Odin contemplait, songeur,
le fond de son triskèle.
Vide.
– Je m’ennuie ! Pleurnicha-t-il
Loki, pour lui plaire, pissa dans les nuages.
Mårkvar, du haut de sa tour,
observait une nuée de mouettes
jouant aux chevaux de bois
au-dessus de Blanche-Roche.
Sous la pluie de Loki,
les mouettes devinrent folles.
Elles fondirent sur le manoir.
Chapardèrent un tonneau et,
au passage,
trois vers à peine séchés.
– Halte ! Hurla Mårkvar, poing levé, pipe en bouche,
Jurez-moi obéissance ou je vous plume l’éternité !
Les mouettes en rirent.
– Qui oserait toucher même à notre duvet ?
Les Aujårds. alertés, casquette de travers,
et leurs nombreux marmots,
lancèrent des filets.
Loki, braguette ouverte,
enregistrait les paris
des dieux du Valhalla.
Mårkvar inspira profondément
et lança,
tous alexandrins dehors,
l’arme la plus redoutée des Vikings:
– Reculez, reculez, harpies noires et bizarres !
Sous le choc des mots,
le vent emporta les filets.
Blanche-Roche tressaillit.
Thor perdit son marteau.
PLOUF !
Mais rien n’arrêta le combat.
Les mouettes bombardèrent.
Pluie stratégique de fientes héroïques.
Un tonneau explosa.
Un quatrain entier,
écrit à l’aube par le gaillard
dans un accès de génie et de cidre,
fut détruit.
Tandis que les Dieux s’amusaient :
– Dix contre un pour les mouettes ! Dit Odin
– Je parie deux nuages qu’elles prennent le cellier
avant la marée basse, reprit Loki.
– Qui a vu mon marteau ? Demanda Thor.
Mårkvar commandait :
— Aujårds ! Lancez des galets ! Protégez les barriques !
Escouade des casquettes, qu’aucune plume ennemie
ne franchisse nos portes !
Les mouettes contre-attaquaient :
– Escadrille trois ! Pillez les barriques !
– Escadrille quatre ! Capturez les sonnets !
– Enfin… attrapez quelque chose !
Le vent prenait pari.
La mer se creusait de rire.
Le sable dansait sur la plage.
Quelques mouettes,
revenues sur Blanche-Roche,
prirent le temps de réfléchir…
puis rechargèrent leur artillerie.
Les galets du manoir frémirent.
Mårkvar le gaillard allait-il perdre la face ?
Alors parut Kåthrïn,
longue, lente, flottante,
qui retroussa ses jupes,
d’un geste délicat.
Les mouettes éblouies applaudirent des ailes,
firent la claque du bec,
acceptèrent une trêve,
et devant Kåthrïn,
la plus vieille s’inclina.
Les mouettes se lissèrent les plumes.
Mårkvar passa en version vers libres.
Ainsi revint la paix, autour d’une cruche ébréchée,
dans le bistrot crasseux de la mère Bœuckly.
Mårkvar brandit sa moque :
– La gloire est fragile, mais le cidre est puissant !
Depuis ce jour, les vieux Cotentinois,
nomment cet événement
La guerre des mouettes de Blanche-Roche.
Les historiens prétendent que Mårkvar la gagna.
Les mouettes, de leur côté, soutiennent le contraire.
Mais par respect pour Kåthrïn,
elles reprirent, sans se retourner,
le chemin de la Roche.
Odin se tordit de rire,
lui qui avait parié contre.
La seule bataille qu’il ait jamais perdue :
celle contre des oiseaux.
Depuis ce jour, les vieux pêcheurs disent :
– Méfie-toi des mouettes quand Odin pleurniche.
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