La guerre Koskvíkingarde

Ils sortirent de la hutte.
Ou du manoir selon.
Le dehors, lui, n’avait pas attendu.
Il était là, installé, presque en avance.

Le vent passa devant,
comme s’il connaissait le chemin qu’ils n’avaient pas pris.
La lande s’écarta légèrement.
Par précaution.

Mårkvar inspira — ou tenta.
L’air entra avant même qu’il n’y pense.

— Bon, dit-il.

Personne ne répondit.
Mais le mot avait déjà servi.
Quelqu’un, quelque part, l’avait prononcé avant lui,
et il retomba avec une légère usure.

Plus bas, les Aujårds dormaient.
Ils ronflaient avec méthode,
de cette manière très locale de se reposer
en anticipant la fatigue suivante.
L’un d’eux ouvrit un œil.
— On dort ?
— Depuis tout à l’heure.
— Ah.
Un sommeil passa.
Ils le prirent en cours.

Une mouette descendit.
Elle se posa à côté de Mårkvar,
regarda ses bottes,
puis l’endroit où il allait marcher.
Et valida.

Mårkvar fit un pas.
Pas celui-là.
L’autre.
Il hésita.
— Elle confirme.
— Elle improvise, dit Kåthrïn.
La mouette ne bougea pas.
Le sol corrigea.
C’était sa manière de participer.

Le chemin, devant eux, ne proposait rien.
Il choisissait.
À gauche, c’était déjà pris.
À droite, ça attendait encore —
avec une certaine impatience.

Mårkvar sourit.
— On va gagner du temps.
— Non.
— Si.
— Tu arrives déjà.
Il fit un pas à droite.
Le pas suivit, de loin.

Au-dessus, les dieux reprirent.

Loki effleura un geste, presque rien :
une pierre décida de rouler.
Pas ici.
Un peu plus loin.

Thor voulut aider.
Il renforça la pente.
Qui céda ailleurs.

Et, par prudence, il regarda à côté.

Le Cotentin, lui,
continuait de mâcher.
Sans intervenir.
Une herbe insista.
Elle fut mangée plus tard.

Mårkvar s’arrêta.
— Tu sens ?
— Oui.
— Ça tient moins.
— Ça choisit trop.

Le vent passa entre eux,
léger,
mais déjà utilisé.

Derrière,
la hutte n’avait pas bougé.
Mais elle n’était plus exactement au même endroit.
Pas déplacée.
Replacée.

Une mouette cria.
Quelque chose venait d’avoir lieu.
Un peu avant.
Mårkvar redressa les épaules.

— Parfait.

Kåthrïn le regarda longuement,
assez pour que le mot perde de sa tenue.
— Non.
— Non ?
— Ça commence.
— On a commencé.
— Justement.

Ils avancèrent.

Plus loin – ou plus tôt –
quelque chose corrigea
ce qui n’allait pas encore arriver.
Un peu trop tôt cette fois.

Et c’est à ce moment-là —
toujours le même —
qu’ils furent observés.

Les Koskvíkingars étaient là,
de l’autre côté du presque.

Anciens vikings mal reconvertis,
chargés de métaphores trop lourdes,
vêtus d’images qui traînaient au sol,
ils vivaient de vers vendus trop tôt
à la criée ou au désespoir.

Ils ne s’approchèrent pas tout de suite.
Ils s’alignèrent de biais
Par réflexe.
Par habitude du mauvais effet.

L’un d’eux s’éclaircit la gorge.
— Nous venons en paix, dit-il.
Puis, comme si cela ne suffisait pas :
— Et pour que la paix soit pleine,
nous l’accompagnons d’un signe,
d’un geste, d’une …

Il chercha.
Les autres hochèrent la tête.
Ils attendaient la rime.
Elle tarda.
Le Koskvíkingar hésitait.

C’était suffisant.

Quelque chose passa dans cette hésitation,
pas pour la combler,
pour la terminer à sa place.

— … preuve.

Kåthrïn ferma les yeux.

— Non.

Elle avait vu l’endroit.
L’écart juste avant.
Mais pas assez tôt.

— Preuve ? répéta un Aujård,
comme on teste un sol fragile.
— Paix, corrigea aussitôt le poète,
mais déjà trop tard pour lui-même.

Un second Koskvíkingar intervint,
désireux d’aider, donc dangereux :
— Paix prouvée, paix trouvée, paix approuvée …
Il s’emballait.
— Paix qui s’éprouve …
— Qui s’éprouve ? coupa Mårkvar.

Un silence se forma.
Pris au même endroit.

Mårkvar avança d’un pas.
Pas menaçant.
Décidé.
— Vous venez éprouver quoi, exactement ?
— Non, non, la paix, dit le premier,
la paix se prouve …
— Vous insistez.

Il hocha la tête.

— Vous apportez une preuve.

Silence.
Pas vide.
Occupé.

Les Koskvíkingars comprirent qu’ils devaient finir le vers.
Ils essayèrent.

— preuve de paix.
— Voilà, dit Mårkvar.
Il se tourna vers les Aujårds.
— Ils viennent avec une preuve.

Les Aujårds répétèrent.
Parce que ça sonnait juste.
— Une preuve.
— Ce n’est pas …
— Montrez, dit Mårkvar.

Le mot tomba.
Net.
Comme une conclusion déjà écrite.

Un des Koskvíkingars, pris de court,
chercha dans sa poche une rime encore fraîche,
mais n’en ressortit qu’un couteau à huitres.
Idiotement brillant.

— Voilà.

Silence.
Cette fois aligné.

Mårkvar regarda la lame.
Puis l’homme.
Puis la mer.

— Très bien.

Il ne savait pas quoi.
Mais quelqu’un oui.

Il sourit.
Pas beaucoup.
Suffisamment.

— Nous allons vérifier.

Il leva la main.
Et tout le monde comprit qu’on était passé ailleurs.
La mouette valida à nouveau.
Mårkvar inspira.

— Très bien.

Il ne savait pas à quoi.
Mais quelqu’un oui.

Et quelque part —
pas entre eux —
quelque chose prit.

Pas la guerre.

La bataille.

Les Koskvíkingars reculèrent d’un vers entier.
— Ce n’est pas de nous, dit l’un.
— C’est trop bien, dit un autre.

Un Aujård applaudit.
Pas pour la bonne chose.
Mais avec sincérité.

Thor lança un éclair. Il tomba à côté.
Odin observa – ça va mal finir.

— Nous allons répondre, déclara Mårkvar.
— À quoi ? demanda Kåthrïn.
— À ça.
Il désigna la preuve.
Qui n’attendait plus rien.
— Tu arrives après, dit Kåthrïn.
— Je vais corriger.
— Non.
— Si.

Un rire passa.
Pas de Loki.
Pas entièrement.

Alors Mårkvar fit ce qu’il fait toujours
quand il est en retard sur lui-même :
Il décida. Fort.

— GUERRE !

Le mot partit.
Sans direction.
Trouva quand même.
Comme si c’était déjà pris.

Les Aujårds se levèrent à moitié.
Les Koskvíkingars reculèrent complètement.
Une métaphore tomba.
Personne ne la releva.

La bataille continua doucement,
comme une habitude qui se reconnait.

Un geste fut repris.
Amélioré.
Repris encore.

Quelque chose insistait.

Un autre essaya.
Sans savoir pourquoi celui-la.

Kåthrïn soupira.
— Voilà.
— Quoi ? demanda Mårkvar, satisfait.
— Tu n’y es pas.
— Pourquoi, fit un Aujård.

Le vent passa.
Emporta la première raison.
La meilleure.
Laissa toutes les autres.

Loki, très content de lui, laissa faire.
Ce qui aggrava nettement la situation.
Et sans que personne ne s’en rende compte —
exactement le moment qu’il attendait—
la bataille choisit.

Pas un camp.
Quelque chose qui marchait.
Et elle s’y attacha.


Commentaires

3 réponses à « La guerre Koskvíkingarde »

  1. Diane Lecomte

    El kondor passa
    Markvar comprit
    que cette fois il ne sifflerait pas
    trois fois

  2. Il y eut les Chants de Maldoror, la Chanson de Roland, les Niebelungen, l’épopée de Gilgamesh et maintenant gravé sur les runes les plus puissantes le mythe de Mårkvar ! Mårkvar dont on ne dira jamais assez qu’il fut grand quand il débarqua sur le royaume de Tocqueboeuf, à quelques encablures d’une roche qu’on disait blanche et qui par sa force tellurique inouïe tenait à distance les armées de Cosquevillais.

    1. Je crois que nous avons trouvé en toi le biographe officiel de Markvar.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

The maximum upload file size: 8 Mo. You can upload: image, audio, video, document, spreadsheet, interactive, text, archive, code, other. Links to YouTube, Facebook, Twitter and other services inserted in the comment text will be automatically embedded. Drop file here