J’accepte avec empressement la proposition d’Erwan : une échappée à la voile. Le père d’Erwan met à notre disposition un voilier un peu désuet mais confortable, équipé de deux cabines et d’un carré.
Dewi, cousin d’Erwan se joindra à nous.
A peine le bateau rejoint, les sacs jetés à bord, nous procédons au chargement d’eau douce puis direction le super-marché pour l’avitaillement, un moment de plaisir pour tout marin qui imagine, à travers chaque achat, une étape de son périple : saucisses-lentilles pour La Rochelle, cassoulet pour l’ile de Ré. Et les incontournables : alcool et pâté Hénaff que tout « mataf » doit emporter dans son paquetage, nostalgie garantie.
Au détour d’une gondole apparaissent deux filles qui présentent toutes les qualités requises pour devenir d’excellents mousses. Leurs longues jambes invitent à des navigations hauturières. Elles sont enrôlées sans autre expertise mais soumettent leur réponse à l’accord de leurs parents. Après un bref échange de téléphones, elles s’éloignent en riant de l’aubaine. Le consentement parental n’est qu’un prétexte pour mieux faire languir les garçons. Il y a longtemps que leurs parents, plus occupés d’eux-mêmes, leur ont lâché les amarres. Elles s’en amusent, imaginent nos conversations, échangent des considérations triviales sur nos anatomies et notre potentiel érotique. La nuit est courte et joyeuse.
Au petit matin Isabelle et Chloé prennent un taxi pour le port, avec, pour paquetage, vêtements légers et maillots deux pièces. Erwan leur offre la cabine arrière, la plus spacieuse et m’invite à occuper celle d’avant que je partagerai avec les paquetages. Entre les deux cabines, le carré où séjourneront Erwan et Dewi, au plus près des nouvelles recrues.
Erwan démarre le diésel et débloque la barre, avec Dewi nous dézippons l’easy-bag tandis que les deux équipières se retirent dans leur cabine pour se vêtir d’une tenue conforme à leur conception de la voile. Les matelots que nous sommes ne sont pas déçus. Alors que, vêtus de shorts, polos et chaussures de bateau, nous poussons le voilier hors de son appontement, les mousses apparaissent pourvus de maillots dont le poids de tissu doit se mesurer en grammes. Tandis que notre voilier s’engage dans le chenal de sortie, des marins de port, avachis sur le bastingage de leurs garçonnières rutilantes, regardent s’éloigner notre équipage, maudissant ces gamins qui emportent vers l’océan ces torrides naïades.
Le voilier atteint rapidement le pont de l’ile de Ré, passe sous une de ses arches, affale ses voiles devant Rivedoux-plage où il jette l’ancre. Les filles plongent, rapidement rejointes. Dewi parle peu, son physique le fait pour lui. Elles aiment sa conversation. Erwan parle beaucoup mais ne fait aucun effort pour gagner leurs suffrages, sa qualité de skipper lui procure un avantage incontestable. Cela laisse peu de place à un troisième larron.
En fin d’après-midi nous reprenons notre route, un vent léger nous porte devant Saint-Martin-de-Ré avec la marée haute, les portes du bassin à flot sont ouvertes. Brève négociation avec la capitainerie pour l’attribution d’un emplacement, à couple, en quatrième position, bientôt rejoint par un autre voilier qui fixe sur nous ses amarres. Dans moins d’une heure il sera possible de traverser le port, à pied. Qui prépare le repas ? demande Erwan d’un ton de propriétaire.
Tandis qu’Isabelle et Cloé disparaissent à nouveau dans leur cabine, Erwan et Dewi se rendent à la capitainerie consulter la météo. J’en conclus que c’est mon rôle. Je plonge les mains dans les équipés, y puise les aliments nécessaires à composer un repas rapide. J’entends les filles glousser, leur porte s’ouvre. Chloé, une serviette masque sa poitrine et son ventre.
– Excuse-moi, dit-elle en me frôlant dans le coin cuisine.
– Un cassoulet ça conviendra ? dis-je, ému de cette proximité, avant qu’elle ne s’engouffre dans la douche.
A l’heure du repas la bière coule à flot, les filles veulent aller danser. Direction Le Bastion, l’endroit le mieux fréquenté de l’ile, le plus proche aussi, ce qui ne sera pas un luxe lorsque nous reviendrons.
Tard dans la nuit.Les filles sont ivres, il faut les soutenir. Erwan, au centre, se laisse aller au plaisir de les peloter. Elles le laissent faire en riant, elles ont déjà choisi leur partenaire pour le début du voyage, après, elles verront. A une extrémité du groupe, Dewi soutient Isabelle, de l’autre je tiens Cloé par la taille, accompagnant le mouvement de ses hanches. J’aimerais que nous nous égarions pour la garder ainsi toute la nuit.
Le franchissement des bateaux est difficile, notre embarcation flotte au milieu du port. Arrivés à bord, les filles s’écroulent sur leur couchette et s’endorment sans même avoir fermé la porte de leur cabine. Installés dans le carré devant un verre d’alcool, nous lorgnons discrètement leurs jambes dénudées.
– Tu ne te couches pas ? me demande Erwan.
– Non. Il ne reste qu’une heure avant l’ouverture des portes.
– J’assurerai la manœuvre et Dewi m’aidera, conclut-il. Tu as préparé le repas, c’est à notre tour de travailler.
Dewi, affalé sur la banquette, semble endormi. Je crois qu’il ne lui sera d’aucun secours.
Nous restons ainsi jusqu’à ce que le responsable du port vienne frapper sur la coque : « Ouverture dans une demi-heure ! ».
Nous rangeons le désordre du carré sans réveiller Dewi, mettons le diésel en marche – son grondement aurait réveillé les filles si elles n’avaient été terrassées par l’alcool. L’air est vif. La sortie, en marche arrière, acrobatique. A l’aide de gaffes, nous nous écartons des autres bateaux.
Passée la digue, nous laissons la citadelle sur bâbord, sur tribord le pénitencier, contournons la balise de fin de chenal et mettons le cap sur Les Sables d’Olonne. Le vent a forci. Tandis qu’Erwan barre, je hisse la grand voile et libère le foc contre lesquels vient se heurter un vent de force cinq. Le bateau prend de la gîte, les filles, emportées par la bande, s’agglutinent contre la coque et poursuivent un sommeil que rien ne semble pouvoir rompre. Erwan coupe le moteur. Il n’y a bientôt plus que le bateau qui danse et le bruit des vagues qui giflent sa coque.
– Je prends le premier quart, décide-t-il.
– Je peux rester si tu veux.
– Va te reposer, tu me relayeras dans deux heures.
La cabine avant, grossièrement triangulaire, épouse la forme de l’étrave. Le notice du constructeur assure que deux personnes peuvent s’y reposer – à condition de dormir joue contre joue. Tête dans la pointe, je m’adosse contre les sacs, genoux pliés et m’endors quand Chloé frappe à la porte : Je peux venir avec toi ? Il me faut quelques instants pour admettre que je ne rêve pas.
–Si tu veux, mais il n’y a pas beaucoup deplace.
– Je ne peux pas rester dans la cabine arrière.
– Trop de bruit ?
– Non.
– L’odeur du gazole ? Le moteur est juste à côté.
– C’est pas ça. Dewi est venu rejoindre Isabelle.
– Tu peux dormir dans le carré, c’est l’endroit le plus confortable quand la mer est creuse.
– Trop de lumière.
– Tu veux que je te laisse la cabine ?
– On va se serrer.
Ravi de cette aubaine, je n’insiste pas. Je plaque davantage mon dos contre les sacs, allonge mes jambes et la laisse se glisser entre la coque et moi. Elle n’est pas très grande, pas de joue contre joue. Je ne trouve pas le sommeil. Le mouvement du bateau nous entrechoque. Après quelques miles, Chloé prend la position du fœtus pour résister au roulis et ses fesses se collent contre mon moi. La réaction est immédiate. Je tente de reculer, les bagages m’en empêchent, alors je laisse faire. Chaque plongée dans la vague accentue la pression, chaque ascension la réduit. Je prolonge mon plaisir lorsque la porte s’ouvre. Erwan marque un temps d’arrêt. C’est l’heure de ton quart ! Je sors et referme la porte. Elle se repose. Elle ne voulait pas rester seule dans le carré. Je ferme la porte de la cabine laissant Chloë seule et grimpe sur le pont, tandis qu’Erwan s’allonge sur la banquette du carré laissée libre par Dewi.
Mon quart est un moment de plaisir, mon esprit est occupé par Chloé. Je n’ai qu’une hâte, la retrouver.
A la relève, deux heures plus tard, je descends en hâte réveiller Erwan mais ce sont les paquetages que je trouve couchés à sa place. Dépité je remonte sur le pont. Le pilote automatique guide le voilier couché par le vent. Son bâbord lèche la mer tandis que tribord offre son flanc au soleil du matin. Tenant fermement la ligne de vie, je migre jusqu’à la proue, m’adosse dans le creux du foc comme dans un hamac dressé vers le ciel, juste au-dessus d’Erwan et Chloé. Le voilier embarde sous les attaques du vent. Un demi-mile devant nous un rassemblement d’oiseaux, une chasse : mouettes, sternes et guillemots crèvent l’eau pour y capturer – mâchoire du dessus – une pâture marine acculée à la surface – mâchoire du dessous – par ses prédateurs sous-marins. Le poisson-fourrage fait bouillir la surface. Le voilier pique sur les prédateurs qui, effrayés,mettent un terme à leur frénésie alimentaire.
Aux Sables, j’amarre le bateau et sors chercher des croissants.
A mon retour les deux couples rient, assis devant un café fumant. Chloé me sourit, pousse Erwan de la hanche gauche pour me faire une place à côté d’elle. Je m’assied. Tandis que reprend leur conversation, ses doigts se posent négligemment sur ma cuisse.
Nous avons fait la fête.
Tournée des bars à musique et boisson plus que de raison. Nous sommes les derniers clients. Pas question de revenir à pied. Un taxi nous charge, Isabelle et Dewi devant. Les filles minaudent. Erwan et Dewi somnolent. Je profite de l’accalmie pour glisser une main sous la veste que Chloé a jetée en travers de ses jambes. Sa peau est douce et chaude, légèrement duveteuse. Eh ! Cà va pas ? crie-t-elle. Les autres se retournent.Ce con m’a mis la main !
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