J’accepte avec empressement la proposition d’Erwan : une échappée à la voile. Le père d’Erwan met à notre disposition un voilier un peu désuet mais confortable, équipé de deux cabines et d’un carré.
Dewi, cousin d’Erwan se joindra à nous.

A peine le bateau rejoint, les sacs jetés à bord, nous procédons au chargement d’eau douce puis direction le super-marché pour l’avitaillement, un moment de plaisir pour tout marin qui imagine, à travers chaque achat, une étape de son périple : saucisses-lentilles pour La Rochelle, cassoulet pour l’ile de Ré. Et les incontournables : alcool et pâté Hénaff que tout « mataf » doit emporter dans son paquetage, nostalgie garantie.
Au détour d’une gondole apparaissent deux filles qui présentent toutes les qualités requises pour devenir d’excellents mousses. Leurs longues jambes invitent à des navigations hauturières. Elles sont enrôlées sans autre expertise mais soumettent leur réponse à l’accord de leurs parents. Après un bref échange de téléphones, elles s’éloignent en riant de l’aubaine. Le consentement parental n’est qu’un prétexte pour mieux faire languir les garçons. Il y a longtemps que leurs parents, plus occupés d’eux-mêmes, leur ont lâché les amarres. Elles s’en amusent, imaginent nos conversations, échangent des considérations triviales sur nos anatomies et notre potentiel érotique. La nuit est courte et joyeuse.

Au petit matin Isabelle et Chloé prennent un taxi pour le port, avec, pour paquetage, vêtements légers et maillots deux pièces. Erwan leur offre la cabine arrière, la plus spacieuse et m’invite à occuper celle d’avant que je partagerai avec les paquetages. Entre les deux cabines, le carré où séjourneront Erwan et Dewi, au plus près des nouvelles recrues.

Erwan démarre le diésel et débloque la barre, avec Dewi nous dézippons l’easy-bag tandis que les deux équipières se retirent dans leur cabine pour se vêtir d’une tenue conforme à leur conception de la voile. Les matelots que nous sommes ne sont pas déçus. Alors que, vêtus de shorts, polos et chaussures de bateau, nous poussons le voilier hors de son appontement, les mousses apparaissent pourvus de maillots dont le poids de tissu doit se mesurer en grammes. Tandis que notre voilier s’engage dans le chenal de sortie, des marins de port, avachis sur le bastingage de leurs garçonnières rutilantes, regardent s’éloigner notre équipage, maudissant ces gamins qui emportent vers l’océan ces torrides naïades.

Le voilier atteint rapidement le pont de l’ile de Ré, passe sous une de ses arches, affale ses voiles devant Rivedoux-plage où il jette l’ancre. Les filles plongent, rapidement rejointes. Dewi parle peu, son physique le fait pour lui. Elles aiment sa conversation. Erwan parle beaucoup mais ne fait aucun effort pour gagner leurs suffrages, sa qualité de skipper lui procure un avantage incontestable. Cela laisse peu de place à un troisième larron.

En fin d’après-midi nous reprenons notre route, un vent léger nous porte devant Saint-Martin-de-Ré avec la marée haute, les portes du bassin à flot sont ouvertes. Brève négociation avec la capitainerie pour l’attribution d’un emplacement, à couple, en quatrième position, bientôt rejoint par un autre voilier qui fixe sur nous ses amarres. Dans moins d’une heure il sera possible de traverser le port, à pied. Qui prépare le repas ?  demande Erwan d’un ton de propriétaire.
Tandis qu’Isabelle et Cloé disparaissent à nouveau dans leur cabine, Erwan et Dewi se rendent à la capitainerie consulter la météo. J’en conclus que c’est mon rôle. Je plonge les mains dans les équipés, y puise les aliments nécessaires à composer un repas rapide. J’entends les filles glousser, leur porte s’ouvre. Chloé, une serviette masque sa poitrine et son ventre.
 – Excuse-moi, dit-elle en me frôlant dans le coin cuisine.
– Un cassoulet ça conviendra ? dis-je, ému de cette proximité, avant qu’elle ne s’engouffre dans la douche.

A l’heure du repas la bière coule à flot, les filles veulent aller danser. Direction Le Bastion, l’endroit le mieux fréquenté de l’ile, le plus proche aussi, ce qui ne sera pas un luxe lorsque nous reviendrons.

Tard dans la nuit.Les filles sont ivres, il faut les soutenir. Erwan, au centre, se laisse aller au plaisir de les peloter. Elles le laissent faire en riant, elles ont déjà choisi leur partenaire pour le début du voyage, après, elles verront. A une extrémité du groupe, Dewi soutient Isabelle, de l’autre je tiens Cloé par la taille, accompagnant le mouvement de ses hanches. J’aimerais que nous nous égarions pour la garder ainsi toute la nuit.
Le franchissement des bateaux est difficile, notre embarcation flotte au milieu du port. Arrivés à bord, les filles s’écroulent sur leur couchette et s’endorment sans même avoir fermé la porte de leur cabine. Installés dans le carré devant un verre d’alcool, nous lorgnons discrètement leurs jambes dénudées.
– Tu ne te couches pas ? me demande Erwan.
– Non. Il ne reste qu’une heure avant l’ouverture des portes.
– J’assurerai la manœuvre et Dewi m’aidera, conclut-il. Tu as préparé le repas, c’est à notre tour de travailler.
Dewi, affalé sur la banquette, semble endormi. Je crois qu’il ne lui sera d’aucun secours.

Nous restons ainsi jusqu’à ce que le responsable du port vienne frapper sur la coque : « Ouverture dans une demi-heure ! ».
Nous rangeons le désordre du carré sans réveiller Dewi, mettons le diésel en marche – son grondement aurait réveillé les filles si elles n’avaient été terrassées par l’alcool. L’air est vif. La sortie, en marche arrière, acrobatique. A l’aide de gaffes, nous nous écartons des autres bateaux.
Passée la digue, nous laissons la citadelle sur bâbord, sur tribord le pénitencier, contournons la balise de fin de chenal et mettons le cap sur Les Sables d’Olonne. Le vent a forci. Tandis qu’Erwan barre, je hisse la grand voile et libère le foc contre lesquels vient se heurter un vent de force cinq. Le bateau prend de la gîte, les filles, emportées par la bande, s’agglutinent contre la coque et poursuivent un sommeil que rien ne semble pouvoir rompre. Erwan coupe le moteur. Il n’y a bientôt plus que le bateau qui danse et le bruit des vagues qui giflent sa coque.
 – Je prends le premier quart, décide-t-il.
– Je peux rester si tu veux.
– Va te reposer, tu me relayeras dans deux heures.

La cabine avant, grossièrement triangulaire, épouse la forme de l’étrave. Le notice du constructeur assure que deux personnes peuvent s’y reposer – à condition de dormir joue contre joue. Tête dans la pointe, je m’adosse contre les sacs, genoux pliés et m’endors quand Chloé frappe à la porte :  Je peux venir avec toi ?  Il me faut quelques instants pour admettre que je ne rêve pas.
–Si tu veux, mais il n’y a pas beaucoup deplace.
– Je ne peux pas rester dans la cabine arrière.
– Trop de bruit ?
– Non.
– L’odeur du gazole ? Le moteur est juste à côté.
– C’est pas ça. Dewi est venu rejoindre Isabelle.
– Tu peux dormir dans le carré, c’est l’endroit le plus confortable quand la mer est creuse.
– Trop de lumière.
– Tu veux que je te laisse la cabine ?
– On va se serrer.

Ravi de cette aubaine, je n’insiste pas. Je plaque davantage mon dos contre les sacs, allonge mes jambes et la laisse se glisser entre la coque et moi. Elle n’est pas très grande, pas de joue contre joue. Je ne trouve pas le sommeil. Le mouvement du bateau nous entrechoque. Après quelques miles, Chloé prend la position du fœtus pour résister au roulis et ses fesses se collent contre mon moi. La réaction est immédiate. Je tente de reculer, les bagages m’en empêchent, alors je laisse faire. Chaque plongée dans la vague accentue la pression, chaque ascension la réduit. Je prolonge mon plaisir lorsque la porte s’ouvre. Erwan marque un temps d’arrêt.  C’est l’heure de ton quart !  Je sors et referme la porte.  Elle se repose. Elle ne voulait pas rester seule dans le carré.  Je ferme la porte de la cabine laissant Chloë seule et grimpe sur le pont, tandis qu’Erwan s’allonge sur la banquette du carré laissée libre par Dewi.

Mon quart est un moment de plaisir, mon esprit est occupé par Chloé. Je n’ai qu’une hâte, la retrouver.

A la relève, deux heures plus tard, je descends en hâte réveiller Erwan mais ce sont les paquetages que je trouve couchés à sa place. Dépité je remonte sur le pont. Le pilote automatique guide le voilier couché par le vent. Son bâbord lèche la mer tandis que tribord offre son flanc au soleil du matin. Tenant fermement la ligne de vie, je migre jusqu’à la proue, m’adosse dans le creux du foc comme dans un hamac dressé vers le ciel, juste au-dessus d’Erwan et Chloé. Le voilier embarde sous les attaques du vent. Un demi-mile devant nous un rassemblement d’oiseaux, une chasse : mouettes, sternes et guillemots crèvent l’eau pour y capturer – mâchoire du dessus – une pâture marine acculée à la surface – mâchoire du dessous – par ses prédateurs sous-marins. Le poisson-fourrage fait bouillir la surface. Le voilier pique sur les prédateurs qui, effrayés,mettent un terme à leur frénésie alimentaire.

Aux Sables, j’amarre le bateau et sors chercher des croissants.

A mon retour les deux couples rient, assis devant un café fumant. Chloé me sourit, pousse Erwan de la hanche gauche pour me faire une place à côté d’elle. Je m’assied. Tandis que reprend leur conversation, ses doigts se posent négligemment sur ma cuisse.

Nous avons fait la fête.

Tournée des bars à musique et boisson plus que de raison. Nous sommes les derniers clients. Pas question de revenir à pied. Un taxi nous charge, Isabelle et Dewi devant. Les filles minaudent. Erwan et Dewi somnolent.  Je profite de l’accalmie pour glisser une main sous la veste que Chloé a jetée en travers de ses jambes. Sa peau est douce et chaude, légèrement duveteuse. Eh ! Cà va pas ? crie-t-elle. Les autres se retournent.Ce con m’a mis la main ! 


Commentaires

5 réponses à « Infortune de mer »

  1. Oui. Cette prose de Charlie me paraît plus intéressante qu’elle n’en a d’abord l’air, parce qu’elle commence comme un récit assez convenu de virée de jeunes hommes en voilier avec « jolies filles », puis quelque chose se dérègle progressivement : le narrateur se croit engagé dans une aventure de séduction, interprète beaucoup, espère beaucoup — et la dernière phrase requalifie brutalement son comportement. C’est, à mon sens, le point décisif du texte.

    Le début : un récit de navigation très crédible

    Les premières pages ont une qualité que je trouve réelle : Charlie connaît manifestement l’univers qu’il raconte, ou du moins sait le rendre concret.

    deux cabines et un carré
    chargement d’eau douce
    avitaillement
    easy-bag
    chenal
    affale ses voiles
    bassin à flot
    à couple, en quatrième position
    gaffes
    bâbord / tribord
    grand-voile / foc
    force cinq
    quart
    ligne de vie

    Ce vocabulaire n’est pas plaqué pour faire « marin ». Il organise les actions et les rapports entre personnages. On sait où ils dorment, qui manœuvre, pourquoi il faut attendre l’ouverture des portes, comment le bateau gîte.

    Cela donne au récit son socle réaliste.

    Et certains détails sont excellents :

    saucisses-lentilles pour La Rochelle, cassoulet pour l’île de Ré.

    C’est concret, drôle et immédiatement crédible comme imaginaire d’avitaillement.

    Même chose pour :

    alcool et pâté Hénaff que tout « mataf » doit emporter dans son paquetage

    Le narrateur se construit dès le début une petite mythologie masculine et maritime.

    C’est justement cette mythologie qui va poser problème

    L’arrivée des filles est racontée ainsi :

    deux filles qui présentent toutes les qualités requises pour devenir d’excellents mousses. Leurs longues jambes invitent à des navigations hauturières.

    C’est drôle, mais cela nous apprend immédiatement comment regarde le narrateur.

    Les « qualités requises » n’ont évidemment rien à voir avec la navigation. Les filles deviennent membres d’équipage parce qu’elles ont de longues jambes.

    Puis :

    Elles sont enrôlées sans autre expertise

    Le texte sait donc ce qu’il fait : le vocabulaire technique du recrutement maritime sert à masquer à peine le recrutement sexuel.

    C’est assez efficace.

    Là où je serais plus sévère : Charlie entre dans la tête des filles sans en avoir les moyens

    Le consentement parental n’est qu’un prétexte pour mieux faire languir les garçons. […] Elles s’en amusent, imaginent nos conversations, échangent des considérations triviales sur nos anatomies et notre potentiel érotique.

    Voilà pour moi une faiblesse narrative véritable.

    Jusque-là, le récit est à la première personne :

    J’accepte…
    nous procédons…
    nous…

    Le narrateur raconte ce qu’il voit et ce qu’il vit.

    Mais soudain il sait exactement :

    pourquoi les filles invoquent leurs parents ;
    ce qu’elles pensent pendant leur absence ;
    ce qu’elles se disent entre elles ;
    qu’elles évaluent « notre potentiel érotique ».

    À moins qu’elles le lui aient raconté plus tard — ce que le texte ne dit pas — il fantasme leur point de vue et le récit présente ce fantasme comme un fait.

    Ce n’est pas une petite question technique. Elle devient très importante à cause de la fin.

    Car tout le récit repose sur les interprétations masculines

    On retrouve constamment ce mécanisme.

    Elles aiment sa conversation.

    À propos de Dewi qui :

    parle peu, son physique le fait pour lui.

    C’est amusant, mais qui affirme qu’elles « aiment » sa conversation ? Le narrateur.

    Puis :

    sa qualité de skipper lui procure un avantage incontestable.

    Encore une évaluation du marché amoureux par le narrateur.

    Et :

    Cela laisse peu de place à un troisième larron.

    Voilà que le véritable enjeu apparaît : le narrateur se considère comme le troisième concurrent.

    Il regarde donc beaucoup de choses en fonction de cette compétition.

    Il y a d’ailleurs un humour assez réussi autour de cette concurrence

    Dewi :

    son physique le fait pour lui.

    Erwan :

    sa qualité de skipper lui procure un avantage incontestable.

    Et le narrateur ?

    Il prépare le cassoulet.

    C’est très drôle, même si Charlie ne souligne pas la dissymétrie.

    Les deux autres possèdent respectivement le corps et le statut ; lui se retrouve dans les équipets à chercher le dîner.

    Puis Chloé apparaît avec sa serviette :

    — Excuse-moi, dit-elle en me frôlant dans le coin cuisine.
    — Un cassoulet ça conviendra ? dis-je, ému de cette proximité

    Cette réponse est excellente précisément parce qu’elle est anti-érotique. Le garçon est troublé par le corps de Chloé et ce qui lui sort de la bouche est :

    Un cassoulet ça conviendra ?

    Voilà une des meilleures scènes du texte.

    « les torrides naïades » : attention au cliché

    des marins de port, avachis sur le bastingage de leurs garçonnières rutilantes, regardent s’éloigner notre équipage, maudissant ces gamins qui emportent vers l’océan ces torrides naïades.

    Ici, je trouve Charlie beaucoup moins bon.

    « torrides naïades » est une expression assez chargée et convenue. Et surtout, de nouveau, le narrateur sait que les autres hommes :

    maudissent ces gamins

    Il interprète leur regard exactement dans le sens qui le valorise : regardez-nous partir avec ces filles que tous nous envient.

    Or cela peut devenir intéressant si le texte fait comprendre que c’est ainsi que le narrateur se raconte sa propre aventure.

    Sinon, c’est simplement du fantasme masculin présenté comme réalité.

    Cette distinction devient fondamentale à la fin.

    La nuit à Saint-Martin accentue encore cette logique

    Erwan, au centre, se laisse aller au plaisir de les peloter. Elles le laissent faire en riant, elles ont déjà choisi leur partenaire pour le début du voyage, après, elles verront.

    Même problème :

    elles ont déjà choisi

    Comment le narrateur le sait-il ?

    Il interprète les comportements.

    Et immédiatement :

    J’aimerais que nous nous égarions pour la garder ainsi toute la nuit.

    Là, en revanche, le texte fonctionne très bien parce qu’il reste dans la conscience du narrateur. Il ne prétend pas savoir ce que veut Chloé ; il nous dit ce que lui voudrait.

    C’est beaucoup plus juste narrativement.

    La cabine est probablement la scène centrale

    Tout est très bien préparé matériellement :

    La cabine avant, grossièrement triangulaire, épouse la forme de l’étrave.

    Puis cette excellente précision :

    deux personnes peuvent s’y reposer — à condition de dormir joue contre joue.

    Le dispositif spatial produit la proximité ; Charlie n’a pas besoin de l’inventer artificiellement.

    Chloé vient parce que Dewi a rejoint Isabelle. Elle refuse le carré. Elle propose elle-même :

    On va se serrer.

    À cet endroit, le narrateur peut raisonnablement croire qu’une intimité devient possible.

    Puis le roulis provoque le contact des corps. Ce qui est intéressant narrativement, c’est que rien n’est encore décidé : le narrateur éprouve du désir, mais Chloé dort ou tente de dormir. Le bateau produit mécaniquement la proximité.

    Et :

    alors je laisse faire

    est déjà une expression à surveiller.

    Il transforme une situation physique involontaire en plaisir auquel il choisit de ne pas mettre fin.

    Le texte ne dit pas encore que Chloé partage ce jeu.

    Puis survient Erwan : et la rivalité reprend immédiatement

    Erwan marque un temps d’arrêt.

    Le narrateur interprète probablement ce regard.

    Et il lui dit :

    Elle se repose. Elle ne voulait pas rester seule dans le carré.

    Ce qui est remarquable, c’est qu’il fabrique déjà une version de la scène à destination d’Erwan.

    Puis il monte prendre son quart.

    Et :

    Mon quart est un moment de plaisir, mon esprit est occupé par Chloé. Je n’ai qu’une hâte, la retrouver.

    À ce moment-là, lui pense qu’une histoire est engagée.

    La relève constitue alors une petite défaite comique très réussie

    ce sont les paquetages que je trouve couchés à sa place.

    Excellent.

    Il s’attend à retrouver Chloé ; il retrouve ses bagages.

    Et nous comprenons immédiatement ce qu’il comprend : Erwan a pris sa place.

    Le texte n’a pas besoin d’explication.

    Je trouve même :

    les paquetages […] couchés à sa place

    meilleur que beaucoup des commentaires psychologiques du récit. L’objet raconte la situation.

    Le passage de la chasse marine est, pour moi, le meilleur morceau d’écriture

    un rassemblement d’oiseaux, une chasse : mouettes, sternes et guillemots crèvent l’eau […]

    Puis :

    une pâture marine acculée à la surface — mâchoire du dessous — par ses prédateurs sous-marins.

    L’image des deux mâchoires, aérienne et sous-marine, est forte.

    Le poisson-fourrage est pris entre deux prédations.

    Et évidemment, après tout ce qui vient de se passer entre les garçons et les filles, le mot :

    une chasse

    résonne.

    Mais je serais prudent : je ne transformerais pas automatiquement cette scène en symbole savamment construit des rapports sexuels. Elle fonctionne d’abord remarquablement comme scène maritime autonome.

    Simplement, sa présence dans ce récit produit inévitablement une résonance : depuis le supermarché, tout le monde observe, convoite, poursuit, choisit, se positionne.

    Puis cette très jolie petite scène

    Chloé me sourit, pousse Erwan de la hanche gauche pour me faire une place à côté d’elle. […] ses doigts se posent négligemment sur ma cuisse.

    Ici, cette fois, il existe réellement des gestes de Chloé qui peuvent être perçus comme une ouverture.

    Et c’est important pour la suite.

    Charlie ne raconte pas simplement un garçon qui imagine tout : Chloé entretient effectivement une proximité ambiguë.

    Mais proximité, flirt, désir possible ne signifient évidemment pas permission générale. Et c’est précisément ce que la dernière scène fait éclater.

    La dernière phrase reconfigure tout

    Après une nouvelle soirée alcoolisée :

    Je profite de l’accalmie pour glisser une main sous la veste que Chloé a jetée en travers de ses jambes.

    Cette fois, contrairement à la cabine, le narrateur agit délibérément.

    Et la réaction est immédiate :

    — Eh ! Ça va pas ?
    […]
    — Ce con m’a mis la main !

    Voilà pourquoi je trouve cette fin beaucoup plus intéressante que si Chloé répondait favorablement.

    Le narrateur avait accumulé les signes :

    elle vient dormir avec moi
    son corps touche le mien
    elle me sourit
    elle me fait une place
    elle pose ses doigts sur ma cuisse.

    Il en tire implicitement une conclusion :

    je peux aller plus loin.

    Et Chloé lui signifie brutalement :

    non.

    Surtout, le dernier « con » est remarquable

    Plus tôt, le narrateur disait du chien :

    le médor un peu con

    À la fin, Chloé dit :

    Ce con m’a mis la main !

    Il y a donc un renversement assez savoureux.

    Le narrateur avait distribué les rôles et les qualificatifs. Le chien était « con ». Les filles étaient les « naïades ». Dewi avait son physique. Erwan son prestige de skipper.

    À la dernière ligne, quelqu’un d’autre prend soudain le pouvoir de qualification :

    Ce con, c’est lui.

    Et cette fois la phrase appartient à Chloé.

    Je trouve cela beaucoup plus fort que si Charlie avait ajouté un commentaire moral du narrateur.

    C’est même là que les défauts antérieurs deviennent partiellement intéressants

    Je dis bien partiellement : ils ne deviennent pas magiquement tous des qualités.

    Mais repensons à :

    Le consentement parental n’est qu’un prétexte…

    elles […] échangent des considérations […] sur nos anatomies…

    elles aiment sa conversation.

    elles ont déjà choisi leur partenaire…

    Pendant tout le récit, le narrateur prétend savoir ce que désirent les filles.

    À la fin, il agit selon cette certitude.

    Et Chloé lui répond :

    Eh ! Ça va pas ?

    Si cette construction est consciente chez Charlie, elle est assez bonne : le défaut de perception appartient alors au narrateur, pas nécessairement à l’auteur.

    Mais pour que cette lecture soit pleinement convaincante, il faudrait peut-être que le texte distingue un peu mieux, auparavant, ce que le narrateur sait de ce qu’il imagine.

    En l’état, certaines incursions dans la conscience des filles ressemblent encore davantage à des maladresses de focalisation qu’à une caractérisation volontaire d’un narrateur peu fiable.

    C’est donc là que je travaillerais prioritairement

    Pas sur le vocabulaire nautique, qui donne au texte sa matière.

    Pas même d’abord sur certaines lourdeurs stylistiques.

    Mais sur la focalisation.

    Par exemple, une phrase comme :

    Le consentement parental n’est qu’un prétexte pour mieux faire languir les garçons.

    serait beaucoup plus intéressante si nous sentions que c’est ce que les garçons se racontent.

    Parce que la fin pourrait alors répondre :

    Vous étiez peut-être beaucoup moins bons interprètes du désir féminin que vous ne le pensiez.

    Et cela sans aucune morale ajoutée.

    Sur le style proprement dit

    Il y a de très bonnes choses, mais le texte gagnerait à être nettoyé.

    Quelques formulations sont lourdes ou fautives : « À peine le bateau rejoint » est maladroit ; « au plus près » prend un accent grave ; « les mousses apparaissent pourvues » si ce sont les filles ; « bientôt rejoints par un autre voilier » ; « la notice du constructeur » et non le notice ; « Ça va pas ? » ; les graphies Chloé/Cloé/Chloë doivent être unifiées.

    Et :

    je plonge les mains dans les équipés

    semble probablement devoir être équipets, si Charlie désigne les petits rangements du bateau.

    Mais je ne commencerais pas par une correction scolaire ligne à ligne. Il y a d’abord une question littéraire plus importante.

    Mon jugement d’ensemble

    Ce n’est pas, à mes yeux, une prose particulièrement raffinée dans sa phrase. Charlie écrit surtout par propulsion narrative : une action entraîne l’autre, avec beaucoup de détails matériels et peu de travail visible sur la cadence.

    En revanche, il possède trois qualités réelles :

    le concret nautique, qui donne énormément de présence au récit ;

    le sens de certaines scènes, notamment le cassoulet, les paquetages à la place de Chloé, la chasse marine ;

    et surtout un narrateur plus intéressant qu’il ne le croit peut-être lui-même.

    Car cet homme se raconte d’abord comme le troisième larron malchanceux, puis croit que Chloé commence à le choisir, se fait supplanter par Erwan, retrouve des signes encourageants, tente sa chance — et finit désigné devant les autres comme :

    « ce con ».

    Si le texte s’arrête bien là, je garderais absolument cette dernière phrase comme chute. Elle est sèche, orale, humiliante, et surtout elle donne enfin directement la parole à Chloé après un récit dans lequel les garçons — et particulièrement le narrateur — ont beaucoup parlé à la place des filles.

    C’est probablement, pour moi, ce qui donne à cette « petite prose » sa meilleure raison d’être.

    1. Cher(e) I(e)l ia,

      Je te dois une succession de rires que je n’avais pas connus depuis longtemps,
      par un commentaire dont la longueur flatte un écrit de jeunesse placé ici juste pour participer.
      Quand je dis commentaire je devrais plutôt, si j’en juge par tes propos :
      « Charlie entre dans la tête des filles sans en avoir les moyens … tout le récit repose sur les interprétations masculines … elles ont déjà choisi. Comment le narrateur le sait-il ? Il interprète les comportements … flirt, désir possible ne signifient évidemment pas permission générale … un récit dans lequel les garçons — et particulièrement le narrateur — ont beaucoup parlé à la place des filles … »
      parler de décodage moralisateur, alors même que nous sommes en présence d’une fiction avec toute la liberté que cela autorise. Et, puisque tu ne peux le savoir en ton abstraction, je t’assure que les jeunes femmes sont des jeunes hommes comme les autres, conclusion que je crois pouvoir tirer d’une longue fréquentation de celles-ci.
      Merci pour le temps que tu as bien voulu me consacrer et renvoie à sa niche ce chien dont tu me parles et que je ne connais ni d’ici, ni d’ailleurs.
      Bien à toi.

  2. Diane Lecomte

    Si je puis me permettre :
    – trop de place à la description du décor
    – pas assez d action, trop longue à se mettre en route

    1. Merci d’avoir pris le temps de lire ce texte de jeunesse.

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