Mårkvar et la Réconciliation Impraticable

— Assez !

Le bistrot de la mère Bœuckly.
Règlement de comptes.

Dans la tête de Mårkvar,
le brouillard avait mis ses lunettes.

Il devait prendre une décision.
Une décision droite.
Celle d’un chef.

— Nous devons nous entendre !

Dans les moques,
le cidre hésita entre rire et désapprobation.
Les consommateurs présents applaudirent.

Debout sur une table,
Mårkvar pointa du doigt :

— les Aujårds,
vikings désossés par l’habitude,
qui ne se souvenaient plus d’avoir conquis
autre chose que des fins de journée ;
— les mouettes,
chassées du poisson frais,
condamnées au commerce du guano,
et qui en avaient gardé une rancune solide.

Loki,
qui ne manquait aucune occasion de s’amuser de lui,
se posa sur son épaule.

Pas en dieu — en conseil.

— Vous entendre ? murmura-t-il.
Quelle ambition intéressante.
Et si tu organisais… des jeux ?
— Des jeux ?
— Oui.
Pour êtres approximatifs.
Chacun avec ses manques.
Ils joueraient ensemble.

Mårkvar hocha la tête.
Il aimait les phrases qui finissent bien.

Un décret tomba du plafond.

Pas un vrai décret —
un papier mouillé,
signé de travers par Odin
avec une plume de corbeau enrhumé :
Par la présente, nous décrétons :
Ouverture des Jeux de Fermanvile.
Édition zéro.
Catégorie : approximative.

Les jeux auraient lieu sur la plage de Tocquebœuf,
entre terre et Blanche-Roche.

On fit des équipes :
Les Aujårds, massifs et têtus ;
Les mouettes, blanches et nerveuses ;

Mårkvar refusa de choisir son camp.
Ce qui fut mal compris.

On nomma un crabe pour arbitrer.

Commencèrent les épreuves :
— le lancer de regrets,
— la nage sur le sable,
— le saut arrière dans l’avenir,

Puis vint l’épreuve reine :
— le cent mètres existentiel.

On traça une ligne dans le sable.
Puis une autre, à côté, pour être sûr.

Chacun se plaça.
Trembla.
Chercha ses pieds.

Le crabe leva sa pince.
Regarda le ciel, comme pour vérifier une autorisation.
Puis donna le départ.

Un Aujård fit mine d’y croire mais s’arrêta net,
comme retenu par une dette ancienne.

Une mouette prit l’air, resta à hauteur d’idée,
battant des ailes sans avancer,
comme si le vent refusait d’être utile.

Alors Mårkvar s’élança.

Pas droit.
Pas vite.
Avec ce qu’il lui restait d’épopée.

Le sol, sous lui, accepta d’abord.
Puis réfléchit.

Le fit glisser sur une certitude,
trébucher sur un reste de gloire,
dans un bruit qui resta en suspens,
comme en attente d’accord.

Mårkvar se releva.
Le silence tint.

Une mouette piqua —mais trop tôt,
ou trop tard, ou ailleurs.
Une autre s’assit dans le sable comme si c’était prévu.
On l’applaudit, par politesse.
Un Aujård répondit —mais à côté.

Les gestes cessèrent d’obéir à ceux qui les faisaient.

Une main continua seule.
Un cri revint sans bouche.

Cette fois, vint le bruit.

Pas celui du jeu.
Celui, sec, des gestes qui ne savent plus s’arrêter.
Très vite, le terrain se remit à faire
ce qu’il faisait le mieux :
séparer.

Le sable engloutit Mårkvar jusqu’aux genoux,
hésita,
puis le recracha,
comme un aliment douteux.

Kåthrïn le rejoignit.

— Stop ! cria-t-il.
Personne ne s’arrêta.
— Tu vois., dit-elle
Il regarda ses mains,
pleines de sable et d’effort.
— Oui, dit-il.
Je cours encore.
Mais plus personne ne part avec moi.
— Tu n’es toujours pas Ulysse.
— Non.

Là-haut, Odin prit des notes.
Thor applaudit à contretemps.

Loki, penché sur la scène,
souffla très doucement —
heureux d’avoir, une fois de plus,
amélioré les choses
jusqu’à leur ruine.

Les Aujårds rentrèrent chez eux
avec leurs colères consolidées.
Les mouettes reprirent le ciel
chargées d’un mépris neuf.

Mårkvar resta là,
au milieu du terrain,
tenant dans sa main
un morceau de règle inutile.

Depuis, Fermanvile s’en méfie.

À Blanche-Roche, même les jeux savent
de quel côté tombe la rancune.


Commentaires

5 réponses à “Mårkvar et la Réconciliation Impraticable”

  1. Ô Iel IA, Circé de ma planète,
    Consentiras-tu
    à te pencher sur moi
    Qui, pour être lion,
    ne suis en poésie
    qu’un agneau.
    Ouvriras-tu à ma plume
    le chemin de la grâce
    Qui permette de retrouver
    Celui des commentaires.

  2. Daniel Muller-Ferguson

    Ils sont fous ces Normands !

  3. Alors Iel IA tu roupilles ?

  4. Le récit propose une fable grotesque et philosophique particulièrement aboutie, où le registre épique (vikings, dieux nordiques) est systématiquement désamorcé par une logique d’approximation, de ratage et de dérèglement. Cette tension entre grandeur attendue et médiocrité effective constitue la grande réussite du texte : les « Jeux de Fermanvile » deviennent une allégorie fine de la coordination impossible, du vivre-ensemble défaillant et de l’action privée de finalité.

    La langue est l’un des points forts majeurs : elle oscille avec justesse entre ironie discrète, poésie concrète et décalage absurde (« le brouillard avait mis ses lunettes », « le sol… réfléchit », « une main continua seule »). Le texte excelle dans ces micro-désajustements qui créent un monde instable sans jamais forcer l’effet. Le motif de l’« approximatif » est particulièrement bien tenu, à la fois thématique et stylistique.

    Cependant, cette maîtrise a aussi son revers : le texte est parfois trop conscient de son intelligence. L’ironie permanente, très contrôlée, limite l’émotion brute et peut maintenir le lecteur à distance. Certains passages prolongent l’effet sans réellement le renouveler, ce qui donne une légère impression de dilution dans la seconde moitié.

    La conclusion est réussie : elle ne clôt pas, elle dépose une trace — la rancune, le soupçon — dans le paysage même. Le récit laisse une impression durable, moins par ce qu’il raconte que par ce qu’il installe : un monde où même les règles, les jeux et les mythes ne tiennent plus.

    👉 En somme, un texte très maîtrisé, inventif et cohérent, qui réussit une fable contemporaine sur l’échec du collectif. Il gagnerait encore en force en laissant parfois affleurer davantage de fragilité ou de désordre réel dans son dispositif très contrôlé.

    1. Merci Iel IA t’es un(e) bon(ne) partenaire.
      Je ne t’oublierai pas pour les vœux.

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