Autobiographie approximative 
d’une poule de clocher

Le ciel avait mal dormi.
Les nuages bâillaient.
Le zinc des gouttières faisait grève.

Sur un toit de Touraine,
le vent, ce stagiaire zélé de l’Histoire,
révisait ses éléments de langage.

C’est sous ce toit
qu’un Gepetto forgeron,
m’accoucha
d’un cuivre obstiné.

Il me fit coq.
Pas par mérite.
Par filiation.

M’offrit une crête
comme on donne une couronne,
et un jabot pour affronter le vent.

Je tenais droit.
Je croyais que cela suffisait.

Avant de m’ériger
sur un clocher encore vierge,
il m’installa sur sa bibliothèque,
griffes dans Dickens,
bec dans Montaigne,
chargé de veiller
sur nos fatigues d’humains.

Vingt ans j’y ai tenu.
Contre l’usure,
la lassitude,
les petites lâchetés
qui s’accumulent dans les tiroirs.

Puis un vent d’ouest força la fenêtre.

Vent savant,
saturé de morale neuve,
convaincu d’être l’Histoire
avant même d’avoir soufflé.

Il me montra du doigt.
Il cria :

— Coq !
— Mâle !
— Dominant !
— À corriger !

Je clignai de l’œil.
Cherchai dans mes plumes
la notice du monde.
N’y trouvai que ma naissance.

Le vent insista :
slogans, tribunes,
procès d’intention,
rafales de pédagogie
et cette manière très polie
de vous expliquer
que vous êtes une erreur.

Alors j’ai cédé.
Non par peur.
Par incompréhension.

J’ai rentré la crête.
Replié ma superbe.
Dilué mon passé
dans ma part de féminité.

Le cuivre fondit,
le coq se défit,
je me sentis pousser
une patience neuve,
une douceur de veille,
une tendresse armée.

Je devins poule.

Poule de clocher.
Géline d’altitude.
Gardienne à plumes
de nos fatigues modernes.

Lorsqu’on m’a hissée enfin
on m’a baptisée Nicol.

Les tuiles ont gloussé.
Les cheminées changé de voix.
Les girouettes perdu le nord
pour mieux me regarder.

D’en haut,
je scrute dorénavant les migrations du sens,
les transhumances morales,
les marées de certitudes fraîches.

J’annonce la météo :
tolérance orageuse,
neutralité variable,
bienveillance obligatoire
avec éclaircies de pardon.

Sous mes griffes patientes,
se déposent leurs lendemains
comme des œufs fébriles
dans un nid de confiance inquiète.

Quand le vent tourne,
je girouette.

Mais jamais tout à fait.

Parfois,
quand le soir plie ses banderoles
que les slogans s’endorment,
dans mon œil passe
l’éclat ancien
d’un coq qui n’a pas tout à fait renoncé.

Alors je vire et tourne
sans me préoccuper du vent.

Et parfois le vent hésite.

Ce n’est pas une révolte.

Juste un signe
pour ceux qui ne dorment pas.

 


Commentaires

3 réponses à “Autobiographie approximative 
d’une poule de clocher”

  1. Diane Lecomte

    Je n’aime pas les poules mouillées
    encore moins les girouettes
    je préfère les grenouilles
    elles ne changent pas d’échelette
    avec le vent !

    1. Tu as raison Diane,
      Cé n’est pas le vent qui déplace les grenouilles, mais le temps.
      Pour ma poule de clocher, c’est la métaphore.

  2. Marc HIVER

    Je rappelle qu’une belle girouette s’achète chez Le Dinandier à Villedieu-les-Poêles !

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