Le casque avait disparu d’une manière sérieuse.

C’est-à-dire :
sans témoin fiable,
sans bruit.
Les versions variaient légèrement selon les Aujårds,
ce qui donnait immédiatement au problème une gravité raisonnable.

Mårkvar fouillait la table depuis plusieurs minutes déjà.
Le couteau.
Le verre.
Les runes.
Une miche entamée.
Encore le verre.

Pas de casque.

— Tu l’avais en entrant ? demanda Kåthrïn.

Mårkvar leva les yeux vers les poutres du bistrot,
comme si elles conservaient mieux les souvenirs que lui.
— Je crois.
— Tu crois souvent après les guerres.
— Avant aussi.
— Oui. Mais plus vite.

Au fond,
un Aujård essuyait une rune avec un morceau de hareng.
Personne ne semblait convaincu par la méthode,
pas même lui.

La pluie continuait de biais derrière les fenêtres.
Par moments,
on distinguait la mer.
Puis le Cotentin corrigeait.

Mårkvar prit les runes.
Elles étaient encore humides.

— Demande-leur, dit quelqu’un.

Il les lança.

Les pierres roulèrent peu.
Comme fatiguées.

L’une s’arrêta contre le couteau.
Une autre sur une tache de cidre ancienne.
La troisième continua seule vers le bord.

Mårkvar se pencha.

Un Aujård se pencha avant lui :
— “Ne prends pas la route des vaches après la troisième marée.”

Kåthrïn regarda les runes.
— Ça ne dit pas du tout ça.
— Ah.

L’Aujård hésita.
–– Pourtant ça me semblait prudent.

La troisième pierre bascula du bord.
On l’entendit tomber beaucoup plus loin que prévu.

Kåthrïn regardait maintenant les runes avec méfiance.
— Elles répondent à côté.
— Peut-être qu’on pose les mauvaises questions, dit un Aujård.
— Non, répondit Kåthrïn.
Je crois qu’elles refusent surtout les bonnes.

Un bruit de casserole vint de la cuisine.

Puis la voix de la mère Bœuckly :
— Les runes ont raison plus vite que vous.
C’est pour ça qu’il faut les essuyer.
— Ça veut dire quoi ? demanda quelqu’un.
— Si je savais,
je vendrais ça plus cher que le cidre.

On entendit un meuble qu’on déplace.
Puis un juron bref.
Puis plus rien.

Mårkvar reprit les deux runes restantes.
— Où est mon casque ?

Une seule pivota légèrement.

Kåthrïn fronça les sourcils.
— Celle-là veut dire “retour”.
— Non, dit un Aujård.
“Trou dans la barque”.
— Ce n’est pas une barque.
— Tout peut devenir une barque si l’eau insiste.

Mårkvar regardait à nouveau la fenêtre.
Son reflet incomplet.

Il cligna des yeux.

Quelque chose sembla hésiter dans la vitre.
Puis la pluie reprit possession du verre.

— Je vais retourner au rivage, dit-il.

Personne ne répondit tout de suite.

Au fond,
quelqu’un recommença une histoire
déjà racontée plus tôt dans la matinée.
Ou peut-être plus tard.
Il devenait difficile de savoir.

La mère Bœuckly apparut à la porte de la cuisine,
un torchon humide sur l’épaule.
— Vous cherchez au mauvais endroit.
— Où alors ? demanda Mårkvar.
— Là où vous l’avez perdu.
— Merci, dit Kåthrïn.
Ça nous aide énormément.

La mère Bœuckly regarda Mårkvar un instant.
Comme on vérifie une cuisson.
— Ne prenez pas le chemin des dunes.
— Pourquoi ?
— Il recommence.

Puis elle disparut à nouveau.

— Qu’est-ce qui recommence ? demanda un Aujård.

Personne n’osa répondre avec suffisamment de certitude.

Ils partirent à trois Aujårds,
plus Kåthrïn.

L’ombre suivit un peu en arrière.

Dehors,
le Cotentin semblait occupé.
Pas hostile.
Occupé autrement.

Le chemin vers la plage avait changé sans insolence.
Il ressemblait encore au bon.
Mais les talus paraissaient plus hauts.
Les flaques occupaient des endroits réfléchis.

Et deux fois,
ils croisèrent la même charrette.
La seconde,
le cheval sembla reconnaître Mårkvar avant le conducteur.
Personne ne le mentionna.

Par moments,
Mårkvar croyait entendre derrière eux
un pas de plus que le groupe n’en produisait.
Jamais au même endroit.
Il se retourna.

Rien.

Seulement les haies.
Le ciel bas.
Et quelque chose d’imprécis dans la manière dont les ombres
accompagnaient encore les corps.

Kåthrïn regarda brièvement derrière lui.
Puis la route.
Elle ne dit rien.

Plus loin, un enfant leur cria :
— Vous arrivez trop tôt !
— Trop tôt pour quoi ? demanda un Aujård.
L’enfant réfléchit.
Puis abandonna.
— Je ne sais plus.

Le vent poussait l’odeur de la mer à travers les chemins creux.
Par moments,
on croyait entendre la bataille.
Pas les cris.
Le déplacement.
Le frottement des lignes qui insistent encore après les hommes.

Une haie dura plus longtemps qu’avant.

Puis les dunes apparurent sans véritable arrivée.
Elles étaient déjà là depuis un moment,
mais occupées à autre chose.

Le vent passait bas.
Avec précaution.

Le champ de bataille commençait derrière une ligne de sable
que personne ne franchit immédiatement.
Non par peur.
Par difficulté à décider si la bataille avait vraiment fini.

Quelques hampes dépassaient encore.
Du bois.
Du tissu.
Une main peut-être.

La mer reprenait lentement ce qu’elle comprenait.

Un Aujård désigna quelque chose plus loin.
— Là.

Tous regardèrent.

Le casque de Mårkvar reposait près d’un pieu brisé.
Simplement posé.
Comme oublié par quelqu’un de méthodique.

Mårkvar avança aussitôt.

Le sable céda légèrement sous lui.
Assez pour recommencer.

Il fit encore quelques pas.
Le casque semblait maintenant un peu plus loin.

Personne ne le mentionna.

Kåthrïn regardait les traces autour d’eux.
Certaines entraient dans le champ de bataille.
Très peu en sortaient correctement.

Mårkvar continua.

Le vent changea.
Puis revint exactement comme avant.

Le casque était toujours là.
Mais plus au même endroit du rivage.
Comme replacé par une mémoire imprécise.

Un Aujård fronça les sourcils.
— Il était près du pieu.
— Non, dit un autre.
Près de la coque.

Ils regardèrent.

Une vieille coque gisait effectivement plus loin,
ouverte comme un poisson oublié par la marée.

Le casque semblait maintenant à côté.
Personne ne trouva cela suffisamment impossible pour reculer.

Mårkvar accéléra le pas.

Quelque chose ralentit autour de lui.
Une flaque apparut deux fois.
Une dune dura trop longtemps.

Le bruit des bottes arriva après les pas.

Kåthrïn s’arrêta.

Le sable devant elle portait une série d’empreintes.
Celles de Mårkvar.
Revenant déjà.

Elle leva les yeux.

Mårkvar avançait pourtant encore vers le casque.
Très loin maintenant.

Ou moins.

Le vent traversa la plage sans réussir à choisir un sens.

Puis quelque chose,
derrière eux,
cessa de suivre correctement.
Pas assez pour devenir certain.
Mais suffisamment pour compliquer le retour.

Personne ne parla.

Au large,
la mer déplaçait lentement des lignes invisibles.

Et sur la plage,
quelque chose persistait à remettre la bataille
dans un ordre légèrement différent.


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