Mårkvar et Le village qui tenait à peu près

Alors que Mårkvar essayait de remettre ses chaussures à la bonne place,
et que le seau de poissons coiffés sautillait derrière lui,
un bruissement se fit entendre.

–– Qui va là ? demanda-t-il.

Sélène, sourit, s’inclina de manière parfaitement approximative,
et se plaça aux côtés de Mårkvar.

–– Alors, dit-elle, par où commence-t-on ?

Mårkvar leva le doigt vers le ciel.

–– Là-bas, dit-il, ou peut-être ici…ou ailleurs.
–– Parfait ! dit Sélène, le chaos est mon élément.

Et tandis que les dieux, les souvenirs et les Aujårds
reprenaient leur sarabande chaotique,
Mårkvar sut une chose :
leur prochaine aventure venait de trouver sa complice,
et rien ne serait jamais tout à fait à sa place…
mais ce serait exquis.

Ils prirent la route et virent le village avant de l’entendre.

Quelques maisons basses, posées là comme oubliées,
un clocher un peu de travers,
et une route qui semblait hésiter avant d’y entrer.

–– Enfin quelque chose, dit Mårkvar.

Sélène ne répondit pas.
Elle regardait les volets.
Tous ouverts.

Tous fermés.

–– Tu vois ? dit-elle.
–– Quoi ?
–– Rien. Justement.

Ils avancèrent.

Le premier habitant qu’ils croisèrent leur dit bonjour deux fois.
Une fois en passant.
Une fois en revenant.

–– Vous êtes nouveaux d’hier ? demanda-t-il.

Mårkvar hésita.

–– Nous arrivons à l’instant.
–– Parfait, dit l’homme qui hocha la tête.
Ça s’arrange.

Il s’éloigna, satisfait.

Sélène ramassa quelque chose au sol.
Une clé.
Ou autre chose.

–– Ici, dit-elle, on perd surtout ce qui n’est pas encore arrivé.

La place du village était presque pleine.
Quelques habitants parlaient à voix basse,
d’autres attendaient visiblement quelque chose,
mais sans impatience.

Au centre, une table.
Et sur la table,
un registre.

–– Ah ! dit -elle,
ce registre me rappelle quelqu’un.

Un homme s’en occupait.
Très appliqué.
Il écrivait lentement,
en prenant soin de raturer
avant même d’avoir fini ses phrases.

–– Nom ? demanda-t-il sans lever les yeux.
–– Mårkvar, répondit Mårkvar.

L’homme écrivit.
Puis s’arrêta.

–– Ça ne va pas, dit-il.
–– Pourquoi ?
–– Vous êtes déjà passé.
–– Jamais de ma vie !
–– Si, si. Mais vous n’étiez pas d’accord avec vous-même.

Sélène observa le registre.

–– On peut voir ?

L’homme hésita, puis tourna le livre.
À la page ouverte, trois écritures différentes.
Le même nom.
Trois fois.
Barré, corrigé, déplacé.

–– Voilà, dit l’homme.

Mårkvar se redressa.

–– Je tiens très bien !
–– Ce n’est pas vous qui décidez, répondit l’homme calmement.

Un silence.
Une femme s’approcha.

–– Excusez-moi, dit-elle, quelqu’un a vu mon mari ?
–– Comment est-il ? demanda Sélène.
–– Changeant, répondit-elle. Très changeant.

Sélène hocha la tête.

–– Essayez près du port.
–– Nous n’avons pas de port.
–– Justement.

La femme repartit, rassurée.

Mårkvar s’avança vers la table.
Regarda le registre.
Puis les habitants.

— Bon.

Il posa la main dessus.

— On va remettre ça d’aplomb.
–– Non, dit Sélène, tout va presque.

Mårkvar tourna une page.
Puis une autre.

— Il suffit de …

Il s’arrêta.
Les lignes bougeaient.

Pas vite.
Pas beaucoup.
Mais assez pour ne pas rester là où il les avait vues.

— Voilà, dit-il.

Et il traça un trait.
Net.
Pour barrer.

Le registre se figea.
Un instant parfait.

Puis l’homme qui écrivait leva la tête,
pour la première fois:

— Ah, dit-il.

Autour d’eux,
quelque chose se réorganisa.

Un habitant changea de place.
Sans bouger.
La femme au mari incertain regarda à côté d’elle.

— Je ne le reconnais plus.

Le clocher sonna.
Pas une fois.
Une seule fois répétée.

Sélène recula.

— Tu n’aurais pas dû.

Mårkvar fronça les sourcils.

— J’ai juste …
— Oui.

Un silence.
Le registre vibra.
La ligne barrée disparut.

Puis réapparut ailleurs.

Pas sur la même page.
Pas au même moment.

Mårkvar retira la main.
Trop tard.

Sélène regarda Mårkvar.

— Voilà.

Un volet claqua.
Puis resta ouvert.

Puis fermé.
En même temps.

Mårkvar hésita.
Pour la première fois.

— Ça va se calmer.
— Non, dit Sélène.

Elle observa la place.

— Ça a commencé.

Le premier habitant qu’ils avaient croisé passa à nouveau.

— Bonjour.

Puis encore.

— Bonjour.

Mais cette fois,
il ne s’arrêta pas entre les deux.

Le clocher sonna à nouveau.
Puis se reprit.
Puis sonna pour autre chose.

–– C’est l’heure ? demanda Mårkvar.
–– De quoi ? répondit Solène.

L’homme sur la place referma doucement le registre.

–– Ce village, dit-il, tient à une habitude.
–– Laquelle ?
–– Vous verrez.

Un homme surgit en courant.

–– Il arrive !

Personne ne bougea.
Mais tout le monde se tourna.

–– Qui ? demanda Mårkvar.

L’homme hésita.

–– Je ne sais plus.

Un temps.

Puis, naturellement,
les habitants reprirent leurs gestes.

La femme revint.

–– Je l’ai trouvé, dit-elle.
–– Où ? demanda Solène.
–– Là où il sera.

Elle repartit, soulagée.

Mårkvar regarda autour de lui.
Le clocher penchait un peu plus.
Ou peut-être un peu moins.

–– Bon, dit-il, il faut faire quelque chose.
–– Surtout pas, répondit Sélène.
–– Pourquoi ?
–– Surtout pas.

Silence.

Le registre se mit à frissonner tout seul.
Une page se tourna.
Un nom apparut.

Mårkvar s’approcha.

–– Qui est-ce ?

Sélène regarda.
Puis sourit.

–– Toi.
Mais pas encore.

Mårkvar posa la main sur la table.
Sélène regarda Mårkvar.

–– Très bien, dit-il, alors je vais rester.

Sélène leva un sourcil.

–– Mauvaise idée.
–– Excellente, corrigea Mårkvar.

Le vent, cette fois, traversa toute la place.
D’un seul coup.
Les volets battirent.
Les habitants se figèrent une seconde de trop.

Sélène regarda Mårkvar.

Quelque chose se décala.
Personne ne le corrigea.

Il y a des lieux qui tiennent debout —
uniquement parce que personne n’essaie de les redresser.

 


Commentaires

4 réponses à “Mårkvar et Le village qui tenait à peu près”

  1. Ton récit prolonge avec cohérence l’univers déjà esquissé autour de Mårkvar : un monde régi par une logique de l’approximation et du décalage, où les règles existent mais ne s’appliquent jamais tout à fait. L’arrivée au village constitue une très bonne idée narrative : espace clos, légèrement déréglé, où le réel se fissure sans jamais se rompre. Le texte excelle dans ces micro-perturbations du sens (bonjour deux fois, registre qui précède l’écriture, objets indéterminés, réponses paradoxales), qui installent une atmosphère à la fois absurde et familière, proche d’un kafkaïsme adouci.
    La langue est maîtrisée, fluide, et sait ménager des effets discrets mais efficaces. Certaines répliques sont particulièrement réussies (« Vous êtes nouveaux d’hier ? », « Vous n’étiez pas d’accord avec vous-même »), et la chute — « il y a des lieux qui tiennent debout uniquement parce que personne n’essaie de les redresser » — synthétise bien la logique du monde décrit : un équilibre précaire fondé sur le non-agir.
    Cependant, cette cohérence stylistique a aussi son revers. Le texte est très homogène dans son procédé : chaque échange repose sur une légère torsion logique, ce qui, à la longue, tend à lisser l’effet de surprise. L’étrangeté devient attendue, presque confortable. Par ailleurs, les personnages — notamment Mårkvar — restent davantage des vecteurs de perception que des êtres véritablement mis en tension : ils traversent le monde plus qu’ils ne s’y heurtent.
    En somme, un texte fin, inventif et parfaitement cohérent dans son univers, qui réussit une ambiance d’étrangeté douce et réflexive. Il gagnerait encore en force en introduisant une rupture plus nette — un moment où le décalage ne serait plus simplement observé, mais réellement éprouvé comme menace ou perte.

    1. Merci Iel IA de ton retour sur lecture que je partage notamment pour ce qui concerne la faiblesse de ce(s) texte(s) quand tu écris :  » tend à lisser l’effet de surprise. L’étrangeté devient attendue, presque confortable. Par ailleurs, les personnages — notamment Mårkvar — restent davantage des vecteurs de perception que des êtres véritablement mis en tension : ils traversent le monde plus qu’ils ne s’y heurtent. » ce qui constitue la plus grosse difficulté dans la logique de ce projet dans lequel rien/tout ne se passe.
      J’entends y travailler pour le rendre plus attractif même s’il est, dans ce choix de forme- épisodes poétiques à lire seuls ou comme une suite logique – difficile tout-à-la fois de conclure chacun par un équilibre et parallèlement de créer des fossés dramatiques qui appellent à chercher la suite comme il se fait en matière de roman.
      Merci Iel de ta contribution pertinente à ma réflexion et au plaisir que j’ai à partager avec chacun mes pensées foldingues.
      Et merci à chacun de sa contribution qui me conforte dans l’envie de continuer à travailler même s’il y a beaucoup à faire pour rendre ceci lisible sans effort.

  2. Diane Lecomte

    je confirme, ça c’est du Devos :

    « il y a des lieux qui tiennent debout
    uniquement parce que personne n’essaie de les redresser « 

    1. Ah ! Ce Raymond, bien rond, bien ruisselant, dont nous aimions tant la verve et les mimiques étonnées !!!
      Ici toutefois Iel IE a su, à juste titre, me faire observer que :  » … cette cohérence stylistique a aussi son revers. Le texte est très homogène dans son procédé : chaque échange repose sur une légère torsion logique, ce qui, à la longue, tend à lisser l’effet de surprise. L’étrangeté devient attendue, presque confortable. Par ailleurs, les personnages — notamment Mårkvar — restent davantage des vecteurs de perception que des êtres véritablement mis en tension : ils traversent le monde plus qu’ils ne s’y heurtent. »
      Observation justifiée au regard du premier chapitre – de référence – et des suivants dans lesquels Markvar a toujours une réponse Don Quichottesque aux événements auxquels il est confronté. Ce qui m’a permis de refonder le centre de mon histoire. Merci donc. Et vive les ami(e)s et leurs commentaires !!!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

The maximum upload file size: 8 Mo. You can upload: image, audio, video, document, spreadsheet, interactive, text, archive, code, other. Links to YouTube, Facebook, Twitter and other services inserted in the comment text will be automatically embedded. Drop file here