Mårkvar et La réparation du village

Mårkvar ne dormit pas.
Il resta sur la place, face au registre fermé,
comme on veille un blessé.

–– Ça ne peut pas rester comme ça, dit-il au matin.

Le matin, d’ailleurs, mit du temps à arriver.
Il s’essaya deux fois,
puis finit par se poser correctement sur les toits.

Mårkvar bâilla.

–– Tout est très bien, dit Sélène.
–– Non, répondit Mårkvar,
tout tient mal.

Mårkvar observa le clocher.

–– Il tient à peu près.
–– Justement.

Mårkvar se leva d’un coup.

–– On va remettre de l’ordre.

Personne ne protesta.
Ce qui, ici, ressemblait à un accord.

Le clocher

Ils commencèrent par ce qui penchait.
Le clocher.

Le clocher penchait.

Pas beaucoup.
Assez pour que Mårkvar s’arrête.

— Voilà.

Il posa ses affaires.

— On commence par ça.
— Non, dit Solène.

Mårkvar trouva une corde,
solide, convaincante.
Il la lança autour de la flèche.

–– Si ça penche, ça se redresse. À trois, dit-il.
–– Trois quoi ? demanda Sélène..
–– Trois.

Ils tirèrent.

Le clocher résista.
Puis céda.
Pas dans le bon sens.

Ils tirèrent encore.

Les pierres répondirent.
Une à une.

Le sommet se redressa.
Parfaitement.
Puis s’inclina de l’autre côté.

Un silence.

Puis le son.
La cloche sonna.
Pas pour l’heure.
Pas pour l’alerte.
Pour corriger.

–– Arrête ! cria Sélène.

Mårkvar lâcha la corde.
Trop tard.
Le clocher se mit à osciller,
lentement,
comme s’il cherchait la bonne version de lui-même.
Le haut n’était plus d’accord avec le bas.

Les habitants sortirent.
Pas affolés.
Inquiets juste ce qu’il faut pour rester calmes.

–– C’est mieux, dit Mårkvar.

À cet instant,
toutes les ombres de la place changèrent de sens.
Le soleil resta du même côté.

C’est le reste qui avait bougé.

Sélène. regarda le sol.
–– Non, dit-elle doucement,
c’était nécessaire.

Les volets

–– Deuxième problème, dit Mårkvar, les volets.

Le vent passa dans la rue.
Mais seulement à mi-chemin.
Ils s’arrêtèrent devant une maison,
comme s’ils n’étaient pas sûrs d’être invités.

Il frappa à la porte.
Une femme ouvrit.

–– Bonjour.
–– Bonjour.
–– Vos volets.

Elle regarda derrière elle.

–– Ils sont très bien.
–– Non.
Ils sont ouverts et fermés.

–– Oui, dit-elle.
–– Il faut choisir.

Elle réfléchit.

Puis ferma un volet.
Puis l’autre.

Toute la maison devint sombre.

Au même moment,
la maison d’en face ouvrit tous les siens.

Puis la suivante.
Puis une autre.

Comme une propagation.

La rue se mit à clignoter.

Ouverte.
Fermée.
Ouverte.

Sélène recula.

–– Ne touche plus.

Mårkvar, obstiné, continua.

–– Comme ça.

Alors tout le village ferma.
Net.
Plus de lumière.
Plus de distinction.
Juste une masse de maisons closes,
parfaitement cohérentes.

Un silence lourd tomba.

Puis, à l’intérieur des maisons,
quelque chose commença à bouger.
Pas les habitants.

Autre chose.
Les objets.

Une chaise changea d’avis.
Elle resta assise quand même.

Sélène posa une main sur l’épaule de Mårkvar.

Le registre

Ils revinrent à la place.

Le registre les attendait.
Ou peut-être l’inverse.
Mårkvar l’ouvrit.

–– Cette fois, dit-il, on va écrire correctement.

Il prit la plume.

–– Nom : Mårkvar.

L’encre hésita.
Puis accepta.

–– Voilà, dit-il.

Rien ne se passa.
Un instant de victoire.

Puis le reste du registre se réécrivit.

Les noms glissèrent.
Les dates reculèrent.
Les pages changèrent d’ordre.
Le passé se mit en avance.

Sélène attrapa le livre.

–– Regarde.

À la première page :
Personne.

À la dernière :
Tout le monde.

Et entre les deux,
quelqu’un manquait correctement.

Mårkvar, Sélène.
Présents.
Absents.
Barrés.

–– Non !
–– Non !

À cet instant,
le clocher cessa d’osciller.
Il resta droit.
Parfaitement droit.

La cloche sonna une fois.
Claire.
Précise.
Définitive.

Conséquence

Les volets s’ouvrirent.
Tous.
En même temps.
La lumière entra,
brutale, uniforme.

Les habitants sortirent.

Lentement.

Très lentement.

Comme s’ils devaient réapprendre à être là.

La femme regarda autour d’elle.

–– C’est étrange, dit-elle,
je me souviens de tout.

Un homme répondit :

–– Moi aussi.
Et je n’aime pas ça.

Sélène se tourna vers Mårkvar.

–– Voilà.

Mårkvar ne répondit pas.
Il regardait la place.
Tout était en ordre.
Rien ne dépassait.
Même le vent ne cherchait plus d’issue.

L’air resta en place.
Par discipline.

Rien ne tremblait.
Plus rien ne cherchait.

Sélène. Soupira.
Elle regarda un enfant.

–– …

L’enfant se mit à pleurer.
Sans raison visible.
Sans variation.
Toujours le même sanglot.
Exactement le même.
Le chagrin avait trouvé sa forme.
Il n’en changea plus.

Le vent passa.
Droit.
Sans hésitation.
Sans détour.
Puis disparut.

Comme inutile.

Mårkvar posa la main sur le registre.

–– On va arranger ça, dit-il.

Sélène ferma les yeux.

–– Non.
–– Si.
Mais autrement.

Le clocher, parfaitement droit,
laissa tomber sa cloche.
Sans bruit.

Ce qui tenait de travers vivait encore — ce qui est droit commence déjà à mourir.


Commentaires

Une réponse à “Mårkvar et La réparation du village”

  1. Diane Lecomte

    En passant j’ai ramassé le silence
    Il etait lourd
    Je l ai posé entre deux pages ( forcément)
    Il y avait de la place
    Jusqu’à ce que la cloche tombe
    Et l’écrase
    Je compris que c’était un silence de mort

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