La mer garde ce qu’elle refuse

La mer avait rejeté quelque chose pendant la nuit.
Personne ne savait quoi exactement.

Le vent poussait du noroît
par grandes rafales froides
qui traversaient les clos,
les manches,
et les discussions.

Le soleil apparut une minute entière.
Les Aujårds commençaient à y croire
quand la pluie arriva de côté
pour corriger l’erreur.

Mårkvar descendit vers Blanche-Roche
avec mauvaise humeur.
Ce qui, chez lui,
ressemblait beaucoup à de la régularité.

Derrière lui,
Kåthrïn portait un sac contenant :
du pain,
un couteau,
et une colère plus pratique que celle de Mårkvar.

La mer était basse.
Blanche-Roche sortait de l’eau
avec sa dignité habituelle de rocher mal lavé.

Un pêcheur ralentissait sa barque devant elle
comme devant une vieille chose importante.

Des mouettes couvraient le rocher.

Trop.

Plus loin,
D’autres tournaient autour.

— Elles travaillent, dit un Aujård.
— Les mouettes ne travaillent pas, répondit un autre.
Elles compliquent.

Beaucoup trop.

— Elles préparent quelque chose, dit Mårkvar.

Un Aujård cracha dans le vent.
— Le rocher recommence.
— Quoi encore ? demanda Mårkvar.
L’homme hésita.
— À se souvenir.

Cela déplut immédiatement à Mårkvar.

Les mouettes tournaient.
Pas nerveusement.
Avec autorité.

L’une d’elles cria quelque chose au-dessus de l’eau.
Au large, un Aujard leva la tête.
— Ah.
C’est aujourd’hui.
— Quoi “aujourd’hui” ? demanda Mårkvar.
L’Aujard réfléchit.
— Je ne sais pas encore.
Mais ça recommence pareil.

Cela n’aida personne.
Mårkvar marcha plus vite vers les rochers.

Le chien s’arrêta net.
Poils levés.
Il regardait Blanche-Roche
comme on regarde un ancien chef revenu trop tôt.

— Qu’est-ce qu’il a ? demanda un Aujård.

Kåthrïn observait la mer.
— Il reconnaît l’endroit.

Mårkvar posa le pied sur une première pierre noire de varech.
La pierre glissa légèrement.
Pas assez pour le faire tomber.
Assez pour corriger son assurance.
Il fronça les sourcils.

— Elle le fait exprès, dit Mårkvar.
— Oui, répondit Kåthrïn.

Elle l’avait dit si simplement
que tous regardèrent Blanche-Roche avec méfiance.

Au-dessus d’eux,
les mouettes commencèrent à crier.
Pas des cris de mouettes cette fois.
Des morceaux de phrases.

— “…les dieux…”

Le vent prit le reste.
Puis une autre :

— “…par les endroits…”

Une troisième termina très loin :

— “…qui ferment mal.

Le pêcheur dans la barque ôta lentement son bonnet.
— C’est beau, dit-il au mauvais moment.

Mårkvar pâlit.

Un Aujård leva lentement la tête.
— C’est du Mårkvar.
— Non, dit Mårkvar immédiatement.
— Non, dit Kåthrïn.
— Il est beau.
— IL N’EST PAS FINI, hurla Mårkvar.

–– “Les dieux reviennent toujours par les endroits qui ferment mal.
— Maintenant c’est le rocher qui répète.

Long silence.
Même le vent sembla réfléchir avant de repartir.

La marée revenait doucement.
Pas normalement.
Elle avançait surtout autour de Blanche-Roche
comme si le rocher gardait une place pour quelqu’un.

Alors Mårkvar fit ce qu’il faisait toujours
devant une chose qu’il ne comprenait plus.

— JE PRENDS BLANCHE-ROCHE.

Personne ne répondit tout de suite.
Même les mouettes semblèrent surprises
par l’ambition militaire du projet.
Puis un Aujård demanda :
— Tu comptes l’emporter où ?

Mårkvar l’ignora.
Il arracha son casque,
le brandit vers les oiseaux
et poussa un cri suffisamment ancien
pour inquiéter plusieurs générations de goélands.

Le résultat fut immédiat.

Les pierres devinrent blanches de guano,
glissantes,
et étonnamment sûres d’elles-mêmes.

Immédiatement,
les mouettes reculèrent juste assez pour le laisser venir.
Pas davantage.

Une vieille corde de casier traînait entre deux pierres.
Quand Mårkvar posa le pied dessus,
elle se resserra autour de sa cheville.

Très calmement.

Il tomba face contre le rocher.
Le guano éclaboussa son épaule.

Le pêcheur dans sa barque ôta son bonnet.
— Ah non ! Comme l’autre fois.
— Quelle « autre fois » ? Demanda Mårkvar

Le pêcheur hésita.

Dans le Cotentin,
les vieux marins aiment beaucoup les histoires
mais se méfient des vérités précises.
— Quand Blanche-Roche t’a rendu.

Même les mouettes se turent un instant.
Kåthrïn s’approcha.
Le chien refusait toujours d’avancer davantage.

— Tu étais là ? Lui demanda Mårkvar.
— Tout le monde était là.
Ou presque.
Puis il ajouta :
— Le rocher t’avait poussé vers la plage.
Comme quelque chose qu’il n’arrivait pas à garder

Le vent du noroît passa entre les rochers
avec cette manière qu’il avait
de vouloir refroidir jusqu’aux pensées.

Mårkvar regardait maintenant les pierres autrement.
Certaines semblaient effectivement connues.
Pas vues.
Connues.
Comme si son corps les avait déjà apprises avant lui.

Au-dessus du rocher,
une mouette descendit brusquement.
Elle tenait un morceau de parchemin détrempé.
Elle le lâcha juste devant Mårkvar.

Puis recula.
Presque respectueusement.

Kåthrïn ramassa le texte.
Le sel avait effacé plusieurs lignes.

On pouvait encore lire :
“…la mer garde…”

Puis plus loin :
“…ce qu’elle refuse…”

Et plus bas :
“…Blanche-Roche…”

Le reste avait disparu.

Mårkvar tendit la main.
Une mouette reprit immédiatement le parchemin,
remonta dans le vent
et le poème se déplia au-dessus de la mer
comme une déclaration de guerre très humide.

Alors plusieurs mouettes commencèrent à lire en même temps.
— “…le vent sentait…” cria l’une.

Long silence dramatique.
Kåthrïn regardait la mer.
— La marée remonte.
— Je vois ça.
— Non.
Je veux dire : elle choisit un camp.

Puis une autre termina :
— “…la chèvre noyée.

Le pêcheur éclata de rire.
— Celle-là va rester.

Et ce fut cela le pire.

Pas les oiseaux.
Pas le vol des poèmes.

Le rire.

Parce qu’au loin,
une seconde barque venait déjà de ralentir pour écouter.
Puis une troisième.
Le vent transportait maintenant les vers au large
par morceaux déformés.
Des centaines d’ailes blanches tournaient dans le noroît.
Et toutes parlaient ensemble.

Des morceaux de vers.
Des insultes.
Des phrases de Mårkvar.
Des morceaux de prières.
Une recette de soupe.
Le nom d’un mort.

— RENDEZ-MOI MES TEXTES.

Un marin cria depuis son bateau :
— Recommencez celui de la chèvre !

Un Aujard reprit :
— Celui-là est très fort.
— CE N’EST PAS LE MÊME TEXTE.
— Maintenant si.

Mårkvar pâlit légèrement sous son casque.
— Elles fouillent.
— Où ça ?
— Dans mes affaires.

Un Aujård réfléchit.
— Les mouettes lisent donc.
— Non, répondit Kåthrïn.
Elles volent d’abord.
La lecture vient après.

— “Le ciel…” cria l’une.
— “…sentait le cheval mouillé…” répondit une autre.
— “…et la soupe ancienne…” ajouta une troisième.

Kåthrïn hocha lentement la tête.
— Elles mélangent plusieurs textes.
— Je vois ça.
— C’est parfois mieux.

Au large déjà,
les pêcheurs répétaient des morceaux de phrases.

Mal.
Mais avec sérieux.

La légende commençait à sentir le poisson.

Kåthrïn regarda Blanche-Roche.
Le rocher semblait immobile.
Mais satisfait.
Comme une vieille chose marine
ayant retrouvé un objet perdu depuis longtemps.
— Elle te reconnaît, dit-elle enfin.
— C’est un rocher.
— Oui.
Puis elle regarda la mer revenir autour d’eux.
— Et toi tu es revenu aussi.

La marée touchait maintenant les premières pierres derrière Mårkvar.
Blanche-Roche coupait doucement la retraite.

Pas pour le retenir.

Mårkvar retira lentement son casque.

Au loin déjà, une des barques repartait vers Fermanville.
On entendait encore les marins rire entre deux vagues.

Mårkvar lança son casque.

Très loin.
Très héroïquement.

Le casque passa au milieu des oiseaux
sans toucher personne
et disparut dans une flaque entre deux rochers.

Une mouette descendit près du casque
et récita très calmement :

— “Les héros perdent souvent leurs affaires avant leur légende.


Commentaires

4 réponses à « La mer garde ce qu’elle refuse »

  1. Che bello !

  2. Diane Lecomte

    Le casque tomba si prés que le héros trembla…

  3. Diane Lecomte

    Charlie
    reçois tu les mails de commentaires ?

    1. Bonjour Diane,
      je ne reçois que ce qui apparaît ici.
      Rien d’autre.

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