Nikolaï Zabolotski (1903 – 1958 > 55 ans)
Né un 24 avril près de Kazan dans l’Empire russe, Nikolaï Zabolotski est un poète, écrivain pour enfants et traducteur soviétique de langue russe. Fils d’un conseiller agricole et d’une mère qui avait été institutrice, il commence à produire à sept ans des écrits imitatifs. À l’automne 1927, il est l’un des fondateurs du groupe d’avant-garde russe Oberioun (acronyme de « Association pour l’art réel » (en russe, Объединение реального искусства). En 1938, il est déporté au Goulag en Sibérie. En 1944, après appel, il est libéré mais reste exilé à Karaganda. En Sibérie, il continue son travail de création. Il est libéré en 1945 et revient à Moscou en 1946. Il réintègre l’Union des écrivains soviétiques. Il publie en 1948 un livre de poèmes mais il est déporté de nouveau en 1953. Il a témoigné de cette expérience des camps et de la prison dans L’Histoire de ma prison qui ne fut publié qu’en 1988. Pendant ces nombreuses années d’exil et de déportation il ne put publier que cinq ou six petits poèmes. Ce n’est qu’en 1956, au moment du Dégel qu’on se mit à publier sa poésie (La Petite Fille laide, La Vieille Actrice). En 1957, il travaille à nouveau pour le cinéma en écrivant les poèmes du film La Reine des neiges de Lev Atamanov et meurt d’une seconde crise cardiaque le 14 octobre 1958 à Moscou.
Le visage du cheval (1926)
Les animaux ne dorment pas.
Ils se dressent dans les ténèbres de la nuit,
Muraille de pierre en contre-haut du monde.
Les vaches inclinent la tête, susurrements de paille
Autour des cornes lisses, tandis que l’œil balbutie des cercles
Entre le front rocheux et les pommettes séculaires.
Le visage du cheval est le plus beau et le plus sage.
Il connaît le dialecte des pierres, l’idiome du feuillage.
Attentif au parler des bêtes, il entend
L’appel du rossignol dans les taillis.
Instruit de ces choses, à qui fera-t-il part
De tant de merveilles ?
Profonde est la nuit. À l’horizon se lèvent
Des grappes d’étoiles.
Et le cheval est là, paladin des heures
A la robe souple où le vent joue.
Sa crinière s’éploie, pourpre impériale,
Ses yeux brûlent, mondes immenses.
S’il voyait ce visage de magie,
Arrachant de sa propre bouche une langue impuissante
L’homme la céderait au cheval. Il en est digne, en vérité,
L’animal sublime !
Nous entendrions alors des mots
Charnus comme des pommes, aussi drus
Que des flots de miel ou de lait fermenté.
Des mots pareils au feu pénétrant
Qui progresse jusqu’à l’âme et donne lumière
À son pauvre décor de cambuse.
Des mots sans mort et sans déclin,
Motifs de tous nos chants.
Mais les écuries maintenant sont désertes,
Les arbres aussi se sont dispersés,
Une aube avare drape les monts,
Les champs et les guérets s’ouvrent au travail.
Et le cheval, captif des brancards,
Traînant un chariot bâché,
Regarde d’un œil humble
Le monde impassible et silencieux.
‘Le visage du poète
Les hommes n’en dorment plus
Ils s’entassent dans des rangées de couloirs,
Blocosse de béton en contrefort du monde.
Les écrivains inclinent la tête, chemise de col froissée
Autour de feuilles racornies, tandis que leurs dents ruminent
Entre leurs fronts ridés et leurs joues creuses.
Le visage du poète est le plus beau et le plus triste.
Il parle aux cages des escaliers, aux paliers des immeubles, aux oiseaux de liberté
Attentif aux autres et aux choses, il écoute
Les cornes hurlantes dans la rue et l’écorce brune dans les jardins
Rempli de leurs iotas, il se dit
Que les mots sont des porcelaines ?
Profond est le puits. A la surface s’alignent
Des perpendiculaires et des arrondis.
Et le poète n’attend rien, sans armure
A la plume folle où le vent s’affole.
Son alphabet s’épuise, majuscules et minuscule,
Ses doigts brûlent, mondes rétrécis.
S’il voyait ce visage d’enfant,
Cherchant ces vers entre les pierres et les feuillages
Le cheval les donnerait à l’homme. Il en a besoin, pour dire vrai
L’animal le sait
Nous pourrions alors dormir un peu
Repus comme des marcheurs d’impossible, aussi têtus
Que des annonceurs de rêves ou de mots inversés.
Des mots différents aux questions sans exclamation
Qui laisse la bouche ouverte et laisse perplexe
A découvert sur la terre de feu.
Des mots sans murs et sans parois,
Raisons de toutes nos adresses.
Mais la poésie est maintenant secrète,
Les oiseaux aussi se sont cachés,
Un rideau lourd cache le ciel,
Les politiciens et les mécaniciens de l’économie sont au travail.
Et le poète, réduit à sa mélancolie,
Pleurant encore son sort,
Ecrit, à la fracture de sa main réduite
Le monde est un canard.’
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