition complète au moment où le partancier rendait son dernier soupir. Bien entendu, personne n’avait pu confirmer ce phénomène. Et pourtant il me fut donné d’observer un je-ne-sais-quoi et un presque-rien de sinistre abondant paradoxalement ce conte à dormir debout. Il me permit de revisiter — et même d’une manière critique — les théories philosophiques qui nourrissaient ma vision du monde. Mais n’étais-je pas tout bêtement victime des effets pervers de la chaleur qui sévit cet été-là ?

 

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Blog, le mercredi 4 juillet 2018

Pour une raison que je conserverai par-devers moi, ne souhaitant pas devenir la risée de mes amis sur les réseaux sociaux, me voilà comme assigné à résidence dans l’appartement que j’habite en proche banlieue parisienne. Comprenez que passée la Porte de Châtillon, les fantômes de mon enfance viendront à ma rencontre. Et pourtant c’est peu dire que je veux revoir ma Normandie, et ma Normandie à moi, c’est le Cotentin, une presqu’île comme une île, chante la publicité. J’ai chaud et soif. Cette merde de réchauffement climatique nous empêche de respirer. De l’air ! Et à la pointe du Cotentin, entre Cherbourg et Saint-Vaast-La-Hougue, règne une fraîche, mais pas celle des cités. L’été y semble un printemps qu’on n’a plus ailleurs. 15° à tout casser la nuit et 20° la journée. La mer à 17°, été comme hiver, qui vous ratiboise la queue malgré la combinaison néoprène quand vous vous baignez ! Le paradis sur terre. J’enrage donc de mijoter dans mon appartement surchauffé. On crèvera tous et le chat Boba Fett, mon Maine coon, ne se sent pas en forme. Je rêve de m’enfermer dans ma voiture, clim au max, de quitter le périphérique à la Porte Saint-Cloud pour filer vers Mantes-La-Jolie sur l’A13, ma US Route 66, où commence la grande évasion. Après 50 kilomètres interminables et avoir doublé la centrale de Porcheville sur la droite en bord de Seine, nous ferons étape — sortie Mantes Sud — au McDo. Mon big Mac aura le goût d’une madeleine de Proust. J’ai troqué ma Harley pour une Dacia. L’autoradio sur France Culture joue l’intégrale de Francky Vincent, cet immense chanteur guadeloupéen. Une anticipation des vacances. Mais alors que Boba et moi braillons La chatte à la voisine et Alice ça glisse, un flic nous arrête et me demande mes papiers. Dans la magie de l’instant, je sors mon flingue de la boîte à gant et je le bute comme un malpropre. En riant, nous repartons en trombe. Ça commence bien : l’été sera d’enfer. Francky entame sur un rythme antillais : Tu veux mon zizi ? que nous reprenons en chœur ! Bientôt nous aurons tous les poulets de l’hexagone aux trousses. On se sent revivre.

 

Je me réveille brutalement dans la moiteur de ce mois de juillet pourri par la chaleur.

 

Blog, le jeudi 5 juillet 2018

Tenir 15 jours dans le chaudron de ma banlieue avant de respirer fort le Cotentin. La météo annonce des nuits plus fraîches en Ile-de-France pour la fin de semaine. 18° ce matin, mais encore 27° cet après-midi. Je suis scotché à ma clim afin de perdre quelques degrés chez moi tout en recrachant par un tuyau encastré dans la fenêtre l’équivalent de merde pour la planète. Sinon, en dehors du salon, l’appartement reste une fournaise. Il faudra dormir sur le canapé. Boba Fett, le chat, ressemble à une serpillière complètement fripée et cette maudite chaleur lui fout de la constipation, des crottes dures comme du béton. Je lui ferai avaler 3 ml d’huile de paraffine pour le décoincer. Quand on pense qu’au port de Barfleur, j’enfilerais à cette heure une petite laine pour juguler la fraîche qui tombe vite en fin d’après-midi ! Après avoir dégusté mes moules frites à la crêperie Chez Buck, en face du bassin, promenade digestive de rigueur jusqu’à l’église et station obligatoire sur le banc de la jetée en bout de quai pour assister au retour des bateaux de pêche.

 

Je m’endors enfin.

 

Un type ectoplasmique, quasi transparent, au visage diaphane de méduse, me demande si je veux l’accompagner pour une traversée de la Manche à la nage. Il souhaite absolument commémorer le périple d’Étienne, le jeune Barfleurais qui pilotait le Mora, parti de ce port en 1066 rejoindre l’armada de Guillaume le Conquérant avant de débarquer dans le Sussex de l’Est à Pevensey le 28 septembre. Je ne comprends pas ce qui m’a pris. Était-ce le soleil bas qui m’éblouissait et la relecture matutinale de L’Étranger de Camus, j’ai poussé le prétendu revenant à la flotte. Ce con, finalement très vivant, ne savait pas nager et moi, je ne risquerais pas l’hydrocution pour le sauver.

 

Car l’aîné des fils Augeard, surnommé Ripette pour les qualités sonores et olfactives de ses prestations anusiennes, ne s’était-il pas noyé à 25 ans, après un dîner arrosé, en remontant la passerelle de son navire militaire amarré à Cherbourg ? J’entends encore sa mère hurler de douleur dans le hameau de nos vacances.

 

Ma bicoque de granite rose appartenait en ce temps-là aux grands-parents de mon copain Jean-Pierre Decourselle, lui aussi mort à 20 ans, électrocuté. Pas dans cette maison, mais à Lomme dans le Nord. Et pour faire bonne mesure, Michel Domeau que je revois lors de son dernier été, amaigri sur la plage après qu’il eut chopé un cancer fulgurant au cours de son service militaire. Je ne crois pas aux revenants, fussent-ils de ma jeunesse, mais j’en ai peur !

 

En voiture, après la dégustation Chez Buck, la crêperie sise dans un des plus beaux villages de France, dixit le panneau à l’entrée de Barfleur, et la balade sur le quai, suivant un rituel établi, je préfère emprunter la départementale Barfleur-Saint-Pierre-Église moins exposée au soleil couchant que la route touristique — plein ouest — qui longe la côte. En traversant la commune de Tocqueville, j’aurai, comme de bien entendu, une pensée pour le formidable auteur de De la Démocratie en Amérique qui est né au château attenant à ce village. Pour sûr que sa distinction entre égalité et égalitarisme me semble toujours d’actualité. La clef USB en forme de R2-D2, le robot ovoïde de Star Wars, fichée sur mon autoradio, nous gratifie d’un concert complet de Julio Iglésias, le chanteur latino ayant le plus vendu au monde, à la demande de mon chat qui reprend tous les refrains en canon. La prochaine fois, je goûterai à la choucroute de la mer et on s’éclatera au retour sur Demis Roussos, mort au début du troisième millénaire d’un cancer de l’estomac, du pancréas et du foie. Le panard (les chansons, pas le cancer) !

 

Blog, le vendredi 6 juillet

Quand partirai-je en Cotentin ? Jusqu’à quand survivrai-je dans cette fournaise qui m’étreint et m’asphyxie ? Qu’elle est longue l’attente et l’aube de ma délivrance vers des cieux plus cléments !

 

Deux possibilités s’imposent. Ou passer une huitaine après le 14 juillet chez mon amie d’enfance, Isabelle et son compagnon Christophe, le poète des ruines, à Avrillé près d’Angers. La semaine suivante, toute la fine équipe rejoindrait la Normandie en coupant par Laval, Ernée et Saint-Hilaire-du-Harcouet (tiens ! je relirai Barbey d’Aurevilly en août.). On remonte la presqu’île en diagonale par Villedieu-les-poêles et Saint-Lô. On rattrape la nationale 13 à Carentan et on file sur cette quatre voies à la vitesse confortable de 110km/h — imposée par les radars — directement vers Cherbourg, terre d’accueil et d’exil de la villégiature estivale de qualité.

 

Mais attention ! Cette programmation abstraite peut se remettre en question. J’en bave trop actuellement avec la fournaise parisienne et Boba Fett ne supporterait pas cette trahison, si la météo annonce que la douceur angevine fera place à une nouvelle canicule. Par une subtile permutation du calendrier, on inverserait les dates, et ce serait mes deux amis qui viendraient d’abord se rafraîchir à Fermanville (Manche, 50). Bien sûr, dans l’absolu, j’aimerais commencer par le Maine-et-Loire (49) pour savourer les farcis d’Isabelle en buvant le rosé ardéchois de Christophe. Quel choix bizarre, je l’accorde, pour un Angevin du cru, né qui plus est à Trélazé, le pays des ardoises ! Ensuite, Boba et moi, on se posera pour quatre semaines paradisiaques sous la pluie, source de toute vie, et du vent qui chasse la pollution.

 

Tu peux rire, mais quand le cagnard aura ravagé ta planète, qui sera au petit poil de cul ? Qui sirotera un mêlé-casse, abrité sous un authentique parapluie de Cherbourg en écoutant sur sa chaîne holographique la compilation Toutes les femmes sont belles de Frank Michael ? Moi et Boba pour un karaoké d’enfer ! Bien sûr, seule ombre au tableau, la centrale nucléaire de La Hague s’exhibe à cinquante bornes et ça pétera bien un jour ou l’autre.

 

En attendant, il plairait peut-être à Isabelle et Christophe de refaire la balade du Cap de La Hague, l’ultime péninsule de la Manche, à Auderville exactement, au lieu-dit La Roche. François Truffaut y avait tourné les séquences « Pays de Galles » de ses Deux Anglaises et le Continent, adaptées du roman éponyme d’Henri-Pierre Roché. Un pèlerinage cinéphilique le long du chemin des douaniers jusqu’à la baie d’Écalgrain avec panorama sur les îles anglo-normandes que m’avait fait découvrir Charly. Tu n’as pas vu le film ? Nobody is perfect ! Écoute, je n’ai pas de conseil à te donner, mais tu devrais le visionner si la VOD de ta box le propose à la location…

 

Blog, le samedi 7 juillet

Ouf ! J’ai laissé le salon et le bruit infernal de la clim. Quel bonheur de se rapatrier dans la chambre à coucher et dormir sur mon lit soupledur et pas dans ce canapé un peu duraille réservé à nos hôtes de passage pour qu’ils ne s’incrustent pas ! Boba Fett a été satisfait de réintégrer ses pénates nocturnes. Bref, une nuit douce et, par la fenêtre grand ouverte, ce fut un vrai régal de sombrer dans un sommeil réparateur. Je me suis donc reposé et j’ai fait un rêve, une de ces fresques historiques dont me gratifie souvent mon inconscient monomaniaque.

 

Je prenais le train à la gare Saint-Lazare à destination de Cherbourg. Mais, par je ne sais quelle bizarrerie, j’étais transporté au temps des locomotives à vapeur, comme celles de ma prime jeunesse. Avant le départ, mon frère Thierry et moi, avec mon père, nous passions en revue la machine fumante et respirions son odeur d’œuf pourri, ce délicieux fumet précurseur des vacances. Et là, surprise ! Le mécanicien est le sosie de Jean Gabin et son chauffeur celui de Carette. Je m’inquiète, car La Lison, en tout cas dans le livre de Zola, comme dans le film de Renoir, avait pour terminus Le Havre. La bête, presque humaine, tire les fameuses voitures « saucisson » qui circulaient essentiellement sur Paris-Cherbourg et Le Havre, classes et cocoons à mes yeux juvéniles. J’insiste pour vérifier le panneau d’affichage à l’entrée de la voie 29. Il s’agit de l’inamovible 9 h 2 en direction de Cherbourg qui s’arrêtera à Évreux, Lisieux, Caen, Bayeux, Lison, Carentan et Valognes. Le monde des songes se livre à de ces licences poétiques !

 

Comme un enfant souhaitant manger des cerises qu’on lui refuse dans la journée et qui, dans un rêve, découvre son désir assouvi, la canicule, qui prenait en otage mes nuits, puis regagnant ses quartiers de jour, a sans doute réalisé cette promesse d’un retour en Cotentin, quand mes fantômes habitaient encore leur enveloppe de chair et de sang, mais déjà intégrés dans cette mythologie personnelle dont je ne me départis jamais avec les vivants.

 

 

 

Blog, le dimanche 8 juillet.

Toi le horsain — l’étranger à la Normandie, si tu préfères — qui me lis présentement, je plains le mauvais sort qui ne t’a pas fait naître dans cette contrée paradisiaque où tombe la pluie de l’amour et souffle le vent de l’amitié ! Et qui plus est, de ne pas avoir vu le jour en la presque île du Cotentin et pour plus de précision — zoom sur Google Earth — à la fine pointe nord-est du département de la Manche, ce territoire du Val-de-Saire, le plus frais de France en été. Tu es fan du Seigneur des Anneaux ? Ne dépense pas des sommes folles pour aller en Nouvelle-Zélande visiter la Comté, le pays des Hobbits, au risque dans ces antipodes de sombrer tête en bas dans les éthers. Non, pour le prix modique de 100 euros, si tu habites la région parisienne, tu peux décoller d’Orly et, en une heure, atterrir à l’aéroport de Maupertus à 15 km de Cherbourg, au cœur de cette autre comté merveilleuse du Val-de-Saire !

 

Sache pour ta gouverne, l’innocent, que ce charmant val tire son appellation, comme il se doit, d’une rivière côtière, La Saire. Elle prend sa source au Mesnil-au-Val où, je l’avoue à ma grande honte, je n’ai jamais mis les pieds. Son cours —  d’après Wikipédia — serpente paisiblement jusqu’à son embouchure, entre les communes de Réville, bourg maraîcher sur terre sableuse de bord de mer, façon Créance (oui, comme les fameuses carottes de), et de Saint-Vaast-la-Hougue, haut lieu des huîtres si iodées de Normandie. Et si tu préfères les Marennes Oléron plus suaves, n’en dégoûte pas les autres des Normandes plus fortes en goût !

 

Trêve de descriptions et de références autobiographiques dont un récit se nourrit souvent sans modération. Entrons dans le dur. Et ce qui est dur, pour moi, tient en cette chaleur qui ne descendra pas cette nuit en dessous de 20° dans la région parisienne. Boba Fett va en baver, avec ses pattes palmées et sa grosse laine naturelle qui bouloche adaptées à la marche dans la neige du Maine, USA, en hiver — Maine coon oblige. Il faut que je déplie à nouveau ce maudit canapé du salon (un vieux Cinna quand même, s’il te plaît) pour dormir au coin de la clim atténuant ce feu de l’enfer qui n’en finit pas de consumer hyperboliquement mon corps et mon âme énamourés.

 

Blog, le lundi 9 juillet

Aujourd’hui, nous avons entamé une discussion sérieuse, mon chat et moi. Il avait l’air remonté. J’ai demandé ce qui lui hérissait le poil. En guise de réponse, il m’a interrogé à son tour sur notre départ en Normandie, d’une voix flûtée si caractéristique de sa race. Quand lèverions-nous le camp de cette banlieue poisseuse afin d’installer nos quartiers d’été dans ce Cotentin frappé ?

 

J’ai laissé un instant mon interlocuteur pour préparer ma tisane de l’après-midi, « Élimination & bien-être », à base de queues de cerise, de reine des prés et de baies de cassis avec, pour le fun, un soupçon d’hibiscus, de pomme, de feuilles d’oranger et de frêne. Car si l’eau tonique de la Manche réduit les humbles génitoires de la gent masculine à peau de zobi, il n’en va pas de même ipso facto pour la ceinture abdominale. Boba, lui, a préféré un thé vert du Japon irradié par Fukushima plutôt que le chinois pollué par les pesticides. À chacun sa merde. J’ai ajouté sur le guéridon une assiette de muffins, scones et cakes. Armés de mon smartphone, je me suis connecté sur une appli traduction pour mieux communiquer avec Boba. Si le chat originaire des States me comprend parfaitement, il s’exprime assez mal dans notre langue. Et moi je suis nul en parlers animaux.

 

Nous évoquâmes d’abord, et comme il convient entre mammifères de bonne compagnie, le plaisir que nous partagerions à retrouver notre villégiature fermanvillaise. Je l’ai assuré que moi aussi je me languissais de la véranda et de sa vue panoramique sur le jardin. Que devient notre oranger chétif offert par mon frère Thierry et qui s’interroge sur ce qu’il fout là, malgré le coupe-vent ridicule dont je l’ai affublé ? Le figuier (figues blanches, of course) donnera-t-il à plein comme chaque été à partir du 15 août ? Et le noisetier planté sur la dépouille de Monsieur Filou, le rossignol du Japon ? Je le laissais voler souvent (le rossignol, pas le noisetier) dans le salon après avoir occulté les glaces et les fenêtres pour qu’il ne se blesse pas. Ce léiothrix jaune regagnait de lui même après sa promenade son sweet home, sa mangeoire et son abreuvoir. Bien sûr, il me suivait en vacances et, sur le perchoir de sa cage arrimée à l’arrière de la voiture, j’ai vérifié via le rétroviseur que, dans les tournants, il se penchait de droite et de gauche comme le couple d’inséparables qui nous offre un des meilleurs gags du film Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock !

 

Il est sacré cet arbuste dont j’ai oublié le nom et sous lequel j’ai enterré Moustique, mon Siamois, et Madame Oumba, mon Yorkshire. Boba et moi, nous avons essuyé une larme (Boba pour Oumba avec qui il a partagé 10 ans de vie, n’ayant pas connu Moustique qui l’a précédé dans l’ordre des félidés). Nous sommes convenus de couper la branche du pin parasol qui déborde chez le voisin, ce qui pourrait provoquer un drame s’il lui arrivait d’être arrachée par les grands vents qui deviennent de plus en plus fréquents.

 

C’est alors que mon Boba me gratifie d’une confidence qui remet en question le doute raisonnable que je concevais sur l’existence des fantômes de mon enfance dans notre maison en granite rose. J’ai déjà dit que j’en avais peur tout en n’y croyant pas. Vingt dieux, la belle église et les magnifiques champs de poireaux ! Ne voilà-t-il pas qu’il me déclare sans ménagement que lui, avec son sixième sens de chat, il les a vus, entendus et sentis, les ectoplasmes ! Ça m’est tombé dessus comme la vérole sur le bas clergé. Je me cale dans le fauteuil en osier que Boba adore déchiqueter et j’engloutis compulsivement tous les scones en regardant une rediffusion sur C8 d’Inspecteur Barnaby.

 

Blog, le mardi 10 juillet

Cet été, la France a peur. Et moi aussi. Qu’arriverait-il si le Cotentin était saisi demain par une débauche de chaleur ? J’en ai lu et j’en ai vu beaucoup au cinéma ou à la télé des dystopies postapocalyptiques. L’Armaguédon, la fin du monde par sauterie nucléaire ; les astéroïdes qui s’étaient déjà fait la main sur les dinosaures ; ou… une catastrophe climatique, tu imagines ? Brest, l’avant-dernier rempart contre un été meurtrier, succombant à la canicule. Une solution éviterait l’invasion sur un territoire péninsulaire étroit, désormais seule enclave de paix : ouvrir les vannes dans les marais de Carentan pour que les flots les inondent complètement. La partie nord de la presqu’île normande ainsi rafraîchie redeviendrait une île, entre le ciel et l’eau, pour une durée indéterminée, comme autrefois à chaque marée haute. D’ailleurs, cela n’est-il pas programmé par l’armée pour créer un cordon sanitaire si la centrale de La Hague sautait ?

 

Votre serviteur se verrait bien dans le rôle salvateur d’un nouveau Noé. Certes, mon arche vous paraîtra plus modeste que celle de mon illustre prédécesseur. Les animaux embarqués se réduiraient à quelques vaches normandes, bien entendu, des moutons de pré-salé, quelques porcs nourris à la farine d’orge, toutes les bêtes du zoo de Montaigu-la-Brisette et, last but not least, Boba Fett !

 

Côté humain, monteraient sur mon arche tous mes proches, du moins ceux qui auraient anticipé l’intérêt d’émigrer dans la péninsule, à cause des signes précurseurs de la catastrophe climatique ; d’abandonner pendant les vacances leurs bleds surchauffés, les plages puant la crème solaire dont on vient de mettre en évidence l’effet dévastateur sur les micro-organismes marins. Seraient refoulés au-delà des marais inondés de Carentan, ceux qui m’auraient traité de Troll sur les réseaux sociaux, car je suis rancunier !

 

Je me vois déjà sur la terrasse de mon arche déguster avec mes commensaux, après un pommeau ou un poiré à l’apéritif, de l’andouille de Vire (la Bretonne, celle de Guémené, serait proscrite), du chaudin, des côtes d’agneau, et tous les poissons que nous pêcherions dans la Manche : maquereaux argentés, lottes à la gueule monstrueuse aussi imposante que leur corps, mais à la chair si délicate ; tacauds méconnus, mais fins ; les crustacés de pleine mer. Tu le humes ce plateau avec ses huîtres, ses palourdes, ses coques, ses praires, ses tourteaux, son bouquet ?

 

Blog, le vendredi 13 juillet

Eh oui ! mes coquins et mes coquines, je suis parti en douce trois jours pour accompagner avec sa voiture mon père. Nous conduisons à tour de rôle, vers le Cotentin. Comme chaque année, la belle aventure ! Je m’identifie à Harrison Ford en compagnie de Sean Connery dans le 3e volet d’Indiana Jones (La dernière Croisade).

 

Une pause méritée à l’aire de Vironvay sur l’A13 afin de déguster un deuxième petit déjeuner gourmand chez Paul : pour moi, un chocolat chaud, croissant et pain au raisin. Pour le pater, un express et un croissant.

 

Mon père ayant assuré les 100 premiers kilomètres, je m’installe au volant en gambergeant sur mes mimosas quatre saisons qui m’attendent sans doute pour que je leur enlève les paillis de l’hiver. Je forme le dessein inouï de planter un genévrier dans le bout de champ attenant à ma bicoque, pour en récolter les baies, indispensables dans la choucroute de la mer. Loin de tout, sur la route qu’empruntait autrefois le voyageur en partance pour l’Amérique, je range ma mémoire passablement dérangée.

 

Dépassé Bayeux, les morts-vivants de mon enfance m’accueillent entre Isigny et Carentan au panneau indiquant l’entrée du département de la Manche. Cinq cents mètres plus loin, nous nous arrêtons à l’aire de Cantepie et, en sortant de la voiture, je suis saisi de bonheur par l’air vif qui emplit mes poumons ratatinés par la canicule. Mon père, à l’ancienne, avait préparé des sandwichs, sans oublier les cornichons. Le détail qui tue.

 

Il reprend les commandes de sa superbe automobile. Il assure le départ et l’arrivée du voyage. Quelques kilomètres jusqu’à Valognes, le Versailles normand, nous quittons la quatre voies et je me replonge dans le Val-de-Saire de ma jeunesse.

 

Ma maison moisissait, humide après ces quelques mois de confinement. J’ouvre les volets, l’eau, l’électricité. L’herbe haute encombre les parterres, les fleurs fanées impriment au jardin les signes d’après deuil. Deux après-midi, j’ai alimenté mon incinérateur, ce qui me procure invariablement une sorte de jubilation morbide. L’impression épastrouillante de travailler aux pompes funèbres, une vocation contrariée.

 

Je suis reparti en train le jeudi soir, le cœur mussé au creux de la poitrine, déterminé à y revenir au plus vite. Retour à Paris, donc, et sa chaleur moite, quasi tropicale malgré l’arrivée tardive à 22 h 30. Et la ligne 13 du métro parisien, la ligne infernale de la RATP, surchargée, ayant toujours un pet de travers.

 

Blog, le samedi 14 juillet

En ce début de la deuxième moitié du siècle précédent, le Tout-Hollywood s’était emparé du phénomène des voyages au long cours et l’on croisait à bord des liners, entre New York et Cherbourg, les stars de l’époque. Debbie Reynolds, Alfred Hitchcock, Rita Hayworth, Cary Grant, Judy Garland, Clark Gable, Ella Fitzgerald, Duke Ellington, Walt Disney, Marlene Dietrich ou Charlie Chaplin…

 

Les anecdotes sur le Queen Mary I, l’un de ces mythiques paquebots ne manquent pas. Elizabeth Taylor venait dégourdir les pattes de ses chiens sur le pont avant de leur commander des pâtées sur mesure à base de poisson. Le navire accueillit désormais les animaux de compagnie dans un chenil de luxe avec deux tailles de lit au choix, des repas gastronomiques et des cookies à l’heure du coucher. Dean Martin et Jerry Lewis, mes deux idoles, dont je voyais tous les films avec mon frère et ma mère, y improvisaient en chair et en os, des spectacles pour les passagers et les équipages.

 

À la même époque, deux garçonnets, sur une plage du Cotentin prolongeant la lagune de Toqueboeuf à Fermanville, Manche, regardaient deux de ces transatlantiques de légende disparaissant ou apparaissant à l’horizon. Le Queen Mary 1 et le Queen Élisabeth 1 de la Cunard, naviguaient entre Southampton et Cherbourg avant leur départ ou leur retour de New York. Moi et mon frère, les Parigots, qui connaissions tous les cinémas de notre 13e arrondissement natal, nous ne savions pas que nos vedettes voyageaient sur ces palaces flottants à quelques encablures de la plage où nous nous baignions !

 

Sinon, comme dans le film de Federico Fellini Amarcord, où toute une ville s’entasse sur une flottille de canots pour admirer le Rex, un paquebot italien, surgir des ténèbres, nous aurions emprunté une plate, cette grosse barque pour la pose ou la levée des casiers des pêcheurs de crustacés, et nous nous serions lancé à l’assaut de nos rêves.

 

Si nous avions été beaucoup plus vieux, nous aurions assisté à la dernière escale du Titanic à Cherbourg dans la rade. Il n’avait pas accosté à la gare maritime, ce qui aurait été long et coûteux pour embarquer juste quelques passagers qui l’avaient rejoint via une navette, avant sa traversée fatale vers les USA et son plongeon si rapide dans l’éternité !

 

Blog, le dimanche 15 juillet

J’aurais voulu être un « homme du nord », la signification littérale du mot « Normand ». En effet, si le terme sert à désigner les habitants de la Normandie, par Odin ! il était autrefois utilisé pour parler des Vikings, ce peuple scandinave qui débarqua en drakkars sur les côtes françaises à la fin du premier millénaire de notre ère. Mais les Normands d’aujourd’hui peuvent-ils s’enorgueillir appartenir à la postérité de ces redoutables guerriers nordiques ? Oui ou non au regard d’une étude génétique en cours dans le Cotentin menée conjointement par l’Université de Leicester (Royaume-Uni) et le Centre de Recherches Archéologiques et Historiques Anciennes et Médiévales de l’Université de Caen. Sans nier l’intérêt pour les historiens d’une étude génétique, autoriser le commun des mortels à mettre le doigt dans l’engrenage de savoir qui est le vrai Normand, qui le vrai Français, etc., bonjour les dérapages !

 

Comme un orphelin fier de son bled d’adoption qu’il a choisi de faire pleinement sien, j’aurai de toute éternité le cœur d’un valeureux Viking ! Je porterais comme vêtements du dessous, une chemise en lin toute simple et un caleçon en laine pour l’hiver afin de me réchauffer le cul et les amourettes. Par-dessus, une blouse qui tombe à mi-cuisse et qui est resserrée à la taille par une ceinture. Un pantalon long et flottant. Au pied des chaussures en cuir repliées sur le coup de pied et attachées à la cheville par une lanière. J’ai laissé pousser ma barbe et mes cheveux que j’arbore tressés et dont je prends soin avec un peigne en os de cétacé. Mes mains sont protégées par des mitaines et des moufles en feutre.

 

Mesdames, vous me verriez avec mon épée à double tranchant, son fourreau en bois, doublé de fourrure et recouvert de cuir ; mon arc et ses flèches ; la hache au manche court, le fer courbe et terminé par des pointes ; une lance façon javelot ; le couteau à la ceinture ; mon bouclier d’un mètre de diamètre en bois peint et cerclé de métal. Total look viking quand je me promène dans les rues piétonnes de Cherbourg sous le regard ébahi des chalands qui passent et repassent devant moi.

 

Blog, le lundi 16 juillet

Le Cotentin, champion du monde ! Par inclusion, je vous l’accorde, comme la Bretagne de l’autre côté du Couesnon qui rattache du coup le Mont-Saint-Michel au département de la Manche ; comme le nord, le sud, l’ouest et l’est de la France… sans oublier la Corse et l’Outremer. Pas footeux, pas vraiment poèteux, mais je tiens tous les 20 ans — le temps d’une génération — à m’associer à la victoire. Bref, Cotentinais de cœur, je me revendique champion du Monde. Pourquoi pas en tant que Parisien ? Voilà le mystère d’un corps et d’une âme ravagés par la chaleur : 32° dans ma banlieue. J’aurais aimé, après le match, me retrouver trempé par l’orage à Moscou pour la remise de la Coupe ! En fin d’après-midi, la Russie éternelle devenait normande, le signe évident qu’hier le Cotentin était la France, non ?

 

Des grincheux éructeront que les Croates ont pratiqué un meilleur jeu ; que les Contentinais ont eu de la chance. Moi qui n’y connais rien, je m’inscris en faux : à quoi sert-il de s’envoyer la baballe si on ne tire pas au but ? Coïtus interruptus ? Merci, M’bappé, Pogba, Griezmann, la fierté de cette presqu’île où ils auraient pu naître ! Par modestie, ils ont choisi de voir le jour à Bondy dans le décrié 9-3 pour le premier ; à Lagny-sur-Marne dans le 77 où habitent mon frère Thierry et ma belle sœur Giselle, une référence, pour le second ; à Mâcon dans le 71, à seulement 749 km de Cherbourg par la route — une paille — pour le troisième de nos buteurs !

 

Sans chauvinisme aucun, la fraîcheur de cette équipe jeune, soudée et sympathique m’a désaltéré, comme la bouteille de bière ruby aux notes raffinées de fruits rouges et bois de rose — hommage à nos amis belges que nous battîmes en demi-finale —, malgré le pressing souvent étouffant de la malheureuse Croatie, issue de la dislocation de l’ex-Yougoslavie, ce qui a constitué sans aucun doute pour elle un sérieux handicap !

 

 

Blog, le mardi 17 juillet

Je voudrais évoquer ici et maintenant, après l’œuf au riz de mon petit-déjeuner et de la victoire des bleus, une histoire tristounette dont ma grand-mère m’a parlé sur son lit de mort et qui prouve que tout n’est pas toujours rose en Cotentin. Cela attestera mon impartialité.

 

Une vague cousine à la mode de Normandie, Madame Émery et sa fille, Geneviève, tenaient une modeste boutique. Geneviève était amoureuse de Guy, pâtissier dans une grande boulangerie du centre-ville. Les deux jeunes gens adoraient chanter de concert en se promenant main dans la main. La mère de Geneviève, très bourgeoise, désapprouvait leur relation. Le garçon avait été élevé par sa tante Élise , ancienne chanteuse de cabaret, gravement malade, chez qui il vivait.

 

Ma grand-mère reprit son souffle qui à tout instant risquait d’être le dernier et elle murmura la suite.

 

Guy a été appelé pour son service militaire en Algérie. Les deux tourtereaux se séparèrent. Pour se rassurer, ils poussèrent une ultime fois la canzonette.

 

Ma grand-mère fut déchirée par une quinte de toux qui me fit penser que je ne connaîtrais pas la fin de l’histoire.

 

Geneviève s’est retrouvée enceinte peu après son départ et désemparée parce que sans nouvelles de Guy. Du coup, elle ne chantait plus dans la modeste boutique. Sa mère l’obligea pour sauver les apparences à épouser Roland Cassard, un riche négociant en vin. Le couple quitta la région en silence.

 

Blessé pendant son service, Guy fut démobilisé. En découvrant que Geneviève ne l’avait pas attendu, il passa par une phase d’accablement qui culmina par la perte de sa tante. Seul son amour de la musique l’empêcha de sombrer complètement dans la dépression. Il se rapprocha de Madeleine, qui s’occupait d’Élise depuis plusieurs années et qui possédait un joli filet de voix. Guy épousa Madeleine et tous deux eurent un fils, François. Guy devint propriétaire d’une boulangerie-pâtisserie grâce à son héritage. Il retrouva une certaine joie de vivre et sa propension à chanter en faisant monter la pâte à chou.

 

Ma grand-mère demanda à l’infirmière de boire une ultime coupe de champagne. En savourant le pétillant, elle poursuivit :

 

La veille de Noël 1963, Geneviève était de passage à Cherbourg avec Françoise, l’enfant de Guy. Elle s’arrêta par hasard devant la boulangerie de Guy pour acheter une bûchette à sa fille. Les ex-amoureux se reconnurent, mais refusèrent de ranimer leur flamme ancienne.

 

Sur ces mots de la fin, ma grand-mère rendit proprement son dernier soupir et monta au ciel où l’attendaient mon grand-père et tous leurs copains pour une bamboula des dieux.

 

Addendum :

 

Bon, je l’avoue, la modeste boutique de Madame Émery se trouvait dans une rue proche du port de Cherbourg. Ce magasin vendait des parapluies. Roland Cassard, lui, n’était pas négociant en vin, mais en pierres précieuses. Guy n’était pas pâtissier, mais mécanicien dans un garage. Et le film en-chanté que j’ai vu avec mon frère et ma mère au Central de Cherbourg s’intitulait justement… Les parapluies de Cherbourg de Jacques Demy.

 

Blog, le mercredi 18 juillet

J’ai encore rêvé de lui, c’est bête, il n’a rien fait pour ça. Il n’est pas vraiment chaud et tant mieux ; il est fait pour moi, tout en fraîcheur !

 

Je l’ai rêvé si fort que les draps moites s’en souviennent. Je somnolais tant bien que mal, assommé par la canicule et le bruit de la clim. Si je pouvais me réveiller sur ses côtes ventées ! Si le ciel retrouvait ses cumulo-nimbus ! Donnez-moi l’espoir d’une pluie, prêtez-moi un soir de tempête, une nuit sur la couette, jusqu’à demain matin.

 

J’ai encore rêvé du Cotentin, je n’ai rien fait pour ça (j’ai mal dormi). Il n’est pas vraiment chaud (dans ma banlieue j’ai beaucoup trop chaud). Cette presqu’île est faite pour moi (me réveiller au frais).

 

Si je me réfugiais sur ses côtes ventées (ouvre tes yeux, tu ne dors pas). Si je retrouvais le Val de Saire. Donnez-moi l’espoir (je veux y retourner). Prêtez-moi un soir, une nuit de vrai repos, jusqu’à demain matin.

 

Je me réveillerai en Cotentin sur sa pointe nord-est et je le rejoindrai (au large de la péninsule). Bientôt, nous y passerons tout le mois d’août, mon chat et moi !

 

 

Blog, le jeudi 19 juillet

Je revois mes fantômes gésir dans un costume en sapin pour habiller leur vingt ans. Que l’imaginaire ait prévalu sur le réel, je n’en disconviens pas. Les situations hautement symboliques provoquées par mes chers disparus manifestent une propension à me hanter où je ne les attends que trop. La plasticité de leur vie et de leur mort brouille un signal de détresse navrant. Tous les mots pour dire me traversent l’esprit. Ils sont repris en compte dans ces rubriques, en filigrane, jour après jour, pour ne rien solder. À vrai dire, je ne me fourvoierai pas dans toutes les compromissions de la facilité mélancolique pour accomplir ce que tant d’autres ont manqué.

 

Je m’ankylose doucement et je trépasserai tranquillement, en tous cas je l’espère. Sur ce plan-là, réactiver en pensée la répétition des deuils de mes amis, ne me servira à rien. Et pourtant leur présence invisible me trouble et me fait peur.

 

Blog, le vendredi 20 juillet

Je pensais à mon adolescence dont je gardais jalousement, par une consultation quotidienne, une batterie d’images mentales associées aux jeux d’alors. Une imago dressait un pont continu entre l’adulte et l’enfant. C’était un viaduc désaffecté dans la forêt, mais un édifice photographié par mon esprit d’un certain endroit, sous un angle que la multiplicité des ballades avait cristallisé.

 

Souvent, j’emmenais des amis dans ce coin de Basse-Normandie battu des vents où les odeurs sont englouties par celle iodée de la mer. Au sein de cette terre accidentée, capricieuse et solitaire, j’aimais les promener dans la Vallée des Moulins (à eau) qui s’égaillait tout au long d’une rivière, à l’abri des agressions du salin et des coups de boutoir d’un air tourmenté. On y oubliait cet encerclement maritime en perpétuel mouvement.

 

Blog, le samedi 21 juillet

Rejoindrai-je jamais le Fort Joret, au fin fond de la presqu’île ? J’avais l’impression que l’échéance se dérobait au fur et à mesure que se déroulait cet étrange été 2018. Un pressentiment me saisit : et si ce voyage en Normandie se retardait à l’infini parce qu’il risquait d’être le dernier ? Ou plus exactement, si j’étais happé définitivement par une partance sans cesse reculée et dont l’accomplissement tant espéré, une fois réalisé, m’empêcherait de m’évader du trou noir de mon errance poétique ?

 

Au crépuscule, la silhouette du Fort s’esquissera près de la lagune de Toquebœuf à Fermanville. J’observerai avec une certaine fascination ce point éloigné et solitaire perdu dans l’infini de l’horizon où campaient mes tendres années.

 

Et si dans un lendemain hypothétique, sur le chemin des douaniers, je croisais deux de mes zombies, Jean-Pierre et Michel qui me souhaiteraient la bienvenue ? Ensemble, nous parviendrions au Fort Joret à minuit, là où se tournaient nos films en 8 mm. Le Fort, vieilli, usé et abandonné, se dresserait, immuable, entre la terre et l’eau.

 

À peine arrivé, j’espérerais quitter ces blockhaus qui trouent la colline dominant la mer depuis la Deuxième Guerre mondiale. Toutefois mon chat, me convaincrait de rester tout le mois d’août. Au-delà de cette date butoir, je ferai ce que bon me semblerait, voire retourner dans ma banlieue où j’avais crevé de chaud en juillet. Le soir, observant les flots au nord-est, je serais saisi par une singulière intuition.

 

Une fois, le fantôme de Jean-Pierre me mettrait en garde : il m’enjoindrait de fuir. Il expliquerait : les vivants supputent névrotiquement une apocalypse improbable pour s’évader de leur quotidien. Ils rêvent d’une mort insensée et finissent par rester à jamais ici, prisonniers du béton armé teuton.

 

***

 

Je me méfie désormais des ruines du Fort que je croyais connaître, je me défie de la nostalgie qui s’empare de moi, une folie mélancolique exacerbée par la solitude.

 

Du nord viendra l’ennemi, les Vikings, du nord luira l’espoir… Je n’ose deviner le secret du Fort Joret, en fait celui de Blanche Roche, une énorme roche de granite rose jamais recouverte par la mer et coiffée de blanc par les fientes des mouettes qui s’y reposent. Blanche Roche et ses clignotements funestes quand un riverain vient à trépasser ?

 

À la fin de l’été, aurai-je le courage de quitter ce fort en souvenirs ? Me résignerai-je à abandonner cette monotonie dévorante et fantasmatique pour examiner les scintillations de vie et de mort qui s’attachent à l’agonie et au trépas des habitants de cette commune du nord-est quand ils ont le loisir de trépasser chez eux ?

 

Dans un Cotentin magique, je distingue à deux encablures des ruines le gros caillou jamais recouvert par les marées hautes clignoter comme un phare, c’est-à-dire disparaître et réapparaître avant de s’évanouir à notre vue pendant un long moment. Il reprendrait sa place dans un monde, un monde certes diminué par le décès d’une de nos connaissances. Ce totem, ce repère, y perdrait un des regards qui le contemplait sans y penser.

 

La nuit suivante, je scrute la mer quand j’aperçois une tache lumineuse au loin. Le moment souhaité qui me délivrerait de cette légende serait-il advenu ?

 

L’automne arrivera avec son cortège de tempêtes. Mais le printemps reviendra inexorablement, ravivant la confiance vaine de revivre une adolescence si gaie. Paradoxalement, le Fort Joret semblera terriblement à l’abandon.

 

Plus tard encore, j’aurai bien vieilli. Mais la jeunesse m’habitera toujours. Un beau jour, ou peut-être une nuit, on m’annoncera qu’il faut se décider une dernière fois à partir. Sur l’autoroute qui me ramènera vers la région parisienne, ma vie grotesque, qui paraîtrait à d’aucun ridicule, bizarre, risible, mêlée d’un certain effroi, sera pour moi une victoire sur la désespérance sociale et psychique qui m’entoure. Le temps, qui a fui trop vite, arrêtera son cours. La mort enfin là. Je sourirai dans l’obscurité en me demandant si, malgré la distance entre Paris et le Val-de-Saire, je rentrerai dans la légende, si pour moi aussi Blanche Roche clignotera et altèrera une fois encore l’image qu’en auront ceux qui me survivront.

 


Commentaires

Une réponse à “Blanche Roche”

  1. Charles Jeanne

    J’ai commencé la lecture de ce recueil de pensées essentielles que nul mieux que moi ne saurait apprécier pour en connaître chaque détail du décor, ce ciel qui nous offre trois saisons chaque jour et ces lieux qui s’illuminent en ma mémoire pour les avoir parcourus tant et tant de fois, parfois/souvent pour certains, avec toi. Je reprendrai demain ce carnet de voyage immobile.

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