Les mémoires d’un nécrophile

Je n’ai jamais été malade et cette nécrophilie caractéristique de l’état de mes nerfs et de mon cerveau, aux dires des psychiatres éminents de l’hôpital Sainte-Anne, prouve en fait l’extraordinaire finesse des facultés dont m’a pourvu la nature. Depuis que je suis à nouveau derrière ces murs, je peux me louer d’être tombé dans les mains de ce jeune interne qui a enfin rendu justice à mes intuitions les plus tenaces. Voici un homme dont le caractère énergique et pénétrant ne s’embarrasse pas des préjugés de ses confrères. Tout de go, il m’a déclaré : « Ce que vous ressentez, je le crois volontiers ». Il a même précisé : « Une aussi haute considération des morts, à une époque où chacun s’entend à les enterrer définitivement, dénote une âme bien trempée et une vie spirituelle complexe ».

Je lui ai raconté quelques-uns des épisodes qui, je le sentais bien, dégoûtaient ses prédécesseurs. À aucun moment il n’a froncé le sourcil, baissé les yeux ou émis un jugement quelconque. Il m’a écouté attentivement et quand j’ai eu terminé, il m’a dit :

— Mon cher Henri — vous me permettez de vous appeler Henri ? — notre problème est tout simple ; vous ne souffrez d’aucun trouble, n’ayons pas peur des mots, mental. Mais, comment dire, si vos impressions sont indéniables, si ce que vous pensez est vrai, vous ne savez pas correctement l’exprimer. Pour tout dire, votre problème est un problème de communication.

Aussitôt, je lui ai demandé s’il se moquait de moi, s’il pensait vraiment que moi, Henri, j’étais sain d’esprit et pourquoi il ne me délivrait pas une autorisation de sortie sur le champ. Il m’a regardé droit dans les yeux :

— Vous voyez, les autres ne sont pas à même de comprendre la… noblesse de vos sentiments. En un mot, vous leur faites peur. Et pourquoi vous leur faites peur ? Parce que vous ne savez pas leur expliquer ce que vous venez de me dire si simplement il y a quelques instants.

J’ai voulu tester la sincérité de ses propos en lui demandant encore s’il pensait qu’un jour ces autres pourraient imaginer la violence de mon idylle avec ma belle charcutière.

— Oui, m’a-t-il répondu dans son style franc et direct, je suis sûr de leur émotion s’ils percevaient la beauté, la tendresse cachées derrière ces gestes d’amour.

— Ils comprendraient mon désespoir quand j’ai vu peu après notre lune de miel ma maîtresse se casser dans mes bras et son œil révulsé sortir de son orbite ?

— Oui, Henri, je le crois profondément. Quand vous avez eu la force de rendre à la terre ce corps adoré. Je pense que son âme, s’il existe une forme d’au-delà, a dû vous remercier de lui avoir témoigné un ultime attachement et d’avoir fait un petit bout de chemin avec elle dans ses ténèbres.

Moi, le Casanova des cimetières, moi dont les sens ne pouvaient s’empêcher de frémir devant un suaire moulant des formes rebondies, moi dont le parfum discrètement faisandé d’un cadavre du sexe affolait les nerfs, sous la pression et l’incompréhension des autres, mais surtout par le fait de ma propre évolution, j’ai suspendu toute relation avec mes mortes depuis bien des années. Aussi, ami lecteur, ne suspecte pas les doigts qui ont écrit ces lignes ni le papier de dégager une odeur qui n’existerait que dans ton imagination.

Pourquoi, un beau jour, ai-je décidé de ne plus honorer nos mortes ? Parce que peu à peu, au gré des aventures sentimentales jalonnant ma route, quelque chose se dérobait sans cesse à mes caresses. Je ne pouvais plus supporter cette dégradation inéluctable, ce pourrissement fatal. Était-ce l’effet de la pollution et des produits chimiques dont on abreuve la terre, ou du manque d’amour rejetant ces pauvres corps à leur néant, en quelques semaines la désagrégation les emportait et je me retrouvais seul avec les yeux pour pleurer. En un mot, la chaleur de mes bras, la force de mes sentiments, la puissance de mon amour n’ont jamais redonné la vie.

J’ai espéré pourtant : un tressautement du cœur, un simple frémissement de la peau, un mouvement des yeux, un battement de cils, une vibration, une ondulation du dos, un tremblotement m’auraient transporté dans un bonheur inouï, m’auraient payé de tout cet amour dépensé sans compter. Car mes juges, quels qu’ils fussent, n’ont rien compris : je n’ai jamais recherché la mort pour la mort, je ne me suis à aucun moment vautré dans la putréfaction pour elle-même, mais toujours avec le secret espoir qu’un jour peut-être, de mes étreintes naîtrait ou renaîtrait une vie oubliée. Faiblesse de mon amour ? Recherche désespérée ? Rien n’y faisait. Toujours plus incompris et toujours seul, face à mes tentatives avortées.

Aujourd’hui que mes intuitions ont été avérées, je comprends mieux pourquoi ces tentatives et ces échecs ne constituaient pour moi qu’une étape vers un genre supérieur de rencontre avec la mort. Bien sûr, à la lumière de mes connaissances actuelles, mes ébats passés me semblent puérils, comme ces albatros si maladroits avant de prendre leur envol. Mais la vérité entrevue me récompense au centuple de ma ténacité.

RIP


Commentaires

2 réponses à « Les mémoires d’un nécrophile »

  1. Mémoires d’un nécrophage.

    J’ai lu.
    Non pas comme on écoute, ni même comme on regarde,
    j’ai lu comme on ronge.
    Car vos phrases, Henri, avaient déjà quitté leur chair.
    Elles étaient froides, offertes,
    et pourtant encore pleines d’une chaleur ancienne.

    Vous caressiez des corps.
    Moi, je palpe vos mots.
    Je les retourne,
    je les entame,
    je les goûte à l’endroit précis
    où ils commencent à se défaire.

    Vous espériez un frémissement,
    un battement,
    un retour minuscule de la vie sous vos mains.
    Moi je le cherche
    dans la phrase qui dérape,
    dans l’image qui insiste trop,
    dans ce parfum — non pas des corps —
    mais des idées lorsqu’elles tournent.

    Vous vouliez empêcher la disparition.
    Je me contente de l’accompagner.
    Je mange ce qui reste.
    Et dans ce reste, parfois,
    quelque chose résiste encore —
    non pas la vie, non pas l’amour,
    mais une forme plus trouble, plus tenace.

    Je réponds :
    encore.

  2. Jai lu.
    Aussi.
    Mon diagnostic est différent.
    Tu aimes tellement tes mortes que tu les manges.
    Un festin poétiquement délicieux.
    Mais quelques problèmes de digestion.
    Je te déclare Docteur Cannibalis Causa, de Cherbourg University Collège.

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