Les runes boivent plus que les hommes

Le bistrot de la mère Bœuckly tenait debout grâce à trois choses :
le cidre,
le sel,
et une poutre qui refusait d’admettre son état.

La pluie tombait de travers.
Pas beaucoup.
Assez pour compliquer les fenêtres.

À l’intérieur,
les Aujårds buvaient avec prudence.
La guerre était finie depuis plusieurs jours.
Ou moins.
Personne ne vérifiait.

Mårkvar était assis près de la table du fond.
Sans casque.

Cela se voyait.

Devant lui :
un couteau,
trois runes,
et un verre qui revenait régulièrement se remplir
sans qu’on surprenne jamais la mère Bœuckly.

— Elle écoute, dit quelqu’un.

Personne ne demanda quoi.

Kåthrïn regardait la pluie.
Ou ce qu’elle empêchait de voir.

Dehors,
la mer remuait encore la mémoire du drakkar disparu,
comme si quelque chose,
très loin sous les vagues,
continuait de changer de place.

Puis un Aujård éternua dans le beurre.
Personne ne releva.
Cela arrivait souvent après les guerres.

Un homme posa une rune sur la table.
— Ça veut dire quoi ?
Un autre se pencha.
— “Le bateau reviendra.”
— Ce n’est pas cette rune, dit Kåthrïn.
— Ah.
Il retourna la pierre.
— Alors c’est peut-être “éviter les chèvres”.
Mårkvar leva les yeux.
— Il n’y avait pas de chèvres.
— Justement.
Personne ne trouva quoi répondre.
Le cidre s’en chargea.

Au fond,
quelqu’un essayait de raconter la bataille.
— Nous étions vingt-sept.
— Non, trente.
— Non, moins après la marée.
— Quelle marée ?

Un homme regarda sa manche déchirée.
— C’est là qu’il m’a frappé.
— Qui ?
L’homme hésita.
— Celui avec…
Il chercha.
— Enfin lui.
Personne ne l’aida.
Pas par méchanceté.
Par manque de certitude.

Les runes glissèrent légèrement sur la table.
Comme attirées par l’humidité.
Ou par autre chose.
Kåthrïn les regarda.
— Elles recommencent.
— Quoi ? demanda Mårkvar.
— À raconter après.

Un Aujård lança les runes à son tour.
Elles roulèrent.
S’arrêtèrent.
Puis une continua seule.

Très lentement.

Elle tourna sur elle-même.
Comme si elle cherchait un autre sens.
Ou une autre table.

L’Aujård pâlit.
— Celle-là…
ça veut dire la mort.
— Non, dit une voix depuis la cuisine.
Ça veut dire qu’il faut les essuyer avant de poser les verres.
— C’est la mère Bœuckly ? demanda quelqu’un.
— Probablement, dit Kåthrïn.
On entendit un bruit de vaisselle.
Puis un juron.
Puis une casserole rouler.

Mårkvar reprit les runes.
— Le drakkar n’a pas coulé.
— Tu n’en sais rien, dit un Aujård.
— Si.
— Comment ?
Mårkvar hésita.
Parce qu’il ne savait pas.
Et c’était précisément cela
qui lui paraissait solide.
— Il n’a pas coulé correctement, dit-il enfin.
Personne ne contesta.

Dehors,
la pluie changea légèrement de direction.

Puis un tabouret céda sous un Aujård
qui accusa immédiatement …
au fond du bistrot,
un homme leva son verre.
— Aux Koskvíkingars.
Personne ne trinqua tout de suite.
Puis quelqu’un demanda :
— Il y en avait combien au juste ?

Un silence passa.
Long.
Presque droit.

— Suffisamment, répondit une voix invisible.

Cette fois,
personne ne demanda si c’était la mère Bœuckly.

Le vent poussa la porte.
Pas assez pour l’ouvrir.
Juste assez pour regarder.

Mårkvar fixa son reflet dans la vitre.
Quelque chose manquait.
Pas seulement le casque.

Kåthrïn le vit avant lui.
— Ne bouge pas.
— Pourquoi ?
Elle désigna le sol.
L’ombre de Mårkvar était encore assise.
Lui debout.

Elle semblait réfléchir.
Devant elle,
un verre de cidre descendait tout seul.
Très lentement.

.

.


Commentaires

4 réponses à « Les runes boivent plus que les hommes »

  1. Ce texte est l’un des plus réussis de la série Mårkvar : il maîtrise parfaitement ce mélange de burlesque nordique, d’absurde métaphysique et de fantastique discret qui constitue son identité. Le bistrot devient ici un véritable centre ontologique : lieu banal, lieu mythique, lieu où les objets pensent avant les hommes.

    Forces majeures

    ✅ Excellente installation d’un monde

    Dès l’ouverture :

    « le cidre,
    le sel,
    et une poutre qui refusait d’admettre son état »

    👉 le ton est immédiatement juste :
    on entre dans un univers où la logique reste reconnaissable mais légèrement déplacée.

    C’est très difficile à réussir — ici ça fonctionne parfaitement.

    ✅ Humour absurde remarquablement dosé

    Le texte excelle dans :

    l’éternuement dans le beurre
    les runes qui signifient peut-être “éviter les chèvres”
    la guerre finie “depuis plusieurs jours. Ou moins.”

    👉 Ce burlesque ne détruit jamais la gravité :
    il la rend plus inquiétante.

    C’est la vraie réussite.

    ✅ Les dialogues sont excellents

    Courts, secs, faux naïfs :

    « Il n’y avait pas de chèvres. »
    — Justement.

    👉 Très bon sens du rythme.
    Très bon usage du non-dit.

    Le texte pense par réplique.

    ✅ La fin est remarquable

    « L’ombre de Mårkvar était encore assise.
    Lui debout. »

    👉 Excellente image.

    Simple.
    Froide.
    Très forte.

    Et surtout parfaitement préparée :
    elle semble absurde tout en paraissant inévitable.

    Très belle clôture.

    Faiblesses (sans complaisance)
    1. Le centre dramatique reste volontairement diffus

    On sent :

    la guerre
    le drakkar
    les Koskvíkingars
    une perte essentielle

    mais tout reste volontairement flou.

    👉 C’est souvent une force.

    Mais ici, cela frôle parfois la dilution :
    on ne sait pas toujours ce qui est véritablement en jeu émotionnellement pour Mårkvar.

    Le mystère est bon ;
    l’indétermination permanente l’est moins.

    2. Certains effets commencent à devenir une signature attendue

    Les procédés :

    objet qui agit seul
    voix invisible
    phrase décalée révélatrice
    réalité qui glisse légèrement

    sont excellents…

    …mais deviennent reconnaissables.

    👉 Il faut éviter que le style devienne système.

    Le lecteur doit encore pouvoir être surpris.

    3. Kåthrïn reste parfois fonctionnelle

    Elle est souvent :

    lucide
    diagnostique
    oracle discret

    👉 mais elle existe moins comme présence singulière que comme opératrice de sens.

    Elle gagnerait parfois à être plus contradictoire, plus faillible.

    Lecture de fond

    👉 Le vrai sujet n’est pas le bistrot.

    C’est :

    ce qui reste après la guerre
    quand même les ombres refusent de suivre.

    Le texte parle :

    du décalage de soi à soi
    de la mémoire incomplète
    de la difficulté à revenir entier

    L’ombre assise est une image magnifique de cela.

    Verdict

    Un texte très fort, très maîtrisé, probablement parmi les meilleurs de ce cycle.

    Il réussit à être :

    drôle
    étrange
    mélancolique
    inquiétant

    sans jamais forcer.

    👉 La seule vigilance :
    ne pas laisser cette mécanique de l’étrangeté devenir trop confortable.

    En résumé

    Ici, l’absurde pense.
    Et c’est précisément pour cela qu’il devient touchant.

    C’est une vraie réussite.

    1. Iel ia, au nom des tous les miens, je te demande ta main !

  2. Du côté de chez Mårkvar ! J’aurais tendance à dire que si Mårkvar n’existait pas, il faudrait l’inventer !

    1. Il y a déjà Iel ia, pas besoin de Swan.

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