Les légendes boivent rarement seules

La pluie hésitait depuis une heure
sans réussir à devenir sérieuse.

Dans le bistrot de la mère Bœuckly,
le cidre travaillait mieux que le temps.

La salle sentait :
le varech humide,
la soupe ancienne,
la laine mouillée,
et cette chaleur fatiguée
des auberges du Cotentin
où les hommes viennent surtout vérifier
qu’ils existent encore ensemble.

Le vent poussait contre les vitres
avec la régularité administrative du noroît.

La mère Bœuckly, essuyait des verres déjà propres.
Par principe.
Ou par mémoire.

Autour de la grande table :
des Aujårds,
Kåthrïn,
deux pêcheurs revenus trop tard,
un chien endormi,
et trois dieux déguisés très correctement
en hommes du port.

Très mal malgré tout.

Thor prenait trop de place.
Odin regardait les gens
comme s’il les connaissait déjà morts.
Et Loki trichait aux cartes
avec cette application sérieuse
des êtres immortels.

Personne ne commentait cela.

Dans le Cotentin,
on laisse souvent les problèmes mythologiques
boire leur cidre tranquillement.

Un Aujård termina son verre.
— Alors il est parti ?

Kåthrïn réfléchit.

— Non.
— Pourtant le manoir était vide.
— Le manoir est rarement vide, répondit-elle.

Thor fronça les sourcils.

— Je l’aimais mieux quand il criait.
— Il crie encore, dit Loki.
Mais maintenant le paysage continue sans lui.

Odin buvait lentement.
Puis :
— C’est comme ça que commencent les légendes locales.

Un pêcheur hocha la tête.

— Oui.
D’abord quelqu’un casse des choses.
Après on donne son nom aux tempêtes.

Silence approbateur.

Au dehors,
une mouette cria quelque chose.
On entendit distinctement :

— “…les endroits qui ferment mal…”

Puis le vent prit le reste.

La mèreBœuckly soupira.
— Elles recommencent.

Kåthrïn sourit légèrement.
— Elles connaissent mieux les textes maintenant.

Un Aujård regardait son verre.

— Il disait quoi déjà ?
Le grand blond.
— Beaucoup de choses, répondit un autre.
Pas toujours dans le bon ordre.
— C’était peut-être ça le problème.
— Non, corrigea Odin calmement.
C’était ça l’intérêt.

Les conversations continuaient maintenant
sans véritable début ni véritable fin.

Quelqu’un racontait déjà
la bataille des barrières.

Un autre corrigeait l’histoire
sans contredire personne.

Dans une version de la table,
Mårkvar semblait avoir gagné.

Dans une autre,
c’était la flaque.

Tout cela coexistait parfaitement.

Thor vida son verre.
— Alors c’est terminé ?

Kåthrïn regardait la pluie glisser sur les vitres.
Puis elle dit simplement :
— Non.
Maintenant ça tient.

Le chien leva soudain la tête vers la porte.
Quelqu’un entra.

Ou plutôt :
quelque chose rejoignit enfin la chaleur.

L’Ombre traversa lentement la salle
et vint s’asseoir près du feu
sur la chaise restée vide jusque-là.

Personne ne sursauta.
Thor lui fit même un peu de place.
La mère Bœuckly, posa une bolée devant elle
sans poser de question.
Ce fut probablement cela le plus étrange.

Pas l’Ombre.

L’habitude immédiate.

Le feu craqua doucement.
L’Ombre tendit les mains vers la chaleur
avec les gestes fatigués de Mårkvar.
Mais sans colère.
Sans résistance inutile.

Comme une version de lui
ayant cessé de lutter contre les meubles.

Le chien vint se coucher à ses pieds.
Puis regarda la porte.

Encore.

Loki observa la scène très longtemps.
Puis il éclata de rire.

Pas fort.
Presque tendrement.
— Ah, dit-il.
Le Cotentin a finalement choisi.

Odin buvait lentement.
— Oui.
— Et l’autre ? demanda Thor.

Personne ne répondit immédiatement.
Parce qu’au même moment,
dehors,
une voix lointaine semblait hurler contre quelqu’un.

Ou quelque chose.

Puis un bruit de barrière.
Puis des mouettes.

Le chien leva une oreille.

Autour de la table,
les conversations reprirent doucement.

Un Aujård racontait encore
la bataille des barrières.

L’Ombre corrigea un détail.
— Non.
La flaque avait commencé.
— Ah oui, dit l’homme.
C’est vrai.

Et l’histoire continua ainsi.

Simplement.

Comme si cela avait toujours été prévu.

Au dehors,
le noroît rabattait les mouettes vers Blanche-Roche.

Le manoir de galets tenait encore face à la mer.

Et quelque part dans le Cotentin,
Mårkvar continuait probablement
à se contredire suffisamment
pour rester vivant.

Pendant qu’au coin du feu,
sa légende buvait calmement du cidre.


Commentaires

2 réponses à « Les légendes boivent rarement seules »

  1. À partir de la semaine prochaine : filage de l’ensemble de l’histoire avec sans doute pas mal de modifications pour rendre l’ensemble plus harmonieux/compréhensible et notamment – merci Marc de ton observation – sur les titres de chapitres.
    Bonne fin de semaine à tous, j’attends toujours vos textes avec impatience.

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