Le Cotentin ne changeait pas.
P’t’êt’ bien qu’oui …
Sa pluie hésita entre deux intensités,
puis choisit celle qui expliquait mieux la situation..
Le vent suivit les haies avec méthode.
Même les flaques semblaient savoir où regarder.
Mårkvar avançait vite.
Par contrariété surtout.
Derrière lui,
Kåthrïn portait le sac des textes récupérés :
trois feuillets mouillés,
une demi-recette de soupe,
et un poème que les mouettes avaient déjà corrigé deux fois.
Le chemin serpentait entre ajoncs et plage de rochers
avec cette manière qu’avaient les vieux sentiers de douaniers
de connaître davantage de contrebandiers que de soldats.
Au large, des barques rentraient lentement.
On entendait parfois : “…la chèvre noyée…”
puis le vent emportait le reste.
Mårkvar accéléra.
— Elles propagent, dit-il.
— Oui, répondit Kåthrïn.
— Elles mélangent.
— Oui.
— Elles inventent.
— Ça aussi.
Cela n’aida personne.
Le chemin était humide sans être mouillé.
Comme s’il avait choisi une version moyenne du mauvais temps.
Un vieux pêcheur apparut derrière un muret.
Ou y était depuis longtemps.
Il tenait un filet vide
avec la dignité résignée des hommes
qui discutent régulièrement avec la mer
sans parvenir à la convaincre.
— Vous passez après les oiseaux ? demanda-t-il.
Mårkvar s’arrêta.
— Où vont-ils ?
Le pêcheur réfléchit.
Puis désigna vaguement le nord.
— Par là où les histoires deviennent exagérées.
Kåthrïn hocha la tête.
— Donc vers Fermanville.
Le pêcheur accepta cette géographie.
Plus loin,
le sentier s’était rétréci tout seul entre deux talus.
Pas beaucoup.
Assez pour obliger Mårkvar à ralentir.
— Le chemin recommence, dit-il.
Kåthrïn regardait la mer.
— Oui.
— Et ?
— Il préfère quand les gens passent correctement.
Mårkvar pâlit légèrement sous son casque.
Au-dessus d’eux,
une mouette cria :“…les héros perdent…”
Puis une autre très loin :“…leurs affaires…”
Le reste disparut dans le noroît.
Un Aujård qui suivait derrière leva les yeux.
— Celle-là circule déjà bien.
Mårkvar accéléra encore.
Alors le Cotentin fit ce qu’il faisait désormais
de plus en plus souvent : il simplifia.
Le chemin devint plus évident.
Les clôtures s’ouvrirent presque correctement.
Une pluie secondaire évita le groupe avec politesse.
Même le chien hésita moins que d’habitude.
Et ce fut cela qui inquiéta Kåthrïn.
— Ça va trop bien, murmura-t-elle.
Le sentier des douaniers se mit à descendre
vers une crique où s’attardaient plusieurs mouettes.
Pas nerveusement.
Administrativement.
Près d’un ancien poste de douane mangé par le sel,
où un homme attendait déjà.
Ou travaillait déjà à attendre.
Une table avait été installée.
Dessus :
le registre.
Ou ce qu’il en restait.
Le douanier leva les yeux.
— Vous repassez.
— Je passe.
L’homme réfléchit.
Puis consulta le registre.
— Non.
Vous repassez mieux.
Cela irrita immédiatement Mårkvar.
Le registre bougea légèrement sous le vent.
Pas les pages.
Quelque chose de plus intérieur.
Mårkvar posa la main sur le livre.
Mauvaise idée.
Le registre frémit aussitôt
comme une chose vivante
forcée de reconnaître quelqu’un.
Les lignes bougèrent légèrement.
Une date changea de colonne.
Un mot remonta plus haut dans la page.
Au-dessus de la plage,
les mouettes tournaient maintenant dans le crachin
avec cette manière professionnelle
des êtres qui transportent désormais des informations.
L’une cria :
— “…ce qui devient trop juste…”
Le vent prit le reste.
Kåthrïn ferma les yeux.
— Ah non.
La mouette recommença plus fort :
— “…finit toujours…”
Un pêcheur depuis sa barque leva la tête.
— Attendez.
Je connais celui-là.
Mårkvar bondit.
Le registre s’ouvrit brutalement.
Des pages partirent dans le vent.
Et bientôt tout le ciel du Cotentin
fut rempli de phrases incomplètes
qui cherchaient quelqu’un à qui arriver.
Le douanier regarda cela sans surprise excessive.
— Depuis Blanche-Roche, dit-il, ça tient moins bien fermé.
Mårkvar tourna plusieurs pages.
Partout :
des corrections.
Des phrases déplacées.
Des souvenirs simplifiés.
Des gestes raccourcis.
À certains endroits,
il y avait même plusieurs Mårkvar.
L’un d’eux semblait avoir dit des choses intelligentes.
Cela l’inquiéta beaucoup.
— Ça ment.
— Non, répondit Kåthrïn.
Ça tient.
Le silence qui suivit
fit légèrement reculer la mer.
Alors quelque chose apparut au large.
D’abord une forme sombre entre les vagues.
Puis du bois.
Puis un vieux drakkar.
Pas entièrement présent.
Pas entièrement revenu.
Il avançait lentement
comme une idée que la mer regrettait déjà d’avoir rendue.
Des crabes couvraient la coque.
Des centaines.
Ils grimpaient sur les bordages,
entraient par les fissures,
ressortaient ailleurs,
et l’ensemble avançait avec cette lenteur déterminée
des choses marines
qui ont choisi une direction depuis longtemps.
Un pêcheur ôta son bonnet.
— Ah.
Le voilà encore.
Personne n’aima beaucoup le “encore”.
À l’avant du navire se tenait l’Autre.
Pas vaincu.
Revenu trop tôt,
ou trop tard.
Le bois cédait légèrement sous lui
comme s’il ne savait plus exactement
combien il devait peser.
Près de lui,
Sélène lisait des feuillets humides
que les mouettes venaient parfois corriger en passant.
Elle leva les yeux vers la côte.
Puis récita calmement :
— “Les dieux reviennent toujours par les endroits qui ferment mal.”
Plusieurs mouettes approuvèrent.
Le douanier écrivit quelque chose dans le registre.
L’encre hésita.
Puis accepta.
Mårkvar pâlit.
— Elle n’a pas le droit.
Sélène tourna une autre page.
— “Les héros perdent souvent leurs affaires avant leur légende.”
Au large,
les pêcheurs reprirent la phrase.
Mal.
Mais avec sérieux.
Et ce fut cela le pire.
Pas le drakkar.
Pas l’Autre.
Pas même Sélène.
Le sérieux.
Parce que le Cotentin commençait maintenant
à transmettre Mårkvar
comme une chose déjà arrivée.
Le drakkar passa lentement devant la crique.
La mer l’aidait juste assez.
Comme si elle hésitait encore
à le reprendre.
L’Autre regarda longtemps Mårkvar.
Puis il hocha la tête
avec cette tristesse calme
des hommes qui voient quelqu’un
devenir plus facile à raconter que vivant.
Mårkvar pointa brutalement une ligne du registre :
“ Mårkvar comprit alors…”
— JE N’AI JAMAIS COMPRIS ÇA.
Le registre attendit un instant.
Puis la phrase changea légèrement :
“ Mårkvar commença à comprendre malgré lui…”
Kåthrïn hocha la tête.
— C’est plus ressemblant.
Cela provoqua chez Mårkvar
une colère immédiatement héroïque.
Il saisit l’encrier.
Le leva très haut.
Comme un roi ancien
s’apprêtant à déclarer une guerre importante au destin.
Puis le chien éternua.
L’encre se renversa entièrement sur la mauvaise page.
Le registre absorba le choc avec sérieux.
Les lignes disparurent.
Puis revinrent ailleurs.
Mieux rangées.
Le douanier regarda les nouvelles phrases apparaître.
— Ah.
— QUOI “AH” ?
L’homme lut silencieusement.
Puis :
— Maintenant vous avez officiellement refusé votre légende.
Mårkvar pâlit.
— Je refuse beaucoup de choses.
— Oui.
Mais celle-ci tient mieux.
Au large déjà,
les mouettes recommençaient à réciter les nouvelles versions.
Le drakkar s’éloignait dans le noroît.
Les crabes continuaient leur lente besogne marine.
Sélène lisait encore.
L’Autre ne regardait plus la côte.
Et ce fut probablement ce jour-là
que Mårkvar comprit enfin quelque chose d’essentiel :
Tant qu’un homme peut encore se contredire,
il reste vivant.
Mais dès que le monde commence à préférer une version de lui,
il devient beaucoup plus facile à raconter.
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