Mårkvar et l’Émissaire du vent

Le vent souffla.
S’arrêta.
Repartit dans l’autre sens,
comme s’il avait oublié pourquoi il venait.

Il ralentit pour laisser passer
un seau qui traversait le ciel.
Il tomba en silence.
Le bruit arriva après.

Dedans : des poissons très droits, alignés,
chacun avec un bonnet trop sérieux pour la situation.

— Bonjour, dit le seau.

Mårkvar leva la main pour désigner l’objet.
Sa main arriva après le geste.
Les Aujårds applaudirent à contre-temps.

— Ça commence, dit-il.

Quelqu’un arriva.

Une silhouette mince, mal fixée au paysage.
Comme si elle avait été montée à la hâte
avec du vent et quelque chose qui tenait lieu de corps.

Elle s’arrêta.
Le souffle s’arrêta derrière elle.

— Je suis Sélène,
Émissaire du vent.

Elle fit un petit geste.
Rien de spectaculaire.

Un Aujård voulut applaudir.
Ses mains se croisèrent.
L’une applaudit.
L’autre resta coincée.

Elle se pencha avec grâce pour saluer.
Personne ne sut comment répondre.

Mårkvar lui s’inclina.

— Émissaire… pour quoi faire ?
— Pour corriger ce qui n’a pas été mal fait correctement.

Kåthrïn plissa les yeux.

Elle observa les cheveux de Sélène
qui ne choisissaient pas de direction.

— Tu arrives seule ? demanda-t-elle.
— Non. Le reste suit.
Enfin ça dépend.

Un Aujård voulut se recoiffer.
Sa main resta un instant dans ses cheveux,
comme si elle hésitait à revenir.

C’est à ce moment que le premier décalage apparut.

Une mouette passa, tenant une carte marine.
La carte indiquait autre chose que des directions.

— Ne touche pas à ça, dit Kåthrïn.

Trop tard.

Le doigt de Mårkvar désignait déjà la carte.
Elle réagit immédiatement.
Les lignes bougèrent.
Puis se déplacèrent ailleurs.

Sélène leva la main.

La carte se secoua,
puis se dupliqua en un registre vide
qui resta ouvert.

Les Aujårds se rapprochèrent
comme si une autorité venait de tousser.

— On note quoi ? demanda l’un d’eux.
— Ce qui arrive, dit Sélène.
— Mais ça n’est pas encore là.
— Justement.

À partir de là,
rien ne resta bien d’accord.

Le vent tourna autour du groupe,
cherchant où se poser.

Kåthrïn posa deux doigts sur le registre.
Elle appuya.

Le vent ralentit.
Juste assez pour ne pas insister.

Le registre resta en place.
Puis se déplaça très légèrement.

Un Aujård voulut le refermer.
Le registre résista.
Puis referma l’Aujård à moitié.
Ils restèrent ainsi un instant,
sans décider lequel des deux devait céder.

Mårkvar voulut parler.
Sa phrase partit sans lui.

Un Aujård acquiesça trop fort.
Le registre tourna une page.

Mårkvar regarda ses pieds.
Ils n’avaient pas bougé.
Le chemin, lui, était derrière.

Puis quelque chose se produisit.

Un geste.

Sélène claqua des doigts.
Une vague recula dans le ciel.
Une girouette se mit à écouter.
Les poissons du seau demandèrent de l’eau.

Un pas refusa Mårkvar.
Il en posa un autre,
qui accepta à sa place.

— Stop, dit Kåthrïn.

Elle regarda Sélène.

Longtemps.

— Tu n’es pas là pour corriger.
— Non, dit Sélène.
Je mets un peu d’ordre.

Au-dessus, quelque chose observait.

Le vent écrivit dans le registre.
Mal.

Sélène fit un pas.
Puis un second du même pied.

— On va tester.

Elle désigna Mårkvar.

— Avance.

Cette fois, Mårkvar n’hésita pas.
Il fit exactement ce qu’il fallait.
Au bon moment.
Au bon endroit.

Le monde recula légèrement.
Surpris d’être pris de vitesse

Kåthrïn soupira.

— Ça va devenir compliqué.
— Non, dit Sélène. Ça va tenir.
— Tu mets de l’ordre au mauvais endroit, dit Kåthrïn.
— Il n’y a pas de bon endroit.
— Si.

Elle posa la main sur le registre.

Le vent obéit.
Pas tout à fait au bon endroit.

Mårkvar marcha.
Ses pas suivirent, avec retard.

Personne ne vérifia si cela suffisait.

Quand le vent retomba,
le registre resta ouvert.

Personne ne le referma.
Une ligne y apparut.
Puis une autre.
Sans que personne n’écrive.

Kåthrïn regarda.

— Ça continue, dit-elle.

Mårkvar hocha la tête.

Il n’était plus certain
d’être encore arrivé.

Depuis ce jour,
arriver n’est plus une preuve d’être là.


Commentaires

2 réponses à “Mårkvar et l’Émissaire du vent”

  1. Diane Lecomte

    « Une girouette se mit à écouter.
    Les poissons du seau demandèrent de l’eau. »

    les deux vers que je préfère dans ce monde en désordre 🙂

    1. Ah! qu’il est doux d’être lu lorsque l’on parle avec son imaginaire.

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