Mårkvar et le monde à peu près

Le soleil s’était levé.
Ou peut-être qu’il se couchait.
Les ombres, en tout cas, discutaient entre elles.
Le sable faisait des châteaux plus grands que nécessaire.

Mårkvar marchait vers son manoir,
ses chaussures légèrement en retard sur ses pieds.
Kåthrïn le suivait,
tirant derrière elle un peu de vent
qui ne voulait pas choisir de direction.

–– Tu vois ? dit Kåthrïn.
–– Quoi ?
–– Tout est légèrement… faux.

Mårkvar leva la tête.
Un coquillage dans sa main se souvenait d’une marée de demain
mais pas de celle d’hier.

–– Le temps a oublié son rôle, dit Mårkvar.
–– Pas complètement, dit Kåthrïn.
–– Juste assez pour qu’on s’amuse.

Le chemin dessina un virage qui n’existait pas.
Mårkvar marcha dedans.
Ses pas tombèrent à côté,
les souvenirs arrivèrent en retard,
et les idées prirent de l’avance sans prévenir.

–– Tout est en place, dit Kåthrïn.
–– Mais rien ne l’est vraiment.

Le vent passa.
La mer applaudit.
Et quelque part au-dessus du manoir,
quelque chose sourit sans se montrer.

Les Aujårds étaient là.
Attablés autour du cidre,
occupés à ne rien comprendre avec application.

–– Il s’est passé quelque chose, dit Mårkvar.

Personne ne releva.
Quelqu’un parlait de marée.
Un autre de clous.
Un troisième but son cidre pour lui demander son avis.

–– Là-bas, dit Mårkvar.

Il voulut pointer.
Son index hésita,
puis choisit de rester avec les autres.

–– Quoi ? fit un Aujård.

Mårkvar hésita.

–– Un… un homme.
Avec… un registre.

Le vent passa entre eux,
comme pour effacer le souvenir avant qu’il ne prenne.

–– Il savait, dit Mårkvar.

Silence.

–– Quoi ?
–– Avant.
–– Avant quoi ?
–– Avant que je sache.
–– Donc après.
–– Non. Avant que ça arrive après.

Les Aujårds hochèrent la tête.
Certains comprirent.
D’autres firent semblant.

Kåthrïn regardait ailleurs.

–– On est passés, dit-elle.
–– Voilà, dit un Aujård.
–– C’est clair, dit un autre.

Rien ne l’était.

Un vieillard passa,
portant un seau rempli de souvenirs.
Il trébucha.

Les souvenirs se répandirent dans l’air,
certains retombant sur le mauvais jour,
d’autres refusant de tomber.

Une mouette en attrapa un au vol
qu’elle glissa dans sa mémoire.

Mårkvar pâlit.

–– Tout est perdu, dit-il.
Les horloges ont fui, les souvenirs se sauvent…

–– Même le vent hésite, murmura Kåthrïn.

Vexé, le vent bondit vers le ciel.
Le sable recula d’un pas.
La mer jugea que ça n’allait pas du tout.

Alors un éclair tomba.
Thor regarda où il s’était posé.
–– C’est pas rangé ici, dit-il.

Il leva son marteau.
Frappa sur son enclume.

Le temps se remit à marcher.
De travers.

–– Mieux, dit-il.

Odin écarta un nuage,
un corbeau entre les dents.

–– Chaque chose doit retrouver sa place.
Ou une autre.

Loki déplaça discrètement un rocher,
juste assez pour qu’il gêne.

–– Pour l’équilibre.

Le vent redescendit,
les girouettes obéirent,
puis hésitèrent,
puis firent semblant.

Les souvenirs se rangèrent,
certains à l’endroit,
d’autres ailleurs avec conviction.

Les pas de Mårkvar retrouvèrent ses chaussures.
Pas tous. L’un d’eux resta en arrière sans raison.

–– Voilà, dit Odin. C’est à peu près stable.

–– À peu près, répéta Mårkvar.

–– Ne touchez plus à rien, dit Thor.

Loki hocha la tête et fit exactement l’inverse.

Kåthrïn regarda le chemin.
Il tenait.
Presque.

–– On peut continuer, dit-elle.
–– Exactement, dit Mårkvar,
et il marcha légèrement à côté de lui-même.

Au-dessus,
les dieux riaient encore.

Pas parce que tout allait mieux.
Mais parce que
rien n’était réparé.

Et que c’était, de loin,
la meilleure façon
de continuer.

Depuis ce jour,
Mårkvar s’applique à comprendre après,
ce qui lui permet, le plus souvent,
d’arriver à peu près.



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