Ils arrivèrent au manoir
à l’heure humide où le Cotentin
semble avoir été laissé dehors toute la nuit.
Le toit tenait encore.
Une fumée sortait de la cheminée,
très mince,
comme si le feu économisait ses convictions.
Le chien descendit le premier.
Il traversa la cour, s’arrêta devant l’auge renversée,
la renifla longuement, puis regarda derrière Mårkvar.
— Il voit encore quelqu’un, dit un Aujård.
— Il voit surtout mal, répondit un autre.
Le chien grogna sans choisir de camp.
La porte du manoir était entrouverte.
Pas accueillante.
Occupée.
Mårkvar posa la main dessus.
Le bois était tiède.
Cela ne plut à personne.
Il poussa.
La porte résista d’abord avec mauvaise humeur,
puis changea d’avis.
À l’intérieur, l’air avait bougé.
Le manoir sentait toujours le cidre,
mais les choses n’étaient plus placées de la même façon
dans leur propre fatigue.
Une chaise grinça avant qu’on s’en approche.
Une autre répondit du fond de la pièce,
Kåthrïn regarda autour d’elle.
— Ça bavarde.
Dans la cheminée,
les braises couvaient encore sous la cendre.
Pas assez pour chauffer.
Assez pour se souvenir.
Un chaudron pendait légèrement de travers.
Se remit droit quand Mårkvar le regarda.
Il fronça les sourcils.
Le chaudron attendit un peu,
puis recommença à pencher.
— Je préfère, dit-il.
Personne ne répondit.
Même les Aujårds trouvaient difficile de discuter avec une marmite.
Mårkvar posa le casque sur la table.
La table encaissa le poids puis céda d’un demi-doigt sur la gauche.
Le banc corrigea sa position.
— Ils travaillent ensemble maintenant, murmura un Aujård.
Au fond,
une étagère lâcha une cuillère.
Pas toutes les cuillères.
Une seule.
Comme un avertissement mesuré.
Kåthrïn ouvrit un coffre,
du linge était plié dedans.
Elle regarda Mårkvar.
— Tu as rangé ?
— Jamais volontairement.
Cela parut le disculper.
Le chien traversa la pièce.
Cette fois il contourna Mårkvar
pour aller s’asseoir près du mur du fond
où l’humidité dessinait depuis des années
une forme ressemblant vaguement à un évêque noyé.
Le chien fixa cet endroit avec sérieux puis remua la queue.
L’ombre entra peu après.
Elle arriva avec la lumière du soir,
glissa sur les dalles,
et s’arrêta dans l’embrasure de la cuisine.
Alors plusieurs choses se produisirent ensemble.
Le chaudron cessa de pencher.
La porte de l’arrière-cour se referma correctement
pour la première fois depuis trois hivers.
Et une fuite au plafond changea d’endroit.
Un Aujård leva les yeux.
— Ah non !
Une goutte tomba directement dans son verre.
Il goûta.
— C’est de l’eau.
Il attendit.
— Pour l’instant.
Le manoir craquait doucement autour d’eux.
Pas de vieillesse.
D’ajustement.
Comme un guerrier couché au sol
qui cherche une position moins douloureuse pour mourir.
Mårkvar reprit son casque.
Le banc grinça avant qu’il ne s’assoie.
La cheminée tira mieux.
À l’étage, une chose lourde se déplaça d’un demi-pouce.
Puis plus rien.
Le manoir semblait essayer une autre manière d’exister.
Et cela irrita profondément Mårkvar.
Avant,
tout résistait.
Les portes coinçaient franchement.
Les chiens mordaient honnêtement.
Les poutres menaçaient de tomber sans stratégie.
Maintenant,
les choses réfléchissaient.
C’était pire.
Il remit le casque.
Alors la maison se stabilisa légèrement.
Juste assez pour devenir insupportable.
La table arrêta de boiter.
Le feu reprit sans qu’on le touche.
Même le vent trouva enfin une fissure cohérente sous la porte.
Mårkvar arracha le casque de sa tête.
Immédiatement,
quelque chose se dérégla avec soulagement.
Une assiette glissa seule d’une étagère.
Le feu fuma.
Le chien changea de place.
Et le manoir,
dans un long craquement satisfait,
se remit enfin à fonctionner de travers.
Une porte qui ferme correctement annonce rarement une bonne année.
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