Un vieil halogène précipite son faisceau lumineux sur le mémoire que je termine
tandis qu’un flot glacé glisse sous la porte de ma chambre.
Il vient, en vagues, se jeter sur le lit où je suis installé.
Le logement est petit.
Je grelotte. Mon esprit profite de l’importunité pour réclamer une pause,
mes membres leur part de vie. Je me lève, chauffe un café
et m’installe à la fenêtre, près du radiateur.
Dans la rue, deux amoureux, enveloppés l’un de l’autre, s’embrassent.
Leurs yeux disent leur joie, leurs bouches articulent leur désir.
Le vent les emporte vers l’amour.
Plus question de bosser. Trop tard. Trop fatigué. Et pourtant si peu envie de dormir.
Je range mes bouquins, passe quelques minutes dans la salle de bains
et plonge dans la complicité des draps.
C’est l’instant où le monde cesse de tourner,
où mon corps, délivré des contraintes extérieures, se libère.
Je tourne et retourne en quête de la position idéale,
réchauffe mon corps, surchauffe mon esprit,
lâche la bride à mon imaginaire. Rêveur éveillé, je peux construire
un monde à la mesure de mon plaisir, la démesure de mes désirs,
confidentialité garantie.
J’esquisse un scénario dont il ne me sera demandé aucun compte.
Sujet : l’amour
Casting : la fille que je croise le matin dans le bus – aucune qui la vaille –
sera l’héroïne et moi je serai séduisant, souverain, fatal.
Décor : ma chambre, ici.
Réalisation : traitement dynamique, caméra mobile, inserts de gros plans,
une seule prise par scène.
–– Moteur !
Clap. « Et Jules (c’est moi) créa la femme / une / première ! »
— Action !
Elle monte l’escalier, vient frapper à ma porte. J’ouvre, faussement étonné : Vous ici ?
Elle minaude, fait la belle, avec un joli sourire me demande d’entrer.
Juste trois pas et nous sommes face à face.
Pour se faire pardonner de tant d’indifférence me tombe dans les bras.
Je succombe.
Et commence l’éternel voyage.
Au matin, je m’éveille honteux. Et abattu devant l’immensité du chemin à parcourir
pour simplement lui parler. Après un petit-déjeuner-le-nez-sur-la-montre,
je me précipite vers la station de bus, attraper le 7 h 57,
celui qu’elle prend.
Cohue, je joue des épaules, pénètre le premier, de nombreuses places sont inoccupées,
je l’aperçois seule, vais bondir la rejoindre, mais … brusque demi-tour, bouscule, me fais insulter,
sors du bus, attends que le dernier soit monté puis monte à nouveau et interroge la providence.
Une seule place disponible, juste à côté d’elle. Ne peux plus faire demi-tour.
Je m’approche sans voir le sac qu’elle retire, m’assois sans un mot et le bus m’emporte
pour un trajet de bonheur.
Je ne peux la regarder, mais inspire son parfum, jamais rien senti de tel.
Je voudrais l’écouter respirer, entendre son cœur, impossible,
le mien cogne trop fort.
Les stations se succèdent, j’aimerais ouvrir la bouche pour lui parler, mais de quoi,
comment, quelle accroche pour retenir son attention. Alors je me tais. Roule le bus
et je reste ainsi à jouir de sa présence. Replié.
— Pardon !
Elle veut descendre. Déjà. Je ne réagis pas assez vite. Le bus freine. Elle tombe sur moi
et nos visages se frôlent, mes yeux continuent de regarder mes genoux.
Un baiser !
Elle a déposé un baiser sur ma joue ! Combustion instantanée, le monde sens dessus dessous,
un nouveau soleil vient de se lever.
J’ose enfin poser les yeux sur elle.
Elle me sourit.
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