Ils trouvèrent le puits derrière l’église.
Pas caché mais légèrement en retrait,
comme s’il avait pris l’habitude de ne pas être cherché.
Un cercle de pierre.
Une margelle.
Une corde.
Un seau.
Rien d’anormal.
— Voilà, dit Mårkvar.
— Non, dit Sélène.
Mårkvar posa la main sur la corde.
— Il a dit de ne pas approcher.
— Oui.
— Il n’a pas dit de ne pas regarder.
Mårkvar se pencha et regarda.
— On ne voit rien.
–– C’est bon signe.
Il tourna la tête.
— Quoi ?
— Qu’on ne voie rien.
Un temps.
— C’est déjà quelque chose.
Il lâcha la corde et le seau descendit.
Régulièrement. Corde contre pierre.
Puis—
plus rien.
Pas de choc.
Pas d’eau.
Rien qui termine le geste.
Mårkvar regarda le puits.
— Il est peut-être moins profond que prévu.
— Ou plus, dit Sélène.
— Ça ne change rien.
— Si.
Un temps.
— Ça change le moment où ça répond.
Un petit caillou roula tout seul et tomba dedans.
Ploc !
Mårkvar se pencha.
— Je n’ai pas fait ça.
— Non. Mais quelqu’un a pensé à le faire.
Silence.
Puis, du fond –
– Ploc !
Mårkvar fixa l’ouverture.
Sélène fronça les sourcils.
— C’est un écho.
— Non.
— Si.
— Non. C’est… une réponse qui prend son temps.
— Ou qui en manque.
Mårkvar ne répondit pas.
— Remonte, dit Sélène.
Il tira.
La corde résista.
Comme si quelque chose, en bas,
n’était pas d’accord pour remonter.
Puis ça céda et le seau remonta.
Vide.
Ou presque.
Au fond, il y avait quelque chose.
Pas mobile.
Pas liquide.
— L’eau … elle ne bouge pas, dit Mårkvar.
Sélène examina.
— Tu es sûr que c’est de l’eau ?
— Quoi d’autre ?
— Je ne sais pas.
Un temps.
— Ça ne fait pas semblant.
Mårkvar pencha le seau.
Rien ne suivit.
— Elle reste.
— Oui.
— Elle a peut-être décidé.
Sélène plongea deux doigts.
Elle ne réagit pas.
— Ce n’est pas froid.
Ce n’est pas mouillé non plus.
Elle examina ses doigts.
— Ça tient.
— Quoi ?
— La place.
Mårkvar fixa le fond du seau.
— Ça ne peut pas tenir une place.
— Si. Mais ça ne la mérite pas.
Sélène se baissa vers le puits.
— Allô ? Lança-t-elle.
Un temps.
Puis, du fond—
— Allô.
Sélène recula.
— Très drôle.
— Ce n’était pas moi, dit Mårkvar.
–– Je sais.
Sélène ne bougea pas.
— Je n’aime pas ça.
— Quoi ?
— Je n’aime pas quand ça commence correctement.
Mårkvar fronça les sourcils.
— C’est un écho.
— Non. C’est trop bien élevé
Silence.
–– Recommence.
Sélène hésita.
— Qui est là ?
Un battement.
— Qui est là ?
Même voix. Même ton.
Mais légèrement en avance.
La voix n’était pas l’écho.
Mårkvar eut un mouvement.
Trop tard pour être le premier.
Comme si la question était déjà posée.
Mårkvar hocha la tête.
— Il répète.
— Non.
— Il vérifie.
— Quoi ?
— Si la question tient toujours.
Le vent tourna autour du puits sans y entrer.
Mårkvar se pencha à son tour.
Il ne demanda pas.
Il ordonna.
— Sortez.
Silence.
Puis—
le bruit d’un seau qui remonte.
Mais le leur ne bougeait pas.
La corde restait immobile.
Et pourtant quelque chose montait.
Un frottement. Une lenteur.
Un effort qui n’était pas le leur.
Sélène chuchota :
— On devrait partir.
–– Attends.
— Pourquoi ?
Mårkvar fixa le puits.
— Parce que ça a commencé.
Le bord du puits vibra.
Un cercle d’eau apparut.
Plus haut.
La profondeur n’était plus au fond.
— Ça ne devrait pas être là, murmura Sélène.
— Non.
— Donc ça y est.
Puis—
une main.
Mouillée.
Ou pas encore.
Elle s’agrippa à la pierre.
Un bras sortit lentement de l’ombre.
Puis un visage.
Un autre Mårkvar.
Mais terminé.
Mårkvar se figea.
Sélène cligna des yeux.
L’Autre sortit sans effort,
comme s’il avait déjà fait le chemin.
Mårkvar fit un geste pour lui barrer le passage.
Mais l’Autre était déjà passé.
Très légèrement avant.
Sélène les regarda.
— Il y en a deux.
L’un.
Puis l’Autre,
même manteau, même regard
mais plus précis.
Trop précis.
Comme une erreur corrigée trop tôt.
L’Autre observa les lieux.
— C’est mieux.
Un temps.
— C’était en retard.
Sa voix tomba exactement où elle devait.
Sans délai.
Sélène blêmit.
— Non.
— Si.
Mårkvar serra les mâchoires.
— Qui es-tu ?
— Toi. Mais déjà fait.
Mårkvar secoua la tête.
— Non.
— Si.
— Il y en a un de trop.
— Il y en a un d’avance.
Sélène leva la main.
— On peut être un en retard sur lui-même ?
— Oui, dit l’Autre. C’est même fréquent.
Sélène hocha la tête.
— Donc il y a un problème.
Le vent passa enfin.
Le puits se tut.
Ou attendit.
Sélène regarda la margelle.
— Ce n’est pas un puits.
Personne ne répondit.
Le double posa la main sur la pierre.
Avant Mårkvar.
— Il faut choisir, dit-il.
— Quoi ? demanda Sélène.
— Le moment.
Silence.
Mårkvar regarda le puits,
puis ferma les yeux une seconde.
Quand il les rouvrit, il ne vit plus l’autre
mais il restait une place inoccupée.
Le puits redevint normal,
c’est-à-dire inutilisable.
La corde pendait.
Immobile.
Sauf—
une tension.
Comme si quelqu’un, en bas, la tenait encore.
Sélène ne bougea pas.
— Et le puits ?
Mårkvar regarda une dernière fois.
— N’approche pas ce qui tient encore.
Ce que tu ne fais pas…
Il s’interrompit, comme s’il attendait.
Écouta.
Puis:
— …se fait sans toi.
Silence.
Ils firent un pas en arrière.
Puis un autre.
Un petit caillou roula derrière eux.
Ils ne se retournèrent pas.
Ploc.
Un temps.
Puis, du fond—
ploc.
Sélène ferma les yeux.
— Il insiste.
— Oui.
–– Il n’a pas fini.
Mårkvar fit quelques pas.
Puis s’arrêta.
Il ne se retourna pas.
Le silence dura.
Un peu trop.
— Tu viens ? dit-il.
Le vent passa mais pas comme avant.
Sélène regarda le puits.
Puis la corde.
Puis l’endroit où quelque chose
continuait sans eux.
— Pas encore., dit-elle.
— Pourquoi ?
Sélène réfléchit longtemps.
Ou installa l’idée qu’elle le faisait.
Pas pour répondre.
Pour être sûre.
— Justement, ça marche, dit-elle.
— Mal.
— Justement.
Le vent approuva.
De biais.
Mårkvar ferma les yeux.
— Ce n’est pas une raison.
— Si. Ça évite d’attendre.
Le ploc retentit encore.
Plus bas.
Plus loin.
Comme si le puits s’était déjà déplacé.
— Alors reste.
Sélène ne répondit pas.
Le vent resta avec elle, sans formalité.
Le puits accéléra, sans aller plus vite.
Mårkvar reprit sa marche, cette fois, sans s’arrêter.
Derrière lui, le puits continua.
Et devant lui, quelque chose manquait déjà.
Mais c’était en avance.
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