Le jour où l’eau prit le large

Le Cotentin s’était levé avant tout le monde.

Il sentait l’eau froide
avant même qu’il ne pleuve.

C’était déjà suspect.

Le manoir suintait légèrement par endroits utiles.
Le feu fumait de travers.
Quelque chose gouttait dans un seau
qui n’avait rien demandé.

Kåthrïn ouvrit un œil.
— Il pleuvra quand ça aura décidé, dit-elle.

Mårkvar avait mal dormi
à cause des dieux.
Quelque chose avait marché toute la nuit dans le toit
avec la prudence lourde des êtres immortels
qui cherchent une sortie simple.

Ils n’en trouvent presque jamais.

Il sortit

Le matin arriva de trois façons différentes.
D’abord un soleil honnête
qui fit croire aux Aujårds
qu’ils avaient survécu à quelque chose.

Puis une pluie oblique
qui traversa la cour
sans respecter les directions naturelles.

Puis le noroît.
Le vrai.
Celui qui entre dans les manches,
dans les oreilles,
et parfois dans les décisions.

Le chien hésitait dans la cour.
Même lui semblait attendre
une version stable de la matinée.

Mårkvar marcha vers les clos du nord
Ou plutôt :
les clos commencèrent lentement à s’organiser
dans la direction où il allait.
Ce qui, dans la région,
était déjà une forme de consentement administratif.

Derrière lui, le chien hésita.
Puis changea d’avis.
Puis changea encore.
Finalement il suivit Mårkvar,
mais avec l’air d’un homme
qui conteste une mauvaise idée.

Le chemin était déjà légèrement ouvert.
Pas tracé.
Non.
Plutôt : corrigé en amont.
Comme si quelqu’un avait passé la nuit
à retirer du paysage
les mauvaises hésitations.

— Tu prends toujours ce chemin-là,
demanda un Aujård derrière lui.
— Non, dit Mårkvar.

Il s’arrêta.
Le chemin s’arrêta aussi.

Mårkvar regarda le sol
qui avait l’air de savoir
immédiatement
où il allait.

Ce qui le mit de mauvaise humeur.

Il fit un pas de côté.
Le chemin se déplaça.
Exactement sous son pied.
Avec une politesse excessive.

— Ça suffit !

Le chemin fit un effort visible
pour ne pas avoir l’air de le suivre.

— Il nous fait encore ça, murmura un Aujård.
— Il ne fait rien, répondit un autre.
— Justement.

Un troisième regardait la route.
— Il y a du monde aujourd’hui.
— Il n’y a personne, dit Mårkvar.
— Oui.
Mais ils sont déjà passés.

Un quatrième toussa.
— Il devrait y avoir un problème, dit-il.
— Il y en a un, répondit un autre.
— Lequel ?
— Rien ne rate.

Mårkvar serra les dents.
Il décida de faire quelque chose de vraiment faux.
Il prit le mauvais chemin.
Celui qui n’existait pas encore complètement.

Le Cotentin s’arrêta.
Comme quelqu’un qui consulte un registre invisible.
Puis le chemin fut créé.
Pas devant lui.
Sous ses pieds déjà levés.

Alors Mårkvar fit ce qu’il faisait toujours dans ces cas-là.
Il tenta le désordre.
Il accéléra.

Le chemin accéléra aussi.
Un peu trop bien.
— Non, dit-il.
Il s’arrêta brutalement.

Cette fois, le chemin s’arrêta avec une micro-hésitation.
Comme s’il venait d’apprendre quelque chose sur lui-même.

Un Aujård murmura :
— Il le fatigue.
Mårkvar se retourna.
— Qui fatigue quoi ?

L’Aujård ouvrit la bouche.
Puis la referma.
Car la réponse
venait de changer entre-temps.
Le Cotentin avait corrigé la question.
Mårkvar n’était plus sûr de ce qu’il avait demandé.
C’était nouveau.
Et désagréable.

Au loin, une route toussa.
Le chien éternua.
Le Cotentin,
pour s’amuser ou par habitude,
fit pleuvoir une pluie courte.

Une flaque apparut sur le chemin.
Exactement là où il fallait
pour obliger Mårkvar à ralentir.

Il ralentit.
La flaque devint fière.
Mårkvar la regarda.
— Tu m’attends ?
La flaque ne répondit pas.
Mais elle ajusta sa surface
pour refléter une version légèrement plus stable du ciel.
Cela suffisait.

Mårkvar sentit une irritation nouvelle remonter.

Et cela, sans qu’il sache pourquoi,
lui donna envie de frapper.
Pas par colère.
Par vérification.

Il marcha volontairement dans la flaque.
La flaque se déplaça légèrement
pour être mieux sous lui.

— NON, dit Mårkvar.

Il frappa du pied.
La flaque se reforma immédiatement,
mais avec plus de dignité,
quitta le chemin,
avec précaution,
puis disparut derrière une barrière.

Mårkvar. le prit personnellement.

Le chien regarda la flaque.
Puis regarda Mårkvar.
Puis choisit de ne pas s’impliquer davantage.

— Elle était ici, dit Mårkvar.

Kåthrïn observa le terrain.
— Peut-être qu’elle s’est lassée.
— Une flaque ne se lasse pas.
— Dans le Cotentin, si.

Mårkvar poussa la barrière.
La flaque recula légèrement dans l’herbe.
Avec prudence.
Alors Mårkvar se mit en colère.

— ELLE SE SAUVE.

Le vent s’arrêta un instant
pour mieux entendre.
Un Aujård leva les yeux.
— Encore ?
— Elle me provoque.
— C’est de l’eau, Mårkvar.
— Justement.

Le chien recula de quelques pas.
Par prudence historique.

La flaque disparut derrière un bouquet de joncs.

Mårkvar tenta de franchir une seconde barrière.
qui résista avec conviction.
— Elle le fait exprès.
— Bien sûr, répondit Kåthrïn.

Alors Mårkvar se mit réellement en colère.
Il arracha un piquet.

Le clos réfléchit immédiatement à sa structure.

Une partie de la barrière pencha vers le fossé.
Une autre vers un mouton.
Le reste préféra attendre.

— Ah, dit un Aujård.
— Oui, répondit un autre.

Kåthrïn souleva légèrement le lacet de bois.
Immédiatement, la barrière redevint stupide.
Cela énerva davantage Mårkvar .
— Pourquoi elle t’écoute ?
— Parce que je ne lui crie pas dessus.

La flaque avait repris de l’avance.
On la distinguait maintenant
près d’un autre passage,
mince et brillante,
comme très contente d’elle-même.

Mårkvar poursuivit la flaque à travers trois pâtures,
deux passages boueux,
et un groupe de moutons hostiles.

À un moment,
la flaque reprit le chemin.
Pas vite.
Mais juste assez pour obliger Mårkvar à accélérer.

Il glissa immédiatement.
Très dignement.
Le Cotentin tout entier
sembla retenir un rire.

Kåthrïn finit par le rejoindre.

Elle le regarda  couvert de boue.
Puis les barrières déplacées.
Puis le ciel.

La pluie hésita.
Le vent perdit un peu de sa certitude.
Même la flaque sembla moins sûre d’elle-même.

— Tu fatigues le pays.
— Elle fuit.
— Non.
Elle cherche un endroit plus bas.

Mårkvar réfléchit.

Le chien, lui,
avait aussi trouvé la flaque.
Il buvait dedans.
La flaque ne bougeait plus.

Kåthrïn hocha la tête.
— Voilà.
Maintenant elle sert à quelque chose.

Mårkvar regarda autour de lui.

Les clos revinrent presque à leur place.
Les chemins recommencèrent à hésiter normalement.
Le vent choisit de nouveau ses directions au hasard.
Tout semblait redevenu correctement incohérent.

Cela le rassura un peu.

Au loin, dans le toit du manoir,
quelque chose de très lourd changea de position.
Puis éternua.

Kåthrïn leva les yeux.
— Ils apprennent encore.
— Qui ?
— Les dieux.
— Ils apprennent lentement.
— Heureusement.

Le soleil éclaboussa les clos
comme un été tombé du mauvais côté du ciel.

Puis le noroît revint aussi.
Très vexé d’avoir laissé faire cela.

Ce fut une mauvaise journée pour les clôtures.


Commentaires

2 réponses à « Le jour où l’eau prit le large »

  1. Un travail d’enfer ! Dante et moi te saluons.

    1. Dis-lui qu’il ne la Ravenne pas trop, sinon je lui garantis un supplice à la mort moi l’c…

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