Le silence ne dura pas.
Se fissura d’abord dans un détail :
une chaise mal posée qui refusa de rester droite.
Puis dans un regard :
un habitant qui oublia de fixer l’horizon.
Quelqu’un toussa.
De travers.
La toux chercha sa place.
En trouva deux.
Personne ne le vit arriver, mais tout le monde sut qu’il était là.
L’évidence arriva en retard, personne ne la corrigea.
Un homme.
Ou presque.
Manteau trop long, bras en écharpe,
bottes salies par des chemins qui n’existaient pas tout à fait
et un chapeau qui avait déjà été retiré plusieurs fois.
Il s’arrêta au centre de la place.
Regarda le clocher droit.
Les volets ouverts.
Le registre fermé.
–– Ah, dit-il.
C’était un “ah” fatigué.
Pas surpris.
Pas fâché.
Fatigué d’avoir raison.
Ou de tomber juste trop souvent.
Mårkvar s’avança.
–– Qui êtes-vous ?
L’homme hésita.
–– Ça dépend.
Aujourd’hui… je dirais : le gardien.
–– De quoi ?
Il désigna la place.
–– De ça.
Ce qu’il montrait évita de coïncider
Sélène sourit.
–– Mauvais moment, alors.
L’homme hocha la tête.
–– Oui. Très mauvais.
Il s’approcha du clocher,
le regarda longuement.
posa deux doigts contre la pierre.
Rien.
Il attendit encore.
Puis très légèrement—
il poussa.
Le clocher ne bougea pas
mais l’ombre du clocher, elle,
se mit à pencher.
À peine.
Un angle presque invisible.
L’ombre corrigea ce que la pierre refusait.
Le gardien soupira.
–– C’est pris trop haut, dit-il.
–– Quoi ? demanda Mårkvar.
–– C’est pris trop haut.
Le reste comprit de travers.
Ce fut suffisant.
Sélène s’approcha.
–– Vous pouvez corriger ?
L’homme eut un petit rire.
–– Je ne touche pas.
Il marcha vers une maison.
Frappa sans attendre.
Ouvrit lui-même.
La femme de tout à l’heure était là.
–– Votre mari ? demanda-t-il.
–– Il est où il sera, répondit-elle, un peu incertaine.
–– Non, dit le gardien doucement, maintenant il est là.
Un homme apparut derrière elle.
Très net.
Le gardien le regarda.
–– Vous êtes trop sûr de vous.
L’homme voulut répondre.
Mais ses mots tombèrent avant d’avoir un sens.
Alors le gardien fit un geste étrange :
il déplaça une chaise –
personne ne regarda la chaise
mais tout le monde respira autrement –
de quelques centimètres.
Rien de plus.
L’homme cligna des yeux.
–– Attendez… j’étais…
Il hésita.
Puis sourit.
–– Je ne sais plus.
Cette fois, c’était exact.
La femme soupira de soulagement.
–– Voilà, dit le gardien.
Mårkvar fronça les sourcils.
–– C’est ça, votre solution ?
Déplacer des chaises ?
–– Oui.
–– C’est ridicule.
–– C’est suffisant.
Un silence.
Sélène observait la place.
Quelque chose revenait.
Pas franchement.
Pas partout.
Mais ça revenait.
Un volet se referma sans prévenir.
Un autre resta ouvert.
Une poule traversa la place,
puis décida que non.
La décision resta au sol.
Le gardien revint vers le registre.
–– Vous avez écrit ? demanda-t-il.
–– Oui, dit Mårkvar. Correctement.
–– Dommage.
Il ouvrit le livre.
Regarda la page.
Puis, sans hésiter, il traça un trait.
Pas pour barrer.
Pas pour corriger.
Un trait en biais.
Inutile.
Il ne visait rien.
Il atteignit quand même.
L’encre vibra.
La page respira.
Les autres pages suivirent.
Pas toutes.
Juste assez.
Sélène murmura :
–– Voilà.
Le gardien referma le registre.
–– Il ne faut jamais finir.
Mårkvar s’avança, agacé.
–– Et vous, vous faites quoi exactement ?
L’homme réfléchit.
Longtemps.
–– J’attends, dit-il enfin.
–– Quoi ?
–– Le moment.
Silence.
Le clocher, toujours droit, émit un léger craquement.
Rien ne bougea, mais on sentit que ça pourrait.
Le gardien remit son chapeau.
Il vérifia qu’il n’était pas tout à fait en place.
–– Vous avez bien travaillé, dit-il à Mårkvar.
–– Trop bien.
–– Et maintenant ?
–– Maintenant…
Il fit quelques pas.
Puis s’arrêta.
–– Ah, et…
Il se tourna.
–– Évitez de réparer le puits.
–– Pourquoi ? demanda Sélène.
Le gardien haussa les épaules.
–– Parce qu’il n’est pas encore cassé.
Il partit.
Ou peut-être qu’il cessa d’être là.
Un moment passa.
L’absence mit un instant à s’installer.
Puis un autre.
Le vent hésita.
Revint.
Repartit.
Il n’avait rien décidé.
Ça lui allait.
Mårkvar regarda le village.
Moins net.
Moins stable.
Enfin difficile à tenir.
Mais de nouveau vivant.
–– Bon, dit-il,le puits.
L’idée arriva trop droite.
Elle ne corrigea rien.
Sélène ferma les yeux.
Elle sourit.
Évidemment.
Ceux qui maintiennent le monde ne le tiennent pas droit —
ils l’empêchent juste de se fixer.
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