Le Cotentin avait passé la nuit
à déplacer le mauvais temps.
Le crachin allait vers la mer.
Le soleil hésitait dans les haies.
Le noroît revenait régulièrement
pour vérifier que personne n’était heureux trop longtemps.
Mårkvar remontait lentement vers le manoir.
Il tenait encore.
Toujours penché légèrement du mauvais côté.
Toujours construit avec cette confiance approximative
des vieilles choses normandes
qui tiennent surtout par habitude.
Mais différemment.
Le vent avait projeté du varech neuf contre les galets du mur.
Les cordages sentimentaux avaient été retendus
pendant l’absence de Mårkvar.
Pas par des mains.
Par le temps.
Ce qui était pire.
Le toit de bois flotté paraissait moins fatigué.
Une poutre avait cessé de pencher avec honnêteté.
Une fenêtre fermait presque correctement.
Mårkvar le regardait
avec cette méfiance des hommes
qui reconnaissent leur propre maison
sans parvenir à lui pardonner d’avoir changé.
Cette chose-là n’était plus exactement son manoir.
Et ce fut cela qui le ralentit.
Il resta immobile
comme un homme reconnaissant son propre visage
après qu’on l’a légèrement amélioré sans permission.
— Elle ment, dit-il.
Kåthrïn ne répondit pas tout de suite.
Autrefois,
les galets dépassaient davantage.
Les planches entraient mal ensemble.
Le toit hésitait entre plusieurs effondrements possibles.
Maintenant,
tout tenait.
Pas solidement.
Pire.
Coïncidemment.
Derrière lui,
Kåthrïn portait un poisson,
deux morceaux de pain
et une dispute déjà calmée.
— Il change,
dit Mårkvar.
— Oui,
dit Kåthrïn.
Il apprend.
Un Aujård apparut derrière une haie.
— Ah, dit-il.
Ça tient encore.
Puis il ajouta avec inquiétude :
— Trop encore.
Cela déplut immédiatement au manoir,
qui corrigea légèrement une inclinaison de porte
pour montrer qu’il restait imparfait par principe.
Kåthrïn ne répondit pas tout de suite.
Le chien grogna vers le toit.
Pas agressivement.
Quelque chose venait de bouger là-haut.
La porte s’ouvrit avant que Mårkvar ne la pousse.
Puis hésita.
Comme si elle se souvenait qu’il aimait les résistances inutiles.
Kåthrïn posa le sac près de la porte.
— Ah, dit-elle.
Elle aussi avait vu.
Le manoir paraissait plus cohérent que Mårkvar.
Cela se voyait immédiatement.
Le feu était prêt avant qu’on le touche.
Pas allumé.
Prêt.
Le bois utile se trouvait déjà au-dessus.
Le bois inutile plus loin.
Une marmite refroidissait exactement
à la température où une soupe devient racontable.
Un Aujård leva les yeux.
— Elle est meilleure aujourd’hui.
— C’est la même soupe,
dit un autre.
— Oui.
Mais elle s’est organisée.
Mårkvar regardait cela
comme un homme découvrant
que sa propre maison avait commencé à prendre
des initiatives politiques.
— QUI A FAIT ÇA ?
Le manoir craqua doucement.
Pas de vieillesse.
D’organisation.
Un Aujård vit sur la table une cruche de cidre frais.
Y plongea une moque.
Et goûta.
— Il revient mieux.
— Non, corrigea un autre.
Il revient plus stable.
— C’est pareil.
— Pas dans les grandes tempêtes.
Personne ne se disputa davantage.
Les phrases s’étaient déjà arrangées entre elles.
Mårkvar regarda autour de lui.
Quelque chose n’allait pas.
Ou plutôt :
quelque chose allait trop bien.
Il pâlit.
— Rendez-moi quelque chose qui fonctionne mal.
Personne ne répondit.
Au-dessus,
on marchait dans le toit.
Pas lourdement.
Un déplacement.
Avec cette prudence administrative
des êtres immortels
venus vérifier un dossier compliqué.
Les Aujårds levèrent à peine la tête.
— Ils reviennent,
dit l’un.
— Non,
corrigea un autre.
Ils continuent.
Cela sembla suffire comme théologie.
Mårkvar leva les yeux.
— Descendez.
Long silence.
Puis une voix ancienne murmura quelque chose là-haut.
Ou alors le toit réfléchissait.
Avec les dieux,
la différence restait difficile.
Au même moment,
une mouette venait de se poser sur le toit.
Puis une autre.
Puis plusieurs.
Très calmes.
Comme des scribes marins.
L’une d’elles cria :
— “…les héros perdent souvent…”
Une autre termina plus loin :
— “…leurs affaires avant leur légende.”
Un Aujård hocha la tête.
— Celle-là circule bien maintenant.
— CE N’ÉTAIT PAS UNE PHRASE FINIE.
— Maintenant si,
dit Kåthrïn.
Cela fit légèrement rire le toit.
Le manoir choisit ce moment précis
pour mieux tenir ensemble.
Quelque chose se stabilisa dans les poutres.
La porte cessa définitivement de bouger dans son cadre.
Alors Mårkvar se mit en colère.
Une vraie.
Ancienne.
Héroïque.
Il saisit la table.
— NON.
Et il la renversa.
Enfin,
il essaya.
La table bascula,
réfléchit,
puis tomba correctement sur le côté,
sans casser les écuelles,
ni le poisson,
ni la soupe.
Une seule fissure apparut dans le bois.
Très belle.
Très convaincante.
Un Aujård l’observa longtemps.
— Ah.
Maintenant elle a une histoire.
Le chien approuva discrètement cette violence
en remuant la queue
tel un enquêteur professionnel.
— ARRÊTEZ.
Mårkvar regardait la table.
— Elle devrait être détruite.
— Elle l’est un peu mieux,
dit Kåthrïn.
Au-dessus d’eux, le plafond craqua.
Puis quelque chose descendit enfin.
Pas majestueusement.
Avec difficulté.
Une botte apparut entre les poutres.
Puis une barbe.
Puis un vieil homme énorme
qui semblait avoir perdu une discussion contre plusieurs tempêtes.
Odin regarda autour de lui.
Puis :
— C’est donc ça.
Personne ne sut immédiatement
si cela était une critique
ou une bénédiction.
Mårkvar ouvrit la bouche.
La referma.
Parce qu’un second dieu apparaissait déjà derrière lui.
Plus mince.
Un peu tordu.
L’œil unique regardait la cour
avec l’intérêt administratif d’un homme
venu contrôler une frontière oubliée.
Thor traversa presque une étagère
qui préféra se déplacer légèrement
pour éviter le problème.
Les dieux observèrent le manoir.
Le manoir les observa aussi.
On sentit plusieurs incompatibilités anciennes
chercher un accord local.
Thor montra une poutre.
— Elle tient mal.
— Oui,
dit Mårkvar avec satisfaction.
Mais la poutre se redressa légèrement.
Trahison.
Odin regardait les galets, les cordages.
Il hocha lentement la tête.
— Provisoire, dit-il.
Puis une autre botte passa au travers des planches.
Très vieille.
Très divine.
Très boueuse.
Elle chercha un appui.
N’en trouva pas.
Loki tomba dans le manoir.
Pas théâtralement.
De côté.
Avec un morceau de toit.
Il resta allongé dans les débris
avec la dignité souple des êtres immortels
habitués aux arrivées ratées.
— Ah.
Vous avez rangé.
Mårkvar regardait les dieux
comme un homme découvrant soudain
que ses problèmes personnels
étaient devenus un lieu de visite.
Puis Kåthrïn ajouta :
— Provisoire, mais définitif.
Cela plut énormément au manoir.
Une casserole en tomba de satisfaction.
Odin regarda tout cela avec inquiétude.
Puis :
— Ça commence.
— Quoi ? demanda Mårkvar.
Odin hésita.
Chercha probablement une parole divine.
N’en trouva pas.
Alors il désigna simplement la pièce.
— Mauvais signe.
Les histoires commencent à tenir debout seules.
Pendant ce temps,
dans le coin près du feu,
une chaise semblait occupée.
Pas par quelqu’un.
Par une continuité.
Le chien regardait ce vide
avec respect.
Kåthrïn posa parfois les yeux dessus
comme sur une personne en retard.
Mårkvar le vit.
— Elle est là ?
— Oui,
dit Kåthrïn.
— Où ?
— Déjà après.
Cela ne l’aida pas.
L’ombre était là.
Assise à sa place.
Pas menaçante.
Pire.
Habituelle.
Elle tenait légèrement mieux dans la lumière qu’avant.
Le feu semblait l’avoir attendue.
Même la chaise ne grinça pas sous elle.
Kåthrïn regarda l’ombre longtemps.
Puis :
— Ah.
Ce “ah” contenait plusieurs mauvaises nouvelles.
Mårkvar avança.
L’ombre leva les yeux vers lui.
Puis reprit exactement sa manière de regarder le feu.
Avec ce léger mépris fatigué
qu’il croyait encore personnel.
Cela le mit immédiatement en colère.
— Tu me copies.
L’ombre hésita.
Puis répondit :
— Non.
Je continue.
Un Aujård entra très lentement.
Regarda Mårkvar.
Puis l’ombre.
Puis la pièce.
Il réfléchit longtemps.
— Bon, dit-il enfin.
Maintenant il y en a un qui fonctionne.
Personne n’aima beaucoup cette phrase.
Thor regarda l’ombre.
Puis Mårkvar.
Puis l’ombre encore.
Il réfléchit beaucoup.
— Ah, dit-il finalement.
C’est donc elle qui continue.
Alors l’Aujård commença une histoire.
— La première fois que Mårkvar est arrivé ici…
— Non,
corrigea un autre.
La deuxième.
La première fois il était encore autre.
— Oui.
C’est ce que je voulais dire.
Et l’histoire continua ainsi,
corrigée sans dispute,
simplifiée sans mensonge.
Mårkvar écoutait.
Puis comprit quelque chose d’affreux.
Les autres parlaient désormais de lui
comme s’il était une ombre.
Au même moment,
dehors,
les mouettes reprenaient ses phrases au-dessus de la mer.
Le vent les transportait vers Fermanville.
Les pêcheurs les répétaient mal.
Et cela suffisait.
Mårkvar ouvrit la bouche.
— Je ne suis pas…
Mais un Aujård termina calmement :
— …encore complètement d’accord avec la version actuelle.
Silence.
Puis Kåthrïn hocha la tête.
— C’est plus ressemblant.
— ARRÊTEZ.
Le mot tomba dans la pièce.
Puis changea légèrement de sens avant d’atteindre les murs.
Kåthrïn leva les yeux.
— Tu vois ?
— Quoi ?
— Même les disputes arrivent déjà rangées.
Alors Mårkvar regarda son manoir.
Sa hutte.
Son royaume de galets.
Et il comprit enfin ce qui l’attendait.
Le Cotentin n’avait jamais essayé de le détruire.
Ni même de le corriger.
Seulement
à le rendre habitable.
Comme quelqu’un
ayant déjà accepté une histoire
que Mårkvar continuait encore à refuser.
Dehors,
les mouettes recommençaient.
On entendait parfois :
— “…les endroits qui ferment mal…”
Puis la pluie reprenait la suite.
L’ombre le regardait toujours.
Dans le Cotentin,
les légendes commencent souvent
quand les choses cessent enfin de tomber correctement.
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