Vendredi 13 ou la très scandaleuse 
et parfaitement approximative 
saga de Mårkvar, 
le Mal-Aimanté

Le ciel avait trop bu.
La mer mâchonnait ses vagues.
Les dieux jouaient à la pétanque
avec les constellations.

Mårkvar, chef viking taillé pour le hasard,
debout sur son drakkar,
déployait ses rêves comme un parasol troué :
— Angleterre ! Pillage ! Gloire ! Trompettes !
— Et peut-être même un fish and chips, si on a le temps !

Mais Loki glissa du savon dans la boussole,
Thor survolta ses éclairs,
Odin éternua dans les nuages.

Le vent tourna casaque,
la mer fit la roue,
et le drakkar,
pris d’une crise de nerfs,
vira plein ouest, plein sud,
plein n’importe où, sublime.

Adieu falaises anglaises,
Bonjour Cotentin.

Zigs puis vags
pour finalement et élégamment
s’empaler sur un gravier cosmique :
Blanche-Roche, caillou suprême,
pierre philosophale pour bateaux suicidaires.

CRRRAAACK.

Le navire éclata comme une noix trop sèche.
Les vikings jaillirent, roulèrent, glissèrent,
et atterrirent en tas de barbes et de genoux
sur une plage que personne n’avait commandée.

Mårkvar émergea, barbouillé de varech,
convaincu d’avoir nagé vers un mythe grec.
— C’est où, ça  !  cria-t-il furieux,
en retirant des algues de ses cheveux poisseux.
Mais les dieux riaient fort
dans leurs manteaux de brume :
« Voici ton Ithaque, héros ! »

Alors apparut Kåthrïn…
longue, lente, flottante,
marcheuse professionnelle de silences,
arpenteuse certifiée des bords de mer,
Pénélope aux yeux atlantiques.

Elle regarda Mårkvar.
Longtemps.
Assez pour que trois mouettes vieillissent.
Puis elle dit :
— Tu n’es pas Ulysse.
— Ah bon.
— Héros, sois bienvenu, repose ton naufrage,
Pose ton destin ici, sur ce bout de rivage.
Les dieux t’ont guidé non vers la gloire guerrière,
Mais vers la paix, la soupe et le feu de pierres.

Mårkvar tenta de protester,
un goémon lui entra dans la bouche,
le destin lui fit un croche-patte,
et la géographie lui vola son slip.

Alors il resta.

Il bâtit le Manoir de Fermanvile,
une hutte édifiée de galets,
rivetée de clous philosophiques,
sanglée de cordages sentimentaux,
au toit de bois flotté,
provisoire mais définitif.

Il apprit à parler au brouillard,
à négocier avec la crachin,
engueuler les nuages,
et à perdre dignement, aux osselets,
contre les crabes.

Ses vikings oublièrent les dieux,
les runes et les trésors,
prirent casquette, accent,
bottes en caoutchouc.
Devinrent des Aujårds,
tribu semi-manchotte, semi-calvadose,
experte en psycholochie de comptoir.

Ils élevèrent des mouettes perplexes,
cultivèrent la pomme de terre introspective,
et inventèrent le concept révolutionnaire
de sieste crapuleuse à rechute.

Les dieux, au-dessus, hurlaient de rire.
Thor tomba de son nuage.
Odin avala un corbeau.
Loki signa l’histoire en lettres d’écume.

Depuis, chaque vendredi treize,
quand la mer glousse,
que le vent titube
et que Blanche-Roche se lave le guano,
on jure voir Mårkvar marcher avec Kåthrïn
sur le terrible Chemin des Douåniërs Déchaînës
– où même les pensées présentent leur passeport –
remorquant derrière eux une traîne de légende ratée
et un voile de bonheur parfaitement imprévu.


Commentaires

5 réponses à “Vendredi 13 ou la très scandaleuse 
et parfaitement approximative 
saga de Mårkvar, 
le Mal-Aimanté”

  1. J’aurais tendance à dire qu’il ne faut parler de ces choses sacrées qu’avec un luxe de précautions. Mais ton évangile apocryphe traite dans un respect total ces croyances autochtones qu’un horsain ne saurait appréhender sans trembler, car il est écrit quelque part au sud de ce département inouï : « Vive Dieu les poils ! », traduction de l’Araméen : « Villedieu-les-Poêles ».

  2. Diane Lecomte

    Excellent !

    toutefois le Cotentin, encore et toujours, j’aurais envie de dire « cétacé » ….!

    1. Je me répands, je me repens, besoin d’un confesseur, où es-tu mon curé qui autrefois libérait discrètement mon âme. Pitié sœur Diane, au nom de tous les cétacés.

      1. je serai sans pitié, foi de Révérbérende mère Lanterne !

        1. Merci Réverbérende mère de ta haute bienveillance.
          Que la lumineuse clarté de ta Lanterne éclaire notre jugement.

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