Paul se retrouvait seul. Chloé était morte et enterrée. Il conserverait sa maison, le jardin et la porte en fer forgé. Comme un retour à la case départ. Le rosier grimpant témoignait qu’une main et sans doute un corps dont elle constituait un prolongement étaient passés par là pour le tailler. Mais la fragilité des indices, l’évanescence des traces, ce vibrato infernal et entêtant rappelaient les images d’une tranche de vie commencée bien tardivement et trop tôt terminée.
Si la solitude a inspiré les poètes les plus sages et les plus fous, le caractère indicible de certaines expériences a rendu fous les plus sages des profanes. En proie à ces deux démons, Paul s’enquiquinait et sa langue pâteuse se momifiait à ne pas dire les mots qui papillonnaient dans sa tête.
Bien sûr il aurait pu raconter à ses collègues, sur un ton badin et d’une voix papelarde, les embrouillaminis non conformes à la réalité de son deuil. Paul puisait dans son quant-à-soi la force de se taire sans pour autant dissoudre par le silence son secret naissant. Ne se résolvant pas à le partager avec un tiers, Paul, après une période de latence, se mit à la recherche de celle qui en quelques jours de rumination n’était déjà plus tout à fait morte.
Et puis, Paul n’aurait sans doute pas aimé qu’on parlât de Chloé au passé. Il s’était trouvé une motivation, une mission, voire une obligation morale. N’y avait-il pas non-assistance à personne en danger à laisser en cavale son amoureuse sans le support terrestre d’une nouvelle existence ici-bas ?
Il réfléchit. Comment retrouver une morte qui se prend pour une morte ? En fréquentant les cimetières serait la première réponse qui lui vint à l’esprit. Ah ! ces délicieuses nécropoles parisiennes où il fait bon vivre sa mort. Le plus chic, le Père-Lachaise qu’on imagine fort bien après la fermeture du soir, les macchabées se rafraîchissant sur le pas de leur tombeau ou sur le seuil de leur mausolée et devisant tranquillement de leur ennui respectif entourés par les chats qui folâtrent entre les pierres.
Le cimetière Montparnasse, où la Tour fait de l’ombre à l’éternité. Gentilly, jouxtant un stade flambant neuf mêlant les morts à l’enthousiasme des vivants. Il ne passerait pas en revue tous ces champs du souvenir que le chaland traverse au milieu de ceux qui ont disparu. Pour une simple et bonne raison : cela n’aurait servi en rien le déroulement de son histoire. Ces cimetières où reposent les restes des corps aimés étaient comme les villages d’une province d’autrefois et, dans leur foisonnement de signes et de prières maladroites, comme autant de lieux de survie.

Paul se débattait dans la contradiction qui, tout en lui intimant l’ordre de suivre son désir, mobilisait sa force vitale pour le rappeler à la raison. Mais son envie de partager à nouveau l’intimité avec Chloé le démangeait comme un prurit délétère.
Et s’il fallait dramatiser, il dramatiserait : Paul sentait qu’il devait serrer encore une fois ce corps contre le sien pour toucher et comprendre. Oui, c’était bien cela, vérifier cette impression qui ne le quittait plus et qu’il ne voulait communiquer à personne.
Paul décida qu’il était urgent de ne pas faire ce qu’il attendait de lui-même. À aucun moment il se dit qu’il devenait fou. L’intuition qui l’avait éclairé lui montra la voie à suivre, un petit chemin de traverse s’ouvrant comme une alternative aux observances régulières.
Faut-il décrire ce sentier qu’empruntèrent des chaussures dont le cuir n’était pas encore tanné, que l’alêne n’avait pas percé, où la gouge ne laissa ni entaille ni moulure, qui ne connaissait pas la caresse du lissoir et les coups de la mailloche ? Les mots ne font pas défection, ils pullulent dans les dictionnaires pléthoriques de notre mémoire plombée. Des images dans leur essentielle vérité traduisaient mieux le clair-obscur d’une démarche empêchée et en équilibre sur l’espoir et le désespoir qui tintinnabulaient sottement dans le silence.
Paul s’était enfermé dans son obsession : cristalliser cette présence qu’il devinait par instant, comme ces amputés qui ressentent le fantôme de leur membre évanoui. Cela occupait tout son horizon.

Paul laissa sept jours et sept nuits s’écouler avant de mettre à exécution son plan. Ces jours-là, ses collègues le trouvèrent successivement trop gai ou abattu. Un bon camarade lui demanda si tout allait bien et, dans un sourire entendu, Paul lui fit comprendre que cette sollicitude n’était pas la bienvenue. Ces nuits-là, il dormit comme une souche ou au contraire fut réveillé par les flèches d’une multitude de petits cauchemars au poison subtil et lent qui lui arrachaient des larmes acides de désespérance.
Au terme de cette semaine terrible dont il se souviendrait toute sa vie, il prit son vieil imperméable et s’engouffra dans cet enfer où, est-il écrit un peu partout, les morts se retirent quand ils ont savamment titillé les vivants. De fait, il descendit dans le métro et ressortit à la station Louvre. Il avait posé un congé de rattrapage de ses RTT qu’il mettrait à profit pour s’efforcer de trouver ce qu’il cherchait.
L’Égypte antique, il n’en doutait pas, lui ouvrirait ses portes. En matière de corps morts n’interrogerait-il pas des spécialistes ? Et une semaine de détente studieuse lui changerait les idées, loin du train-train professionnel.
L’Égypte du Louvre, cette conserve de luxe, déballa ses trésors. Qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas un Belphégor de plus ou une momie de moins que Paul recherchait dans les salles où à chaque pas le visiteur succombe sous le poids de l’art et du génie collectif et prospectif d’une civilisation qui, loin d’avoir disparu, fait le grand saut entre sa mythologie et un christianisme en quête d’un second souffle.

Du Louvre, Paul transporta ses maigres abattis à Notre Dame afin de contempler les gisants. Pour dix euros, le guide, un de ces jeunes étudiants en histoire de l’art, catholique en diable, au narcissisme logorrhéique, fit remarquer à une horde de touristes qui n’en pouvaient mais, que ces statues, pour allongées qu’elles fussent, présentaient tous les attributs (plis du vêtement, yeux ouverts) d’un individu debout et éveillé. L’accompagnateur enthousiaste interpréta ces gisants, pour la plus grande joie d’un retraité dont c’était le cinquième édifice religieux d’affilée, comme les symboles de la résurrection au sens chrétien.
Fatigué d’avoir trop marché, Paul se coucha au terme de cette première journée bien remplie. Demain serait le nouveau jour qui le rapprocherait un peu plus d’une Chloé serrée contre lui tant de fois. Et pour la seconde journée, il en aurait le cœur net. Entre la vie et la mort, entre la folie et la mort, il lui faudrait trancher. Vers cinq heures du matin son sommeil lui concocta un de ces petits cauchemars dont il avait le secret : une espèce de nuit des morts-vivants, où une momie délivrée de ses bandelettes, un gisant debout et deux, trois défunts de sa famille forçaient porte et fenêtres de sa maison en tendant leurs mains monstrueuses.
La deuxième journée fut consacrée aux statues de cire du Musée Grévin et aux animaux naturalisés du Jardin des Plantes. Méthodique, Paul entendait se rapprocher de son objet, non par un déplacement tristement linéaire, mais en décrivant des circonvolutions autour de son désir qui était partout et nulle part

Le musée Grévin l’enchanta une fois de plus. Tous ces pantins immobiles et tendus vers d’autres marionnettes pétrifiées dans la cire, l’arrêt sur image entre la vie et la mort, les maquillages trop contrastés, tout lui rappelait ce conte à dormir debout qui ne le quittait plus.
Il n’évoqua pas ces histoires macabres où un sculpteur dément enrobe les cadavres de ses victimes de cire et les rassemble en une galerie diabolique. Il se plut à déambuler simplement au milieu de ces simulacres qui attendaient que le regard d’un visiteur les anime un instant ou du moins leur permette de changer leur pied d’appui. Paul se surprit, devant une statue fraîchement installée, à se concentrer et à penser très fort à ce haut personnage de l’État qui venait de disparaître. Mais rien n’y fit, la figurine resta de cire.
Au Jardin des Plantes, les charognes étaient au rendez-vous. Un haut-le-cœur saisit Paul dès l’entrée dans ce vaste cimetière des animaux. La taxidermie constituait pour lui le plus formidable des arts grotesques. L’envie de vomir, qui ne le quitta pas durant toute la visite, ne l’empêcha pas d’approcher ce qu’il cherchait.

Le troisième et le quatrième jours le virent arpenter fébrilement les rues de la capitale. À Denfert-Rochereau, il descendit dans les catacombes qu’il n’avait pas visitées depuis vingt ans. Les morts apostrophant les vivants, le sourire niais des crânes empilés, tous ces os privés de leur substantifique moelle lui permirent de faire avancer ses recherches, même si ce qu’il retint tout d’abord, c’était que tous ces squelettes ne signifiaient qu’eux-mêmes, c’est-à-dire le signe qu’un corps vivant était mort et qu’avec cette impudeur qu’ont les cadavres à se dévêtir de leur enveloppe charnelle, ils n’étaient en aucun cas des corps morts. Et ce zoo macabre, dans sa tranquille provocation, n’entachait pas cette certitude qui germait dans le cerveau de Paul.

Les égouts retinrent son attention comme le symbole même de la fausse propreté, comme le carré de tissu plié en quatre et glissé dans la poche après qu’on y a déposé ses humeurs, ses morves et ses crottes de nez. Les cercueils ne sont-ils pas eux aussi des mouchoirs à qui l’on confie les restes faisandés de nos morts ?

C’est en faisant la queue au cinéma que Paul retrouva Chloé. Devant ce complexe de cinq salles, ils étaient les seuls à attendre pour voir le film en question. De chaque côté, quatre files impressionnantes serpentaient sur le trottoir dans l’attente de découvrir une grandiose et puérile science-fiction, un policier plein de fesses et de fureur, une comédie qui affichait la couleur et un dessin animé avec un raton laveur.
Le cinquième titre, qui n’avait déplacé qu’une paire de spectateurs, Paul et Chloé, était une reprise.
Et si la jeune femme était revenue d’entre les morts avec la même intention que lui de le retrouver ? Paul voulut en avoir le cœur net.
— Tous les acteurs de ce film sont décédés, lui dit-il en l’apostrophant.
C’était bien ça. Ce nanar délicieux, vieille qualité française, avait cette particularité morbide pour un film qui ne remontait pourtant pas aux origines du cinématographe. Ainsi sur la toile blanche s’animeraient dans quelques instants — c’est-à-dire bougeraient et parleraient — des corps ectoplasmiques par la grâce d’un projectionniste, support matériel et fébrile de leur survie, et de deux spectateurs dont les yeux et l’ouïe se porteraient garants d’une existence passée.
— Pourquoi faire revivre tous ces morts ? reprit Paul.
— Tu n’es pas content de me revoir ? lui répondit Chloé.
— Bien sûr que si !
— Oui, je vais de salle en salle, ajouta la jeune femme, je prête mon regard et j’écoute ceux qui, comme moi, sont morts. Et si je t’expliquais pourquoi, tu te moquerais.
Paul avait compris. il lui demanda :
— Et si un vivant retrouvait celle qu’il aimait et qui était morte ? Qu’en penserais-tu ?
— Je me dirais que c’est peut-être un fou, ou peut-être pas.
— Et tu l’hébergerais ? s’inquiéta Paul.
— Oui, murmura-t-elle, j’ai besoin de toi et je m’ennuie là-bas.

Quand ils poussèrent la porte du jardin, bras dessus, bras dessous en se bécotant, Chloé s’exclama qu’une rose allait éclore et que c’était de bon augure pour leur amour renaissant.
Ainsi, au soir du sixième jour, une morte et un vif s’aimèrent, se mirent dans la peau l’un de l’autre, mêlèrent leurs odeurs et rirent comme des Esquimaux sous la fourrure. Et Paul se dit que faire du rab de vie, c’était bon.
À l’aube du septième jour, quand elle s’éclipsa comme tous les revenants, Paul se promit de rappeler sa morte amoureuse le plus vite possible. Mais il ne confierait à personne son secret, c’était encore trop tôt, et surtout il pressentait que cela pourrait dissiper le charme.
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