Le jour où Mårkvar a tenté de discipliner la brume

Du haut de sa tour,
Mårkvar fouillait l’horizon.
Il cherchait Blanche-Roche.

La mer était là.
Mais pas à sa place.
La Roche non.

— Je n’ai rien fait, dit la Manche.

Mal rangées.

Quatre défaites de mouettes
depuis le naufrage.

Trente tonneaux de cidre.
Plus une goutte d’hydromel.

Les Aujårds dérivaient.
Lentement.
Mais sûrement.

Deux cents étreintes avec Kåthrïn.
Peut-être deux cent une.
Elle ne comptait pas.

Cela valait bien un naufrage.
Et une fête.
Avec tables.
Et gens dessus.

Mais sans la Roche,
rien ne commençait correctement.

Les mouettes rirent.
Comme des professionnelles.
Puis s’arrêtèrent sans prévenir.

Mårkvar plissa les yeux.

La plage hésitait.
Quelque chose prenait trop de place
sans demander.

Une ouate.

On eut l’impression qu’au-dessus ça regardait.

Les tables furent dressées.

On posa :
du pain,
du beurre,
des certitudes locales.

Un Aujård planta un drapeau
dans une tarte.

— Pour marquer le territoire.

Personne ne contesta.

Mårkvar descendit de sa tour.
Avec autorité.
Il avait mis son casque.
Pour mieux réfléchir.

— Aujourd’hui, cria-t-il,
nous célébrons le naufrage !

Acclamations.

— Sans lui, ajouta-t-il,
nous serions ailleurs !

Silence.
Personne ne savait où.

Kåthrïn passa entre les tables.
Elle déplaça un verre.
Puis un autre.

Le monde suivit.
Discrètement.

On servit le cidre.
Il hésita un instant.
Puis se laissa faire.

Les mouettes revinrent.
En biais.
Elles criaient.
Mais on ne savait pas d’où.

La brume attendait.
Un peu plus près qu’avant.

Mårkvar leva sa lance.

— Formation !

Les Aujårds se mirent en ligne.
Une ligne acceptable.
Pour l’époque.

La brume ne chargeait pas.
Elle insistait.

— Je te vois ! Marmonna Mårkvar.

Elle ne répondit pas.
Mais elle resta.

C’était provocant.

— Elle avance ! cria quelqu’un.

C’était faux.
Mais crédible.

Alors Mårkvar décida :

— Nous tiendrons la plage !

Quelle plage.
Bonne question.

Un Aujård répondit présent
à une voix qui n’avait pas encore parlé.

Un autre serra une main.
Qui n’était pas là.

Kåthrïn s’arrêta.
Elle regarda la brume.
Longtemps.
Assez pour que deux chaises
changent d’avis.

— Ce n’est pas un ennemi, dit-elle.

Personne ne l’entendit.
Sauf la brume.

Qui s’approcha encore.

Au-dessus,
quelque chose tirait sur les distances.
Un ordre partit.
Avec un accent différent.

— Tyr !

Quelqu’un répondit.
Mais pas au bon endroit.

Les casquettes des Aujårds
perdirent un peu d’accent.
Pas tout.
Juste ce qu’il fallait pour s’inquiéter.

— Valhalla !

Les casquettes glissèrent.
Pas des têtes.
Juste du sens.

— Tenez la ligne ! Répliqua Mårkvar.

Personne ne sut laquelle.
On la tint.
Par morceaux.

La brume entra.
Comme chez elle.
Sans invitation.
Mais sans faute de goût.

Elle prit une place.
Puis plusieurs.

Le cidre devint pensif.

Les voix arrivèrent en retard.
Ou trop tôt.
Selon les oreilles.

Mårkvar attaqua.
Avec courage
et précision approximative
il frappa l’air.

L’air ne céda pas.
Son bras mit un moment à revenir.

Kåthrïn fit un geste.
Presque rien.
Elle s’assit et mangea.

D’autres aussi s’assirent.
Les tables furent pleines.
Puis moins.
Puis autrement.

La brume s’arrêta de faire semblant.
Elle devint ce qu’elle était déjà.

Quelqu’un rit.
Au bon moment.

Ce fut inquiétant.

Mårkvar suspendit son geste.

— Elle recule, dit-il.

La brume ne bougea pas.
Mais la phrase fonctionna.

Alors on but.

À la Roche absente.
Au naufrage réussi.
À l’ennemi mal choisi.

Au-dessus,
ça riait moins.

Depuis,
chaque anniversaire du naufrage,
quand la mer hésite,
que le cidre prend des décisions discutables
et que les mouettes argumentent de travers,

on dresse les tables
face à une plage approximative,
on jure voir Mårkvar casqué d’assurance,
ordonner à la brume de se tenir droite,

et Kåthrïn, légèrement en retrait,
remettre le monde à peu près d’équerre,

tandis que la brume,
par pure courtoisie,
accepte de ne pas comprendre.

Alors Mårkvar posa son casque
et accomplit un grand ouvrage
dans son verre de cidre.


Commentaires

Une réponse à “Le jour où Mårkvar a tenté de discipliner la brume”

  1. Diane Lecomte

    Plus d’un tour dans sa manche, le Mârkvar !

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